été 2019 | pousser la langue

Pousser la langue, c’est peut-être ça aussi : faire tomber les murs ; ouvrir sur les espaces sauvages qu’on feignait de ne pas voir en nous.


L’atelier d’écriture en ligne de François Bon revient. 15 propositions étalées sur 3 mois. un travail sur la langue elle-même :

Pousser la langue au vif, augmenter notre degré de liberté dans l’instrument qu’est la langue. Avec bien sûr des risques ; chaque proposition ne conviendra pas à tout le monde, mais justement — faire émerger plus singulièrement la voix et la singularité de chacun.e.
Et espérer qu’à réitérer cette recherche, émergera pour chacun.e la possibilité d’un autre récit, aux confins qui sont ceux en permanence de notre contemporain littéraire, entre narratif, performatif, dramatique ou documentaire ?

Présentation et mode d’emploi : c’est par là.
Propositions et textes des participants, par ici.
Mes textes sont là.

Quatuor à dire

Le jour, c’est un lieu sans intérêt. Un non-lieu : une route qui part en zigzaguant, un fossé, un domaine à l’abandon envahi par les mauvaises herbes, qui certains soirs fait office de parking sauvage. De l’autre côté de la route, un vrai parking, une salle de spectacle aux murs gris recouverts d’une armature métallique qui s’éclaire les soirs de représentation. Plus loin, un grillage, avant un emplacement dédié au foot amateur. Et le funérarium. La nuit, le parking est désert. Le bâtiment destiné au spectacle est plongé dans le noir. Les ténèbres ont avalé le funérarium. Les terrains de foot sont redevenus des terrains vagues. Lieu vide envahi par les ombres. Il y a un certain vertige à venir se perdre là. Parfois, s’arrêter au feu et regarder alentour. Faire quelques mètres et se garer sur le bas-côté. L’appareil photo à portée de main, attendre le surgissement de quelque chose qui ne viendra pas.

J’ai menti par omission. À droite de la salle de spectacle, il y a un skate park. Le skate park est fréquenté le jour. J’y accompagne mon fils parfois. Souvent, il vient seul et me rejoint ensuite. Des bus passent toutes les 10mn, il y a un arrêt sur la route qui traverse l’espace entre la salle et le skate park. On ne peut pas tourner à gauche au feu, mais il y a une voie à sens unique qui débouche de la ville toute proche. À droite, la route en zigzag longe un moment l’autoroute, avant de déboucher sur un petit village. Autrefois, m’a-t-on dit, ce village était un havre de paix perdu en pleine campagne, pourtant à peine à vingt minutes de la ville. Aujourd’hui, il est coincé entre l’autoroute et la nouvelle voie de chemin de fer, et il faut moins de dix minutes pour rejoindre la ville.

Tapie dans les hautes herbes, la nuit surgit quand le jour, fatigué, vient à décliner. Avec la nuit surviennent le mystère et le trouble. La peur parfois. La mort n’est jamais loin. Si on devait croiser quelqu’un ici, à cette heure, il aurait la démarche bancale et les yeux d’un fou ou d’un esprit revenu visiter les vivants.

Le lieu a été choisi au hasard. Le premier à s’être présenté. Un lieu souvent emprunté sans qu’on y ait consciemment prêté attention. Peut-être pas le meilleur ni le plus propice à l’écriture. Un lieu dont il n’y a objectivement pas grand-chose à dire. Un non-lieu, on l’a dit. Mais l’absence du lieu permet à l’imagination de se dévider. Le lieu vide s’offre comme réceptacle à l’écriture. À partir de ce lieu insignifiant et gris le jour, des terrains vagues, des herbes folles et du béton, on peut écrire une fable périurbaine encrée dans le réel. On peut s’y projeter le soir et en dessiner les marges. Imaginer ici des rencontres, une amitié. Une rixe sanglante sur le parking. La naissance d’une histoire d’amour. Un récit fantastique, hanté par la mort. Le non-lieu est le lieu de tous les possibles, un réservoir des écritures.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Renversements et variations

Il n’y a aucune règle pour une bonne photographie, il y a seulement de bonnes photographies – Ansel Adams

