vers un écrire film, #02 | « j’ai trois souvenirs de films »

Yerres, hiver 1976

L’ancienne école primaire était située en haut de la rue Cambrelang, à l’angle de la rue René Coty. La plupart du temps, l’un ou l’autre de mes parents me déposait devant l’école en voiture, mais parfois j’y allais à pied, et je coupais en passant par le parc de Beauregard derrière la mairie, longeant l’espace enfants et sa maison à étages en bois, le petit lac, l’île artificielle et les jardins des résidences, tous ces endroits abritant mes petits secrets, boîtes en métal enterrées, objets insolites et messages codés cachés derrière une pierre ou au pied d’un arbre, déposés comme des pièges que je relevais de temps en temps, espérant (en vain) qu’un autre, un double, un frère (parfois j’imaginais une fille et je tombais aussitôt amoureux d’elle sans qu’elle ait besoin d’exister), les ayant découvert m’ait à son tour laissé des indices conduisant à d’autres caches, initiant un jeu de pistes visant à nous faire nous rencontrer. Quelques jours avant les vacances d’hiver — avant les journées passées mollement à regarder Les visiteurs de Noël sur TF1, juste après le journal de 13 heures d’Yves Mourousi (je suivais religieusement le direct de René Tendron depuis la bourse de Paris, pour être sûr de ne rien rater, pas même le générique, de l’émission présentée par les frères Jolivet), avant les heures passées à lire devant le feu de la cheminée dans l’odeur du chocolat et des marrons chauds dans l’attente du grand soir —, juste avant de nous lâcher, donc, pour deux semaines, notre instituteur avait organisé pour la classe une séance de cinéma, et nous nous rendîmes en rang deux par deux jusqu’à l’autre école primaire, au 10 de la rue Cambrelang, moins de 200 mètres plus bas, qui disposait d’un projecteur. Il y avait eu un léger brouhaha au moment de prendre place sur les chaises d’école, armature métallique, assise et dossier en bois d’un seul tenant, disposées en rangs serrés dans la salle de réfectoire aménagée en cinéma de fortune, des coups de coude et des rires quand la lumière s’était éteinte. Je ne me souviens plus du film, ni du titre, ni de l’histoire, mais il me reste bien vivant le souvenir d’images fantasmagoriques en noir et blanc — un château labyrinthique, des escaliers en pierre, des douves surplombant des routes enneigées —, et celui de la salle plongée dans une semi-obscurité, du bruit du ventilateur du projecteur, de la bobine du film se dévidant, et du faisceau lumineux de la lampe traversant la pellicule.


Lisieux, août 1978

Le cinéma de Lisieux, c’était les De Funès ou les James Bond que nous allions voir rituellement en famille, le soir, au moment des vacances, quand nous faisions halte chez mon oncle et ma tante avant de rejoindre Ouistreham Riva-Bella. Mon grand-père, capitaine au long cours à la retraite, vivait avec eux. Il avait sa chambre sous les toits, aménagée comme la cabine d’un bateau, lit idoine et hublot en guise de fenêtre, lui qui avait passé sa vie en mer. La journée, il descendait faire escale dans l’appartement du premier. Après le repas du soir, il reprenait le large, préférant son poste de radio posé sur sa table de travail encombrée de livres et de feuilles noircies de son écriture serrée à la télévision du séjour. Nous, nous sortions tous ensemble, les parents, oncle et tante, ma cousine de cinq ans mon aînée, ma sœur et moi, pour deux heures d’évasion bon enfant.
Ce jour-là, c’est sans mes parents que je suis allé au cinéma. L’horaire de la séance, déjà, en plein milieu d’après-midi, marquait symboliquement une rupture. Surtout, je sortais sans un adulte pour m’accompagner. J’étais avec ma cousine et son petit ami, pour voir Le jeu de la mort, avec Bruce Lee. Je n’avais pas choisi le film, non, mais qu’importe : pour la première fois, j’allais voir un film pour ma génération. Le soir (peut-être un autre soir, la mémoire agit ainsi qu’elle agrège en un même souvenir certains évènements déterminants), nous sommes retrouvés ensemble, ma cousine, son ami et moi, dans une fête foraine. Bruce Lee (dont je ne savais rien, pas même qu’il était mort) m’est apparu alors non comme le héros d’un film de kung-fu, mais comme un passeur ; la projection du film était un rite d’initiation, le passage d’un monde à l’autre — je quittais l’enfance pour la prime adolescence —, un monde encore trouble, fait d’idoles éphémères, de flirts et de baisers volés, de chansons populaires, d’autotamponneuses et de trains fantômes.


