Carnet de notes & pensées aléatoires

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  • Le bruit des jours · 26 juillet 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    De la souffrance

    Toutes les souffrances autour de nous doivent aussi être souffertes par nous.
    (…) Il n’y a pas de place pour la justice dans ce contexte, mais pas non plus pour la crainte de la souffrance ou pour l’explication de cette souffrance comme un mérite. (Kafka)

    Il n’y a rien à comprendre à la souffrance. Il n’y a rien à apprendre de la souffrance. La souffrance est une bête sauvage qui me déchire de l’intérieur. Elle s’est installée en moi il y a bientôt deux ans. J’ai voulu la mettre à distance. J’essaie de la domestiquer. Mais elle réclame toujours plus de territoire. Elle cherche à gagner du terrain. Après la guerre de haute intensité, chacun campe désormais sur ses positions. Mais elle se tient aux aguets. Sitôt que je baisse la garde, elle part à l’offensive. Elle sait mes faiblesses, ne méjuge pas ma résilience. Je connais la violence de ses attaques. Respect mutuel. Ennemis mortels. Certains jours, je crois l’avoir vaincue. Mais elle est là, tapie, qui attend son heure. Le rapport de force est inégal. Quand elle attaque, elle ne retient jamais ses coups.
    Parfois, il me semble plus facile de m’abandonner à elle, plutôt que de lutter. Est-ce bien raisonnable ? Quand la souffrance me domine, que j’entrevois sa victoire, je deviens souffrance. Il n’y a plus qu’elle, et plus rien à faire. Et c’est comme une illumination.


    Immortel et éphémère

    Tout est éphémère, et l’être qui se souvient, et l’objet de son souvenir. (Marc Aurèle)

    C’est avec mon corps que j’écris. Ce sont mes doigts sur le clavier, ma main gauche qui tient le stylo quand la droite aplatit la page du carnet. J’écris avec ce que je touche, j’écris ce que je vois. J’écris depuis mon ventre. Mon pays est mon corps, et mon corps est une île ; une île qui gronde de l’intérieur, un volcan parfois en sommeil, mais jamais éteint et sans cesse en mouvement, dans l’espace et dans le temps. C’est un corps en souffrance aux propriétés pourtant miraculeuses. En son cœur se trouve une source lumineuse qui recouvre tous les mystères. Il n’y a pas une réponse, il y a une multitude de questions, et une seule révélation. Quand j’écris, c’est le monde que j’épuise, l’univers infini dont je cherche pourtant à tracer les limites, l’univers qui à la fois m’englobe et me dépasse, et qui tout entier se tient en moi : poussière d’étoiles perdue dans la vastitude et qui, en même temps, renferme tous les secrets.
    Chacun de nous est son propre univers, une immensité aux contours flous, condamnée à disparaître, dissoute, avalée, recrachée par la grande essoreuse convulsive qu’est la vie.
    Chacun de nous, à la fois immortel et condamné à l’éphémère.

  • « L’espoir est toujours la seule position rationnelle. »

    Dans une interview pour le site Alan Moore World, accordée en mai 2025 et toujours d’actualité, le scénariste et écrivain offre à la question « Que pensez-vous de la situation politique actuelle dans le monde ? » la meilleure des réponses possibles.

    En voici la traduction (la version originale est en note de bas de page1, mais je vous invite à lire l’interview dans son intégralité : Alan Moore est toujours passionnant à écouter).

    Crédit : rune hellestad/Corbis/Getty

    Que pensez-vous de la situation politique actuelle dans le monde ? Peut-on raisonnablement garder espoir, ou le scénario est-il inévitablement sombre pour l’Humanité ?

    Alan Moore : Ma réponse tient des deux à la fois. L’espoir est toujours la seule position rationnelle, dans la mesure où renoncer à espérer la réussite revient à garantir l’échec ; et si jamais le pire devait arriver, il vaut assurément mieux s’en aller en sachant qu’on y a résisté, qu’on a lutté de toutes ses forces pour l’empêcher. Alors oui, il y a toujours de l’espoir. Cependant, je crains que le monde ne soit inévitablement promis à une période sombre, et l’espoir réside dans notre capacité à y survivre et à bâtir, à partir d’elle, quelque chose de meilleur.

