Paris, entre chien et loup

Quand le jour cède le pas à la nuit, cet intervalle qu’on dit entre chien et loup, est-ce la nuit qui tombe ou le jour qui se retire ?

À Paris, on dit que c’est l’heure bleue, à Québec, on appelle ce moment la brunante.

La photo, deux fois la même, avec seulement une modification de la balance des blancs en postproduction.
Telle quelle, c’est la brunante, corrigée, c’est l’heure bleue.


Photo : Paris, avec la tour Eiffel qui éclaire la nuit, novembre 2017

(Et petit clin d’oeil à Cécile Camatte : même sujet, même débat, presque simultanément).

La solitude du photographe

Arizona, USA — 2013

Le motel, un phare au milieu du désert. Dernière frontière avant les zones hostiles. Il est assis à califourchon sur sa chaise, face à la piscine vide. Peut-être que c’est le vide qu’il contemple. Il attend. Il n’attend rien. Étranger aux tourments du monde, comme s’il se tenait précisément en son centre, dans l’œil du cyclone. Immobile, tandis qu’autour de lui souffle la tempête. Les gens vont et viennent, et lui garde son rythme. Subtil, presque invisible.

Il faisait comme nous tous, avant, il s’agitait comme vous et moi. Le temps s’est déposé sur lui par vague, il l’a poli. Sans doute que c’est d’être resté aussi longtemps ici, au même endroit. Le temps passe, il file entre les doigts comme le sable du désert, pourtant il y a toujours le désert à perte de vue. Il a compris ça. Il est venu ici pour se soustraire aux hommes. C’est ce qu’il dit. C’est faux, d’ailleurs, il est venu d’abord pour se confronter à ses démons. À l’issue du combat, ils ont convenu d’un gentlemen’s agreement.

Avec le temps, il a pris goût à la solitude. Depuis, chaque matin, aux premières heures de l’aube, il s’enfonce dans le désert, son appareil photo à la main. Il a toujours fait ça, pour rien, en apparence : inlassablement, aller chaque jour photographier la même chose, pour en fixer les imperceptibles mouvements. De la photographie comme d’un satori. Il s’avance dans l’espace, dans le jardin des formes floues, l’appareil photographique dans sa main est un outil magique qui ouvre les portes du temps, figeant les objets dans le moment présent. L’appareil ouvre l’esprit de celui qui regarde au travers, il dit. La structure du cosmos se révèle autrement ; plus fluide. Les choses bougent différemment, il n’y a plus de haut ou de bas. L’œil du photographe se fond dans l’appareil, il se fond dans l’univers, il va lentement et les objets s’agencent au gré de ses variations. Le ciel et la terre se confondent. Le voile se lève juste avant que retombe le rideau de l’obturateur ; 1/125e de seconde peut-être pour voir la vérité crue. 1/125e de seconde pour fixer la beauté ou l’horreur. Il reçoit ça dans un état de grâce. Est-ce qu’il s’agit d’un rêve ? Il n’y a pas d’étoile à suivre, ni même un signe. Le monde est un mouvement vers l’ailleurs, une marche dans toutes les directions.

Pour nous, le passé ne passe pas ; une vieille chimère, la nostalgie de lointains hivers, le souvenir d’une lande recouverte d’ivoire où nous marchions ensemble, où nous marchons encore, inconsolés. Lui n’est déjà plus là.

Assis à califourchon sur sa chaise à contempler le vide, il agit comme un arc électrique qui provoque la fusion du temps et de l’espace. Il est l’anomalie potentielle qui ouvre un passage dans le ciel.

Ferme les yeux et tu verras, il dit : chaque jour, il y a un monde qui finit. Chaque jour, une nouvelle apocalypse.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
Et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo.

Cache-cache à Paris

Novembre 2017, fondation Louis Vuitton, Paris

18 secondes


Le texte lu dans la vidéo a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur tierslivre.net. On peut le lire ici.

Texte, photos, sons et montage : Philippe Castelneau

Rencontre de hasard

Est-ce qu’il s’agit d’un rêve ?

Il n’y a pas d’étoile à suivre, ni même un signe, nécessairement insaisissable. Le monde est un mouvement vers l’ailleurs, une marche dans toutes les directions. Et tant pis pour la dérisoire poésie : au fou le prestige invisible des arbres sacrés.

Pour nous, le passé ne passe pas ; une vieille chimère, la nostalgie de ces lointains hivers, la lande recouverte d’ivoire où nous marchions ensemble, où nous marchons encore, inconsolés.


Photo : Paris, Musée du quai Branly, mars 2017

Lecture sous surveillance

Espace sous surveillance / Out of order


Photo : Paris, Centre Pompidou Beaubourg, juin 2017

les secondes passent avec une lenteur infinie


Le message préenregistré qui annonce par deux fois la prochaine station, le crissement des freins quand le métro arrive à quai, la brusque secousse avant-arrière, le claquement des portes qui s’ouvrent, le brouhaha diffus qui l’enveloppe parfaitement (une gangue faite de paroles échangées, de rires, de filets sonores aigus brouillés en provenance des casques ou écouteurs intra-auriculaires branchés sur smartphones ; les gens qui se lèvent tous ensemble, les pas, les roulettes des valises, le froissement du plastique, du coton, des tissus — vestes qui retombent, sacs ajustés sur l’épaule, même le souffle léger de la toile fixée sur l’armature des sièges qui se tend lorsque les corps s’en extraient), tout ça son cerveau l’a identifié, classé, mémorisé sans qu’il s’en rende compte. Le stylo tenu au-dessus du carnet noir, il n’en a que l’écho inconscient ; la pensée en suspens, il est tout entier à observer le ballet compact des personnages qui rentrent et sortent de la rame. De la grisaille qui surcharge tout l’espace se détache des aplats mouvants de beige, de rouge et de vert : auréolée de lumière, une silhouette sur le quai marche dans sa direction ; on dirait que c’est vers lui qu’elle se dirige (pour lire de près, il porte des lunettes, mais quand il lève les yeux à ce moment précis, il voit flou ; il ne comprend pas pourquoi, il a oublié les verres de correction, son esprit occupé à la phrase qui trace des arabesques dans sa tête), bientôt, les couleurs s’agrègent devant lui, la femme qui s’avance gracieusement, il la contemple maintenant magnifiée bien que plus vaporeuse encore, il esquisse un geste vers ses lunettes, mais une note de musique, une voix et le voilà déjà transporté ailleurs, son cœur se serre, réminiscence d’une histoire ancienne, tu verras, tu verras (coincée dans l’angle d’un des couloirs de sortie, invisible depuis la rame, une fille seule avec sa guitare chante Nougaro) ; la sonnerie du métro retentit précisément 5 secondes, les portes se referment, il détourne le regard — son stylo, son carnet, il a perdu le fil —, lorsqu’il relève les yeux la femme a disparu. Bien sûr, rien de tout ça n’est venu jusqu’à lui sous forme de pensées structurées ; des flashs, plutôt (images lointaines, souvenirs gazeux), qu’accompagnaient un imperceptible tressaillement du corps, un frisson, un battement de cœur. Et ça ne dura que quelques instants, 18 secondes d’éternité qu’il oublia pourtant presque aussitôt.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
Et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo.

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