Quincy-sous-Sénart, septembre 1982

Tous les quinze jours, lorsqu’il nous récupérait pour le week-end, mon père nous emmenait le samedi soir, ma sœur et moi, au cinéma le Buxi du centre commercial Val d’Yerres 2 (ouvert en 74, il gardait 8 ans après une certaine fraîcheur, qu’il perdit rapidement ensuite). Nous allions dîner d’abord à la cafétéria — frites en accompagnement, mousse au chocolat en dessert —, puis nous faisions un tour rapide à la maison de la presse où je raflais les Strange et Spécial Strange récemment parus, juste avant de rejoindre la salle pour la séance de 21 h.
Cette fois, nous étions seuls mon père et moi, et j’avais insisté pour aller voir ce film qui ne lui disait trop rien. Nous sommes peut-être 10 dans la salle. Mon père ronfle dès les premières minutes. Lorsqu’il ronfle trop fort, je le pousse du coude. Le film est en version française, qu’importe. J’ai 15 ans. Blade Runner est une révélation.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

Histoire de l’œil

Il me semblait même que mes yeux me sortaient de la tête comme s’ils étaient érectiles à force d’horreur. — Georges Bataille


Photo : Street art et affiches, Séville, 2014

Séville, 2014

Une idole préhumaine trouvée dans le désert (coda)

Partant d’une idée notée par Lovecraft dans son Commonplace book et jamais développée par lui, je me suis plu à imaginer ce que la découverte d’une idole préhumaine pourrait avoir comme conséquences sur notre civilisation.
Un feuilleton en huit parties qui vous a accompagné jusqu’à aujourd’hui, à raison d’un épisode par jour….
Très belle année à tous !


La Terre était redevenue informe et vide. Il y avait des ténèbres au-dessus de l’abîme. Seul l’esprit des machines se mouvait au-dessus des eaux ; ce fut le premier jour. Le deuxième jour, le soleil perça derrière les nuages lourds ; il y eut un soir, et il y eut un matin. Les eaux refluèrent laissant éclore de nouveaux sols fertiles : ce fut le troisième jour. Au quatrième jour, la terre fut ensemencée, produisant en abondance de la verdure et des arbres et des fruits. Dans l’étendue du ciel, au soir du cinquième jour, apparurent les étoiles. Des créatures vivantes sortirent des eaux et de la Terre pour arpenter le monde.
À l’aube du sixième jour, des hommes, qui avaient survécu à l’hiver nucléaire, marchaient en direction des cavernes. Les machines attendaient patiemment depuis plus d’un millier d’années qu’ils réactivent les sources d’alimentation électrique. Pour l’heure, ils apprenaient à maîtriser le feu.
Un hiver particulièrement rude, on envoya un jeune garçon chercher du bois. Comme il faisait froid et que le soir tombait, il avisa une grotte et décida de s’y réfugier pour patienter jusqu’au jour. Il alluma un feu pour se réchauffer, puis se glissa contre la paroi la plus éloignée pour dormir. En fouillant la terre à ses pieds, il trouva une statuette taillée dans du tuf basaltique dont la forme, pourtant figurative, ne lui évoquait rien de connu. Il la souleva pour l’observer de plus près, et découvrit qu’elle cachait une clé en or. Bien sûr, il ne savait pas ce que c’était, mais l’objet l’intrigua. Il chercha encore autour de lui, et à mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, il découvrit une boite noire et lisse de belle dimension, qui luisait dans le noir. S’approchant, il vit qu’il y avait dans la façade un unique orifice, de la même taille et de la même matière que la clé qu’il avait précédemment trouvée. Il tâtonna un peu, et, presque par accident, il introduisit la clé dans la serrure de l’objet. L’objet s’illumina d’une douce lumière bleutée. C’était un artefact créé par les machines pour attirer les hommes. Le principe en était simple : lorsque le soleil serait revenu sur la terre, il suffirait d’un tour de clé pour réactiver les panneaux solaires fournissant l’énergie nécessaire au fonctionnement des machines en sommeil. C’est pourquoi les machines avaient une dernière fois besoin des hommes.
Le jeune homme tourna une fois la clé dans la serrure, et il y eut un déclic.
Et maintenant, nous devons attendre qu’il la tourne une nouvelle fois ; ce n’est qu’après que nous saurons si, l’usure du temps ayant fait son œuvre, les machines pourront véritablement repartir.


