Étiquette : atelier d’écriture

  • transactions | tout un été d’écriture

    Aucun de nous ne sait ce qu’est la ville. On avance dans les rues au hasard, et j’avance dans l’écriture du livre. Une vision poétique. La ville dans le soir est un ballet flottant de couleurs fragiles dans une mer de lumière. La gare routière a son entrée sur la grande avenue. Les bus Greyhound vont et viennent. Les gens vont et viennent. Les gens se croisent. Pour la plupart, ils ne se connaissent pas. Ils ne se parlent pas, mais ils sont chacun une partie d’un même tout. Chacun, avec ses ruminations, ses souvenirs, ses connaissances, dépositaire de sa vie, est dépositaire de la ville. Pour chacun d’eux, c’est sa ville. Mais c’est la même ville. Le type perdu dans ses pensées, le clodo défoncé au crack emporté par ses visions : c’est la même hallucination. La ville est un rêve collectif, le patchwork de nos espoirs et de nos spéculations.
    Le type perdu dans ses pensées, appelons-le Rob. Rob a l’habitude de déjeuner au restaurant tous les midis. Son médecin lui a dit de lever le pied sur les desserts. Il sait bien que tout ce surpoids, il finira par le payer. Mais c’est toujours après qu’il y pense, le soir en sortant du bureau quand pèse le poids de la journée. Ce midi encore, il a déjeuné avec un dénommé John D. Déjeuner professionnel. Contrat. Dollars. Intéressements. Le dessert, le café, c’est pour lever le stress. Ils se sont quittés sur une poignée de main. Satisfaits tous les deux. Sans doute que l’un a plumé l’autre, mais ils ne savent pas encore qui. John D., en quittant le restaurant, est passé rapidement au grand magasin un peu plus bas sur l’avenue, y retirer une commande pour sa femme. En sortant, un type l’a bousculé sans le faire exprès, qui s’est excusé en ramassant la commande tombée par terre. Deux minutes après, John D. avait tout oublié du type, s’il était jeune ou vieux, grand ou maigre. Le type s’appelle Jason. Il a 30 ans, il est brun, de taille moyenne. Deux heures plus tôt, il faisait l’amour avec Joanna, la femme de Rob que Rob ne voit plus quand il rentre exténué le soir, après avoir traversé la ville sans non plus la voir.


    Tout un été d’écriture #33. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • ciels ma ville ! | tout un été d’écriture

    9 août 2018. Nous roulions depuis deux jours. Aux confins de l’Arizona, la Californie n’était déjà plus qu’un lointain souvenir. Autour de nous, dans toutes les directions, le désert s’étendait à perte de vue. Mais l’ouragan de flammes qui ravageait les forêts loin derrière nous semblait avoir contaminé le ciel, attisé par la sécheresse et les chaleurs caniculaires, poussé par les vents violents qu’on appelle ici les Diablo winds. La Californie brûle, mais c’est l’Amérique qui est en feu, me disais-je.
    Je levais les yeux, et je vis un ciel nouveau. Une vision lumineuse. Un horizon alchimique, étang brûlant de braises et de soufre. Des flammes logeaient entre les nuages sombres. L’atmosphère frémissait. La pupille irradiée, je contemplais une étendue d’ocre rouge, de cuivre et de terre d’ombre, d’oxyde de chrome et de cobalt, striée d’altostratus, nappes fibreuses gris cendre comme tracées au couteau. Dans le frémissement de l’atmosphère et de la lumière, je me perdais un instant dans cette chimère d’un monde transfiguré quand, alors que nous zigzaguions dans les montagnes des réserves indiennes, l’horizon devint tout à fait noir, le ciel s’ouvrit et la terre disparut, engloutie sous une pluie d’enfer.


