Le monologue de l’amiral (un été pour écrire)

« “Encore un ?”, t’as fait et t’as même pas attendu que je te réponde, tu m’as rempli mon verre, parce que je n’ai même plus besoin de rien dire, la réponse est oui, toujours oui, des dizaines de oui si souvent dits qu’ils en donnent soif, et avant, je disais non, pas non à un verre, mais non quand on me disait “tu bois trop”, je disais non, et après, on me disait simplement “tu bois ?” et je disais non pareil, et je buvais pareil et le médecin, c’est elle qui m’a fait comprendre, elle m’a pas dit “tu bois ?” ou “vous buvez ?”, moins méprisant peut-être — et pourquoi d’ailleurs, parce qu’on est saoul, on nous tutoie ? Qu’est-ce qu’on a perdu d’humanité qui nous ramène à être un moins que rien dans le regard de l’autre ? Qu’est-ce qu’il en sait, l’autre, de ce par quoi on est passé, des épreuves, des douleurs, des blessures, ces choses qu’il ne connait pas, et qui peut être nous font boire, mais nous rendent tellement plus lucide sur le monde, sur son monde, à ce crétin, le monde qui l’entoure et qu’il ne voit même pas alors que ça l’enserre tout autour, ça le compresse de partout et il ne sent rien (pour l’instant, il ne sent rien, attends un peu que ça te tombe vraiment dessus, hein, attends un peu, on trinquera ensemble alors) — le médecin, ouais, elle m’a pas regardé de haut, du haut de son statut, elle m’a pas méprisé ni déconsidéré ni rien, elle m’a juste demandé “vous picolez ?” et j’ai dit oui, j’ai dit un peu, “trop, peut-être ?” elle a fait, “je peux vous aider, vous savez ?” elle a dit, mais moi je veux pas être aidé, je veux pas ne pas boire : lucide, c’est tout, je peux pas m’arrêter, et je veux pas et quand ils disent qu’on boit pour oublier, c’est des conneries, ils disent ça et ils se gavent d’antidépresseurs qui les endorment, mais moi je dors pas, moi je vois tout, et l’alcool ça aide à tenir, c’est comme ça, ça occupe en attendant — pas attendre que ça passe, parce que ça passera pas, je le sais ça —, y’a rien à faire qu’attendre de crever et voilà, y’a rien d’autre : on vit dans un monde fini, parce que nous sommes nous-mêmes prisonniers des frontières de notre corps — le monde dans lequel nous vivons est faux, il est le rêve mauvais des paresseux, de tous ceux qui ont abdiqué, de tous les résignés, et pour les autres, les écorchés vifs, les sages, les simples d’esprit, les marginaux et les alcoolos, il faut lutter encore et toujours, chercher à faire tomber les barrières, les remparts qui emprisonnent, dans ce monde et dans ce corps —, et celui qui boit, tu vois, il ne cherche qu’à repousser les limites, il veut faire voler en éclat les liens qui le retiennent et plus il boit, plus son corps devient poreux, mais les entraves ne cèdent pas, alors il lutte, il cogne et il crie, mais sa colère et son désespoir l’isolent un peu plus encore, mais ça personne ne le voit, hein, tu vois rien, toi, au comptoir, tu vois que l’amiral qui rentre le matin dans ton bar et qui n’en sortira que le soir, jusqu’au jour où il en ressortira les pieds devant, c’est ça que tu te dis, et le mépris, il y est dans tes yeux, et parfois mêlé d’un peu de pitié, mais j’en veux pas, moi, de ta pitié, je veux rien d’autre que boire, je veux rien, ou alors qu’on me ramène mon frère, mon jumeau adoré, mon double lumineux, mais il est parti pour de bon, il est mort et y’a plus rien à faire qu’à boire parce que c’est trop dur de vivre sans lui, de vivre avec le regard des autres qui se disent en me voyant que décidément, c’est toujours les meilleurs qui partent les premiers, qui disent à voix basse ce que pensaient tout haut nos parents, à lui et à moi, si fort ils le pensaient qu’ils auraient pu le hurler et je ne l’aurais pas mieux entendu, et moi aussi je pense pareil, et y’a que mon frère qui disait que c’était pas vrai, y’a que lui qui m’aimait, il m’aimait comme un frère, et il m’aimait comme un père, et il me disait que j’étais le meilleur, que personne ne me comprenait pour ça, mais que lui il voyait qui j’étais à l’intérieur et il disait que ce qu’il voyait était beau, mais aujourd’hui y’a plus personne pour le voir, et de toute façon j’ai construit un mur maintenant, pour pas qu’on voie au travers : ça me va d’être réduit à un stéréotype, ça rend les choses plus simples, personne n’attend plus rien de moi — l’amiral, qu’ils disent, et y’a rien d’autre à dire, hein, l’amiral, et c’est un sourire entendu, l’amiral avec sa casquette, que c’est son frère qui lui avait donné, et c’est lui aussi qui l’appelait ainsi, qu’on sait pas pourquoi, et là encore, les regards en coin —, et moi je passe ma route, je fais comme si je voyais pas, je continue d’avancer, le chemin est sinueux, mais j’avance, et avec l’alcool, même quand la route est droite y’a des virages abrupts et des dénivelés que je suis seul à voir, “regardez-le tituber”, ils disent, “il va tomber”, ils disent, mais non, je me raccroche toujours, je tombe pas, moi, je suis solide comme un roc, mais ça personne ne le voit, y’a que mon frère qui le voyait, mon frère, y’a que lui qui m’aimait, et t’as bien fait de me resservir, tiens, pour que je trinque avec lui, et j’en veux bien un autre, et après je m’en vais : un pour la route, parce que dehors il fait froid et que la route est longue »


Tout l’été, pendant dix semaines, François Bon anime un atelier d’écriture sur le net. Chaque dimanche, une proposition est mise en ligne sur tiers livre. A chacun des participants ensuite (une quarantaine, pas moins !) d’en livrer jusqu’au jeudi suivant son interprétation sur ouvrez.fr.

Pour la semaine 5, un exercice sur le thème « leur faire siffler le monologue« , ou étendre le territoire du texte aux voix intérieures. La consigne, une seule phrase qui constitue tout le texte, et un temps référentiel nul :

Parenthèses, tirets, deux points, emboîtements, guillemets,la phrase peut tout se permettre, mais elle ne comporte ni point (.) ni points de suspension (…) Ne pas avoir droit d’interrompre la phrase en cours est précisément l’outil pour la prolonger, descendre dans ses caves, lui permettre d’accueillir des digressions.

J’ai choisi cette fois de faire s’exprimer un des personnages secondaires de ma fiction, l’amiral, que l’on n’avait pour l’instant fait qu’entrevoir dans deux de mes textes. Il m’a semblé intéressant de lui laisser la parole, et exprimer ce que le plus souvent on ne voit ou ne sait pas voir.

Pour les curieux, l’ensemble de mes contributions à l’atelier sont accessibles ici.

2 réflexions sur “Le monologue de l’amiral (un été pour écrire)

  1. Quelle analyse magnifique, très émouvant, très beau, poignant,on lit, on relit et on recommence encore, on a presque envie de boire avec cet Amiral, bravo!.

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