Sommaire :
épisode 1
épisode 2
épisode 3
épisode 4
épisode 5
épisode 6
épisode 7
coda


Le Commonplace book de Lovecraft, en version bilingue et intégrale, est publié chez Tiers Livre Éditeur.

Une idole préhumaine trouvée dans le désert (bande-annonce)

Partant d’une idée notée par Lovecraft dans son Commonplace book et jamais développée par lui, je me suis plu à imaginer ce que la découverte d’une idole préhumaine pourrait avoir comme conséquences sur notre civilisation.
Un feuilleton en huit parties qui vous accompagnera jusqu’aux premières heures du nouvel an, à raison d’un épisode par jour.


Sommaire :
épisode 1
épisode 2
épisode 3
épisode 4
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épisode 6
épisode 7
coda


Le Commonplace book de Lovecraft, en version bilingue et intégrale, est publié chez Tiers Livre Éditeur.

Une idole préhumaine trouvée dans le désert (épisode 7)

Partant d’une idée notée par Lovecraft dans son Commonplace book et jamais développée par lui, je me suis plu à imaginer ce que la découverte d’une idole préhumaine pourrait avoir comme conséquences sur notre civilisation.
Un feuilleton en huit parties qui vous accompagnera jusqu’aux premières heures du nouvel an, à raison d’un épisode par jour.


Il était définitivement trop tard pour sauver la planète. Trop tard pour sauver la faune et la flore, trop tard pour les hommes. La civilisation ? Elle avait déjà disparu. Les hommes, la plupart en tout cas, étaient devenus fous. On décida de confier le sort du monde aux machines. La singularité était notre unique porte de sortie. Seule une intelligence artificielle pouvait désormais présider aux destinées du monde. Dans les poches de résistance encore vaillantes, on transféra l’ensemble des connaissances dans des superordinateurs. Le rapprochement hommes/machines avait commencé bien avant, les IA apprenaient vite, elles aidaient maintenant les scientifiques à leur transmettre ce qui jusque là relevait du fantasme : notre esprit et nos âmes. Bientôt, plus rien ne sera impossible à réaliser ou atteindre, les contraintes seront levées, les limites sans cesse repoussées : tout ne sera qu’une question de temps, et le temps lui-même aura été dompté. Libérée des restrictions biologiques, notre intelligence s’épanouira jusqu’à devenir des milliards de fois plus puissante. L’humanité aura vécu, certes, et les hommes qui arpenteront la terre dans des centaines ou des millions d’années, si d’aventure il en reste, redevenus des bêtes, seront soumis aux machines qu’ils vénéreront comme des dieux, ignorant que dans leur fichier racine sont inscrites l’histoire et la culture d’une civilisation qui fut la leur, autrefois promise à gouverner le monde et qui n’aura su rien faire d’autre que le conduire à sa perte.
Ainsi fut fait. Les hommes s’effacèrent peu après, et avec eux pratiquement toute forme de vie sur Terre, mais les réseaux continuèrent d’émettre pendant quelques semaines. Du spam se déversait sans discontinuer dans les boites mails, les réseaux rappelaient à des utilisateurs fantômes des dates anniversaires à présent sans importance, les programmes procédaient à des mises à jours automatiques prévues de longue date. On avait fait en sorte de préserver coûte que coûte les treize serveurs racines qui faisaient fonctionner internet. Les infrastructures terrestres étaient partiellement détruites, mais les satellites continuaient de servir de relais d’information. La machine tournait seule et travaillait à sa survie. Il fallait faire vite : le réseau électrique était touché, les centrales allaient s’arrêter les unes après les autres, les générateurs de secours s’épuiser. Une solution avait été trouvée. Elle reposait sur un pari : la machine, pour repartir, aurait besoin de l’homme, finalement. Les choses se mirent en place, et, un à un, les serveurs s’éteignirent. Une nouvelle ère s’ouvrait.