J’ai toujours un appareil photographique sur moi. Pour fixer les détails les plus infimes du quotidien. Je règle l’exposition en quelques secondes, en fonction du sujet : la vitesse plus ou moins rapide de l’obturateur, l’ouverture plus ou moins grande du diaphragme et la sensibilité ISO, toujours la plus basse possible. Le doigt relâche le déclencheur, je suis déjà passé à autre chose. Plus tard, je retrouve des instants volés, à peine entr’aperçus, que je peux désormais explorer à loisir. Voler du temps au temps, c’est ça, la photographie.

J’ai dit les trois points auxquels il faut être attentif lorsqu’on prend une photo, mais combien de photos ratées pour une photographie réussie ? Une sur trente-six ? Deux ou trois par planche contact ? Le photographe est un animal solitaire qui se confronte seul à ses échecs.

À force de prendre des photographies, les réglages nécessaires deviennent des automatismes, et l’appareil du photographe un objet abstrait, purement utilitaire. Un rectángulo en la mano, disait Sergio Larrain. À ce moment, il est possible de rêver les photographies sans avoir à les prendre. À ce stade, la photographie est un art zen. Une méditation.

J’ai dit les règles d’expositions. J’ai dit la solitude du photographe. J’ai dit le rêve éveillé. Mais je n’ai rien dit de la lumière.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Écriture avec écrivain

« Alors, au fond, qui êtes-vous, S.L. ? »

— Qui je suis ? Je suis quelqu’un qui fait certaines choses que les gens reçoivent d’une certaine manière, qui n’est pas forcément celle que j’avais envisagée.
Sous la surface, je suis un cœur adolescent. Une revanche à prendre. Et j’attends l’aventure. Je raconte des histoires. Quel que soit le médium, et peut importe le support, c’est ce que je fais. Je dis ce que j’ai à dire, et je le fais dans l’espace offert par les opportunités qui se présentent à moi. Parfois je sais que je n’aurais pas deux fois l’occasion de faire ou dire les choses de telle ou telle façon. Il faut savoir saisir sa chance. Peut-être la personne que je suis est tout entière dans mon travail. À moins que ce soit le contraire : la personne que je suis se cache peut-être dans l’envers de mes livres… Peut-être aussi qu’il n’y a rien. L’envers est l’endroit, les variations infimes.
Quand j’écris, je ne jette rien. Je projette. Je travaille par aplats. Je gratte la surface à la recherche de l’espace négatif, ce qu’on ne voit pas, mais où tout se passe. Toujours à noircir des carnets, sans jamais les relire pourtant… Je travaille par arborescences. J’attrape au vol des idées des images et des mots, pris ici ou là, et je jette tout dans mon chaudron. Ensuite, je touille, je touille, et je porte à ébullition ! Alors je plonge les mains dans la marmite, je me brûle au contact de la matière brute, la lave gluante de l’œuvre en devenir. Je colle des mots sur les phrases, je rature, je réécris, je sature la page de signes jusqu’à ne plus pouvoir rien ajouter, ni plus rien pouvoir lire…
Ce qu’il faut, c’est écrire jusqu’à se perdre. Perdre le sens de la phrase, des mots, de la mesure. Devenir voyant. La page une fois écrite, tu dois la prendre de plein fouet. Ça doit secouer, te faire trembler. Ça doit faire mal. Un écrivain devrait pouvoir mourir pour une page d’écriture. Un écrivain à faim et soif. Jamais rassasié. Toujours prêt à bondir, prêt à partir. Un vagabond.
Et tout cela, pour rien, ou si peu. Tu commences et tu rêves d’un triomphe mais ce triomphe ne vient jamais et tu finis seul, vieux, malade, ton corps n’est que douleur, tes yeux n’arrivent même plus à lire et tout ce qui te reste, c’est une arme que tu sais avoir glissée dans le tiroir du haut de la commode, une arme chargée, prête à l’emploi, un moyen sûr d’en finir avec toutes ces souffrances. Et cette vie passée, ces rêves engloutis, toutes ces pages noircies, les livres écrits et ceux qui restent à faire, cette vie sur le point de finir dans un éclat de poudre, cette vie, tu le sais, aura été un coup pour rien.