    Si nous voulons un avenir habitable pour nous, pour nos enfants et pour les enfants de nos enfants, alors permettez moi de suggérer, tout simplement, que nous cessions d’élire et de tolérer des bouffons fascistes patents, au seul motif que nous les trouvons divertissants, comme s’ils étaient des colocataires de Big Brother2. Ceci n’est pas de la télé réalité. Ceci est la réalité, ou ce qu’il en reste. Protestons plutôt, tempêtons contre ces crétins nazis baveux jusqu’à notre dernier souffle, au lieu de sourire béatement tandis qu’Elon Musk « nous envoie son cœur », façon Nuremberg. Rappelons que ce sont des crétins suicidaires lorsqu’ils s’obstinent à prétendre que le changement climatique est un canular chinois. Ne cédons pas un pouce de terrain à ces cons sans cervelle.

    Et, plus important encore que de condamner les forces à l’origine de ce désastre aux multiples visages, prenons nos responsabilités, pour nous mêmes et pour nos communautés. Cessons, pour l’amour de Dieu, de compter sur ces dirigeants et sur leurs structures sociales égoïstes, qui ne nous mènent nulle part sinon vers l’abîme. Si nous voulons que certaines choses continuent d’exister, comme une éducation digne de ce nom, des services de santé et de protection sociale, alors donnons notre énergie, notre temps, notre argent, notre art, aux nombreux projets communautaires qui surgissent par nécessité et tentent de contrer ces privations imposées par l’État ou par le monde toxique qu’il a engendré. Soutenez les mouvements et les manifestations écologistes, défendez les droits des minorités et des femmes à l’heure où ces droits leur sont arrachés par ce personnage de cauchemar doublé d’un pitre qui occupe actuellement la Maison Blanche. Formez des Arts Labs ou lancez des fanzines, en reconnaissant qu’il nous appartient sans doute, à nous aussi, de produire notre propre art et nos propres divertissements. Et faites quelque chose, petit ou grand, pour que le monde autour de vous ressemble un peu plus à celui dans lequel vous voulez vivre. Bonne chance.


    1. La version originale de l’interview :
      What do you think of the current political situation in the world? Can we reasonably have hope, or is the scenario inevitably gloomy for Humanity?

      Alan Moore: My answer is both. Hope is always the only rational position, in that to give up hope of success is to guarantee failure and, in the event that the worst happens, it is surely better to go out knowing that you resisted it and struggled your very best to prevent it from happening. So, yes, there is always hope. But, yes, I fear that the world is inevitably in for a gloomy period, and the hope is that we can survive it and build something better from it.
          If we wish to have an inhabitable future for us and our children and their children, then might I quietly suggest we stop electing and tolerating obvious fascist buffoons because we think they’re entertaining characters, as if they were housemates on Big Brother. This isn’t reality TV. This is reality, or what’s left of it. Let us instead protest and rail at these dribbling Nazi idiots to our last breath, rather than beam stupidly as Elon Musk ‘sends his heart out to us’ Nuremberg style. Let us point out that they are suicidal cretins when they insist that climate change is a Chinese hoax. Let us not give these witless fuckers an inch.
          And, more important than condemning the forces driving this multi-faceted disaster, let us take responsibility for ourselves and our communities. Let us for God’s sake stop relying on these leaders and their self-serving social structures that lead us nowhere save into the abyss. If we want things to exist – things like proper education, health and welfare services – then let us give our energies, our time, our money, our art, to the numerous community projects that are springing up of necessity and attempting to counteract these privations of the state or the toxic world it has created. Support environmental movements and protests, stand up for the rights of minorities and women at a moment when those rights are being clawed away from them by the horror story/laughing stock currently in the White House, form Arts Labs or start fanzines in recognition of the fact that we should probably think about providing our own art and entertainment too, and do something, some little or big thing to make the world around you more like the world you want to live in. Good luck.  ↩︎
    2. Big Brother, qui tire son nom du roman 1984 de George Orwell, est la version anglo-saxonne de Loft Story en France. ↩︎
  • Le bruit des jours · 19 juillet 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    La flèche et l’archer