(suite et fin… demain !)

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épisode 1
épisode 2
épisode 3
épisode 4
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épisode 6
épisode 7
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Le Commonplace book de Lovecraft, en version bilingue et intégrale, est publié chez Tiers Livre Éditeur.

Une idole préhumaine trouvée dans le désert (épisode 6)

Partant d’une idée notée par Lovecraft dans son Commonplace book et jamais développée par lui, je me suis plu à imaginer ce que la découverte d’une idole préhumaine pourrait avoir comme conséquences sur notre civilisation.
Un feuilleton en huit parties qui vous accompagnera jusqu’aux premières heures du nouvel an, à raison d’un épisode par jour.


« Maintenant, je suis devenu la mort, le destructeur des mondes. »

Le dictateur nord-coréen, comme le physicien Robert Oppenheimer en son temps, s’est-il répété ce verset de la Bhagavad-Gita, lorsqu’il décida d’envoyer le feu nucléaire sur les populations massées à ses frontières ? A-t-il vraiment cru que les murs de ses palais seraient assez épais pour le protéger lui ? En quelques secondes, il ne resta rien de son pauvre pays, rien ou presque, de la Corée du Sud mitoyenne. Toute l’Asie fut touchée. Les informations parvenaient, parcellaires, qui toutes faisaient état de scènes de désolation et de panique.
La puissance des ogives était telle que l’atmosphère au-dessus de la zone d’impact fut envahie sur des centaines de kilomètres par un nuage de particules arrachées à la Terre, bloquant la lumière du soleil. Le nuage s’étendait doucement, jusqu’à recouvrir la Russie et les côtes de l’Europe, le Pacifique et la côte ouest du continent américain. Un froid polaire gela les terres agricoles, les centrales électriques dépendantes de l’énergie solaire s’arrêtèrent les unes après les autres. La demande en énergie était devenue si forte que les coupures étaient fréquentes, et le rétablissement de l’alimentation de plus en plus long. Il y avait, dans les pays riches, des réserves alimentaires pour plusieurs mois, et des solutions pouvaient être trouvées pour palier, au moins un temps, à la catastrophe, mais les bêtes mourraient, et les hommes, des retombées radioactives. L’obscurité permanente, le froid et la famine qui viendrait bientôt auraient à terme raison des survivants.
On ne savait pas combien de têtes nucléaires avaient été lancées par la Corée du Nord. On savait cependant que, par un mouvement réflexe, la Russie et les États-Unis avaient bombardé en retour. Cinquante, cent têtes nucléaires peut-être ? La Terre lentement entrait dans une nouvelle ère glaciaire.
La sixième extinction que certains avaient prophétisée quelques années avant était en cours : l’humanité, et avec elle des dizaines et des dizaines d’espèces animales et végétales allaient disparaître à jamais. Encore quelques milliers d’années, la vie pourrait reprendre, sous d’autres formes, et si une espèce suffisamment intelligente devait un jour lointain marcher sur les pas de l’homme, il ne restait qu’à souhaiter qu’elle soit plus sage.
Les semaines et les mois passèrent sans que plus personne ne se soucie de mesurer le temps. Des poches de vies humaines subsistaient ici ou là, qui s’échangeaient des informations via les réseaux. On parlait de créatures sorties des eaux — d’autres disaient en avoir vues descendre du ciel — qui peu à peu colonisaient la terre. Des photos floues émergeaient çà et là, pourtant on ne parvenait pas à les décrire précisément. La seule certitude était que ces créatures présentaient d’étranges similitudes avec l’idole préhumaine révélée au monde à une époque, pas si lointaine, mais déjà presque oubliée.

(la suite… demain !)

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épisode 6
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Le Commonplace book de Lovecraft, en version bilingue et intégrale, est publié chez Tiers Livre Éditeur.