    Tout un été d’écriture #32. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • se déplacer, rencontrer | tout un été d’écriture

    1685 miles. Nous étions partis de Santa Monica juste avant l’aube, le 26 décembre. Un jeudi. Nous nous sommes arrêtés quelques minutes le long de la plage et j’ai couru jusqu’à la mer. Je suis resté un moment à regarder le jour se lever sur l’horizon, l’eau fraîche sur mes pieds nus. Puis j’ai rejoint la Buick, une Skylark de 72, et nous avons roulé jusqu’à Barstow. Los Angeles semble ne jamais finir quand on veut la quitter, la voiture avale les kilomètres d’autoroute et la ville est toujours là, qui défile devant mes yeux scotchés à la vitre arrière, mais tout à coup c’est le désert, et Barstow, enfin. Une nuit sur place, on repartira demain pour Phoenix. Je me souviens vaguement de Barstow, une brocante où Jeff m’emmène avec lui chiner des livres, un ventilateur qui tourne, la chaleur écrasante. Au petit déjeuner, un bol de Cherrios avalé en regardant un dessin animé avec la fille de Jeff. De Phoenix, je me souviens de la maison immense et de la piscine donnant sur le désert. J’avais marché plusieurs centaines de mètres droit devant moi. J’étais seul. J’avais laissé derrière moi les éclaboussures de l’eau, les éclats de voix, les rires, la fête. Je me suis assis et j’ai attendu. J’ai fermé mes paupières. Mon corps vibrait. Je fus pris de vertige. Quand j’ai rouvert les yeux, la nuit s’ouvrait dans une pluie d’étoiles. Des choses glissaient autour de moi, sans que cela m’effraie. Je me levais. La maison, loin derrière, n’était plus qu’une tache lumineuse. Le désert m’attirait comme un aimant. Enfin, je pouvais me perdre. Je fis un pas, deux, puis je fis demi-tour.
    Une nuit encore, et nous sommes repartis. Quand on voyage en train et que le train va vite, les poteaux se courbent. Dans le désert, c’est le temps qui fléchit. Le moteur à beau rugir, les roues tournent et s’usent, mais le décor reste figé, il n’y a pas d’ombre pour lever la monotonie et l’horizon est un mirage inatteignable. La route défilait en vain derrière le rectangle de ma fenêtre. J’étais calé à l’arrière de la Buick. Le corps tantôt droit, tantôt avachi. Endormi, en boule, les écouteurs sur les oreilles. Il y eut d’autres arrêts dont je ne me souviens pas. Enfin, j’ouvris les yeux et la neige avait tout envahi. Profitant d’un arrêt, je me précipitais dehors, le froid vif me saisit. Je marchais un moment dans la neige, comme j’avais marché la veille dans le désert, l’avant-veille le long d’un océan. Deux jours, 1685 miles traversés. Deux fuseaux horaires. Un demi-continent.


    La mère d’A. m’avait à nouveau serré dans ses bras. « Je suis tellement contente de te revoir », m’avait-elle dit la veille en m’embrassant, lorsque je la rencontrais pour la première fois. Elle me glissa dans les mains un paquet. « Joyeux Noël, mon garçon ». Je l’embrassais en retour, la remerciant pour le puzzle en bois 32 pièces.
    Des années plus tard, A. me dira que c’est ce jour-là qu’ils avaient compris qu’elle perdait la tête. John et Grace, on savait tous qu’ils n’étaient déjà plus tout à fait avec nous. Le 25 décembre au matin, nous étions chez la grand-mère, mais le soir nous avions dormi chez eux.
    John faisait les cent pas dans son jardin, une hache sur l’épaule. J’allais pour le saluer, il me jaugea du haut de ses presque deux mètres, grommelant dans la barbe qu’il portait longue, et s’éloigna avant que j’aie pu arriver jusqu’à lui.
    « Mon Johnny, c’est un ours… Il aurait voulu être bûcheron. » Me dit Grace en me tirant par le bras. Elle me conduisit dans une pièce un peu en retrait de la maison. « C’est la chambre de mon fils ». Elle tira le couvre-lit pour moi. « Je n’ai pas changé les draps depuis qu’il est mort l’an dernier… C’est pour le garder encore un peu avec moi, tu comprends ? » Elle caressa la couverture après l’avoir pliée. « Mais ça ne me dérange pas si tu dors dedans toi aussi. »
    Sitôt Grace partie, je me calais tant bien que mal dans le fauteuil, mais ne réussis que brièvement à dormir. La télé dans le salon était restée allumée, le volume trop fort pour pouvoir l’ignorer. À quatre heures, on frappa à ma porte. B. glissa un œil. «  Tu es réveillé, fils ? Quittons cette maison de fous, maintenant ! » Je pris ma valise, et me dirigeais vers la Buick. John était dehors, il coupait du bois. Il ne se retourna pas.