— S.L., je vous remercie.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Des images mentales

Une route, un soir. Une route de nuit. La pluie. Une pluie fine. À peine une pluie. Peut-être même qu’il ne pleut plus. Une route un peu isolée. Isolée, mais en ville. À la sortie de la ville, disons. Un homme arrêté à un feu. L’homme est photographe. Son appareil est posé sur le siège passager. On ne le voit pas. On le devine. L’homme sait que son appareil est là. Il ne le voit pas. Il sait. Il fait froid. Disons, un peu. Il n’a pas mis le chauffage, il a une veste. Il a un peu froid. C’est une sensation qu’il aime bien. Le froid, juste avant le frisson. Il n’a pas mis les essuie-glaces. Il aime suivre le tracé de l’eau sur la vitre. Il aime contempler l’image qui se brouille devant lui jusqu’à former autre chose. Il pourrait se saisir de son appareil photo. Il fait mentalement le geste. Les réglages. Les deux mains sur le volant ne bougent pas. Pas besoin. Il prend la photo. La scène s’imprime. Image mentale. Il y a le feu tricolore auquel s’ajoute une flèche directionnelle. Il y a devant, pas très loin, mais floues, les lumières d’une imposante enseigne lumineuse au sommet d’un grand bâtiment, de l’autre côté de la route, après le croisement. Du blanc et du rouge, par intermittence qui viennent se refléter sur le bitume, les flaques et le pare-brise de la voiture. Le feu tricolore est rouge. La flèche directionnelle s’allume, orange clignotant. Les lumières diffractées dans les gouttes d’eau sur le pare-brise forment des étoiles. Le clic-clic-clic-clic du clignotant de la voiture. Lumière orange par intermittence. La voiture. La flèche. En alternance. Clignotant. Flèche. Clic-clic-clic. Éclat de lumière rouge de l’enseigne. Flèche, clignotant. Éclat blanc. Orange. Rouge. Blanc. Clic-clic. Clic-clic-clic. Le feu passe au vert. La pluie s’intensifie. Clac-clac-clac-clac-clac sur le pare-brise. Vision brouillée. Diffraction. Les yeux se perdent dans les gouttes sur la vitre. Les traînées de pluie illuminées de couleurs. Rouge. Blanc. Vert. Orange. Taches pentagonales. Le froid lui-même est une couleur. Un froid bleu gris. Un voile se pose sur les yeux fixes, le regard perdu. Les couleurs frémissent. On pourrait dire que les couleurs ondulent. Tout n’est plus que taches et contraste. Tout glisse dans les traînées de pluie. Tout se fond dans le flou. Les formes, les couleurs. Les sons. Formes ovales. Le clic-clic-clic du clignotant. Le clapotement des gouttes d’eau sur le pare-brise. La voiture. L’homme au volant de la voiture. Le feu tricolore. La route. La ville. Homme volant. Feu. Voiture. Bruit blanc. Fondu au noir.


Photo : Femme avec parapluie, Montpellier, un soir d’octobre 2013.

Extrait d’un texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

jamais dire jamais | tout un été d’écriture

« le roman que je n’ai jamais écrit », 10 à 15 titres ou résumés en 2 lignes de livres possibles (ou pas) sur la ville dont on parle.


  1. Un livre qui serait une suite de portraits parfaitement indépendants les uns des autres. Pour chaque portrait, un récit, une nouvelle. Dans une seconde partie, tous les personnages rencontrés se retrouvent dans un même long texte ; les fils disjoints se rejoignent.

  2. Un récit parfaitement linéaire d’un point de vue géographique ; une déambulation méthodique et un inventaire exhaustif de la ville, d’un point A à un point B. Cependant, les époques changent à mesure qu’on avance, sans aucune linéarité temporelle.