    Je croyais ne pas connaître l’archer dont la flèche m’avait traversé le cœur. La blessure était profonde, pourtant je faisais mine de ne pas voir le sang qui coulait. Quand je me suis écroulé, j’ai laissé les larmes venir. Je pleurais sans pouvoir m’arrêter. Je pleurais sans comprendre. Je tenais l’arc dans mes mains. Je m’étais infligé mes blessures. Tout s’est éclairé. Les larmes que je pleurais étaient des larmes de joie : je m’étais retrouvé.


    Notre part de magie

    I believe that magic is art and that art — whether it be writing, music, sculpture or any other form — is literally magic (Alan Moore)1

    J’ignorais qu’une technique que j’utilise depuis des années pour amorcer l’écriture avait un nom — et même, qu’elle avait un lien très fort, sinon avec la magie, du moins avec les arts divinatoires : la bibliomancie, qui consiste à ouvrir un livre au hasard, et considérer que le mot ou la phrase qui nous apparaît en premier contient une prédiction, ou la réponse à une question.
    Derrière une formulation parfois anodine, je veux voir un message qu’il m’appartient de déchiffrer, ce que je fais en écrivant aussitôt, sans chercher à réfléchir, comme pour en épuiser les significations cachées.
    Je crois sincèrement à la magie. Je crois que le monde est plus complexe encore qu’on veut bien le dire. Je crois que toute chose est vivante ; que le monde végétal est sensible ; je crois que si je pose ma main assez longtemps contre l’écorce d’un arbre ou la surface d’une pierre, je pourrais sentir son énergie me traverser. Lorsque je nage dans la mer ou dans une rivière, quand je tends mon visage au soleil ou même à la Lune, ce n’est pas juste mon enveloppe corporelle qui se retrouve entourée d’eau, de chaleur, de lumière. Notre corps n’est somme toute qu’une construction arbitraire d’atomes, sans cesse en mouvement, sans cesse remplacés, maintenus ensemble par une force qui nous dépasse et qu’on appelle la vie.
    Il en va de même des objets. Ils portent en eux la charge initiale que leur a donnée la personne qui les a fabriqués ou simplement imaginés, et ils portent la charge émotionnelle que soi-même on leur imprime. Tout est vivant. Tout fait sens, même quand le sens nous échappe.
    Mais, le plus souvent prisonniers de nos existences étriquées, nous refusons de voir que ce monde dans lequel nous vivons est un lieu enchanté. Tout est question de regard. Tout est une question d’abandon.
    Peut-être est-ce moi qui vis dans un monde d’illusions, mais si ce monde qu’on nous a donné en partage va si mal, s’il y a tant de souffrances qui l’habitent, ne se pourrait-il pas que nous y ayons notre part ? Insensibles ou aveugles à sa beauté, à sa magie, nous oublions de chérir ce que nous abîmons sans le voir.

    En des temps très anciens, quand la terre n’était que mystères et les dieux étaient craints, l’homme nomade plantait un totem au moment d’établir son bivouac, et ce lieu hostile de terre nue devenait, pour une nuit, le centre du monde, placé sous la protection de forces obscures.
    Tout, alors, était une question de croyances. Tout est une question d’abandon. Ici. Et maintenant. À la vie. La vraie vie.


    1. Je crois que la magie est un art, et que l’art (écriture, musique, sculpture, ou toute autre forme qu’il prenne) est littéralement de la magie. ↩︎
  • Insomnie

    Cut-up réalisé dans la fournaise d’un samedi de juillet, après une nuit presque sans sommeil