    Tout un été d’écriture #28 et 29. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • Écrire-film #03 | « Comment j’ai fait »

    Écrire, pour quoi faire ? Pour qui ? Pour soi ? Pour dire quoi ? Pourquoi écrire, si on n’a rien à dire ; si on ne sait pas à qui on parle. On ne parle pas à soi. On n’écrit pas pour soi. Je n’écris pas pour moi, non. J’écris parce que c’est plus fort que moi, peut-être. Un jour, il y a des années de ça, j’ai voulu ne plus écrire. J’ai ouvert mes tiroirs, j’ai vu les carnets noircis d’une écriture serrée que je n’arrivais plus à déchiffrer. J’ai lu des notes que je ne comprenais plus ; celui qui les avait écrites avait fait un pari sur l’avenir, il pariait sur moi, mais le temps est passé trop vite et l’avenir s’est soudain rétréci. Je ne savais plus ce qu’il voulait me dire. Il écrivait animé d’un pressentiment joyeux, certain que je saurai plus tard dérouler sa pensée. Je ne comprenais rien, je ne me reconnaissais plus en ce jeune homme si confiant en la vie, mais c’est lui qui avait raison, je le savais, et moi qui m’étais égaré. Pourtant, j’ai voulu oublier, tourner la page, en quelque sorte. Je n’ai pas jeté les carnets, non, mais je les ai rangés loin du bureau, dans des cartons entreposés dans un coin du garage. Un poids en moins. Je me sentais léger. Tellement léger, bientôt, que je ne me sentais plus. À virevolter en tous sens, on perd le sens de sa vie. Je croyais m’être perdu, avant, m’être fourvoyé dans mon obstination à écrire envers et contre tout, je me perdais maintenant à ne plus vouloir rien écrire. À vouloir simplement vivre, j’avais le sentiment de vivre pour rien. Écrire pour quoi faire ? J’ai repris un carnet, un stylo. J’ai repris l’écriture. Écrire pour donner un sens au chaos. Le chaos intime : les terreurs héritées de l’enfance, les larmes ravalées, les peines et les blessures qui sont autant de coups portés pour vous faire vaciller. Les mots jetés sur le papier étaient des pansements sur les plaies. Des mots pour avancer. Il me fallait écrire. Réapprendre à marcher. J’ai retrouvé il y a quelques mois les carnets. J’ai patiemment reporté sur mon traitement de texte des fragments et des notes. Je ne savais plus ce que ça voulait dire, mais j’ai repris confiance. Je les ai agencés pour construire autre chose. Un puzzle, en quelque sorte, dont je dessine aujourd’hui toutes les pièces manquantes. Sans doute que ça fera un livre. J’ai posé près de moi la photo du jeune homme qui autrefois noircissait des carnets. Il sourit, un peu dubitatif. C’est qu’il me connaît bien. Il me connaît mieux que je ne me connais moi-même. Pourquoi écrire ? Pour qui ? Pour dire quoi ? Écris, il me dit. De toute façon, tu ne sais rien faire d’autre. Alors, écris. Et j’écris.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • 18 secondes


    Le texte lu dans la vidéo a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur tierslivre.net. On peut le lire ici.

    Texte, photos, sons et montage : Philippe Castelneau