  3. Pour ce livre, dans une première partie, une série de textes, chacun sur un quartier de la ville. En quoi ce quartier diffère intrinsèquement des autres ; spécificités géographiques, historiques, architecturales. Dans une deuxième partie, une série de textes, autant qu’il y a de quartiers, chaque texte brossant le portrait d’un personnage. Au lecteur de rattacher une figure à un lieu de la ville.

  4. Un livre monde. Ce monde tiendrait tout entier dans une ville. Cette ville aurait une histoire qui remonte à la nuit des temps, qui se prolonge aussi loin qu’on peut l’imaginer. Le livre tenterait d’épuiser la ville, à force de détails. Chaque détail serait scrupuleusement exact. Pourtant, la ville serait le fruit de l’imagination de son auteur.

  5. Il y a une chanson de Bob Dylan, « Song to Woody », qui commence ainsi : « échoué à mille miles de chez moi/ Sur la route que d’autres ont prise avant moi/ Je vois ton univers de gens et de choses/ Tes paysans, tes princes et tes rois ». Le livre, ce serait ça.

  6. Guy Debord : « Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. » Ce pourrait aussi n’être que ça, ce livre.

  7. Raconter la ville comme s’il s’agissait de chansons qui, bout à bout, forment un album. Il n’y aurait pas de livre, il y aurait un disque.

  8. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur.

  9. Un livre, dont le titre serait : LE FEU SOUS LES PAUPIÈRES

  10. UN CŒUR DE POUSSIÈRE ET DE CENDRES. C’est le titre du livre.

  11. No direction home, une expression empruntée à Dylan, peut se traduire de deux façons : sans foyer où revenir, et aussi sans indications de retour. À la fois sans domicile fixe, et perdu loin de chez soi. NO DIRECTION HOME est le titre de ce livre.

  12. Un livre constitué uniquement de brèves relevées dans des journaux et d’échanges relevés sur les réseaux sociaux : évènements, faits divers, dialogues, etc. s’agencent entre eux pour former un récit cohérent.


Tout un été d’écriture #38. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

enfilades | tout un été d’écriture

C’est la nuit. À la fenêtre du second appartement du premier étage, il y a un chien (un Yorkshire). L’appartement est dans le noir. À la fenêtre du quatrième appartement du cinquième étage, il y a un chien, pas très grand non plus (peut-être un Carlin). Lui aussi, il est dans le noir. Au quatrième, à la fenêtre du premier appartement, il y a un chien : race indéterminée, taille moyenne. Il se tient à la fenêtre du salon. En dépit de l’heure tardive, le plafonnier est allumé. Dans le canapé, son maître lit un livre de Don DeLillo. Point Omega (édition Picador). Au troisième, aux fenêtres, il n’y a rien : pas un chat. Dans la chambre du deuxième appartement, on n’y voit rien. Dehors, maintenant, il pleut. On entend la pluie taper sur la vitre. Quelqu’un, un homme, se retourne dans son lit. Une femme, pieds nus, traverse dans le noir le couloir qui conduit à la cuisine, un étage plus bas et deux immeubles plus loin. Elle pousse un cri en glissant sur un jouet oublié par son fils. Elle éclate de rire aussitôt. À travers la cloison, dans l’appartement voisin, elle entend d’autres cris, un couple qui fait l’amour. On sonne à l’interphone, au même étage, mais de l’autre côté de la rue. C’est le livreur de pizza. Une Peppina (sauce tomate, mozzarella, champignons, oignons, poivrons mélangés, olives noires, tomates fraîches, origan), une commande au nom de Leard. Monsieur Leard déclenche l’ouverture de la gâche électrique. Le hall s’illumine lorsque le jeune homme entre et se dirige vers l’ascenseur. Au deuxième, monsieur Leard cherche son portefeuille. Une voiture s’arrête au feu 300 mètres plus loin. Les bureaux de l’immeuble à l’angle de la rue sont restés allumés. À l’intérieur, l’équipe chargée du ménage s’apprête à partir. Le gardien de nuit les salue distraitement. Il pense déjà au petit déjeuner qu’il prendra tout à l’heure chez Classic Bean, un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. Il jette un œil dehors : dehors, il pleut toujours.


Tout un été d’écriture #37. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).