Carnet de notes & pensées aléatoires

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  • Le bruit des jours · 16 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Pochette surprise

    J’ai avec moi un mojo bag, une pochette à rituels : des gris-gris que j’utilise pour tromper l’ego. Quand je les déroule, ce n’est plus moi qui écris, c’est la magie qui opère.
    La plupart du temps, ça marche. Je sais pourtant qu’il s’agit de tours que je joue à mon cerveau. L’essentiel, j’imagine, c’est d’y croire. Le problème, c’est quand je ne peux pas les exécuter, ces rituels. Alors les heures me filent entre les doigts, et tous les prétextes sont bons pour ne surtout pas écrire.
    Mais si, levé tôt, une fois le café avalé, assis à mon bureau, j’ouvre ma boîte à malices, je suis à peu près sûr de non seulement écrire, mais aussi, le soir venu, de me rendre compte que pas une minute de cette journée n’aura été perdue. L’esprit toujours en éveil, j’aurais rêvé, créé, planifié ; j’aurais lu, écrit, médité. Et sans doute même que j’aurais fait un peu de sport.
    Alors, me direz-vous, que contient-elle, cette pochette surprise, quelles sont les incantations prononcées aux premières heures du jour, qui me permettent d’avoir des journées si bien remplies ?
    Une bonne dose de confiance en soi, une pincée de détermination, un café noir et sans sucre, un livre stimulant dont on ne lit que quelques pages chaque matin, un carnet ouvert et un stylo à sa main, et vingt minutes qu’on consacre à méditer.


    Les monstres

    Personne ne se crée comme moi une société réelle en évoquant les ombres ; c’est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. (Chateaubriand)1

    On met toujours plus dans son travail qu’on ne le croit, à condition d’être sincère.
    Quelquefois, même, ça nous dépasse. À la relecture, quelque chose nous arrête qu’on ne savait pas avoir en soi. Non pas une évidence, plutôt une chose en apparence si éloignée de ce qu’on fait d’habitude, si distante de soi, qu’elle nous semble étrangère. Étrangère, et étrange. Parfois ça nous porte, peut-être même que ça nous transporte. D’autres fois, ça nous inquiète ou nous fait peur. Il ne faut pas s’y tromper : ce qui semble avoir surgi par accident, c’est notre vraie nature. À trop s’y frotter, quelques-uns s’y sont brûlés les ailes. L’écriture n’est pas pour les âmes sensibles. Ce qui nous stimule nous déchire.
    À force d’incantations, ce sont nos propres démons qu’on convoque à notre table de travail. La page noircie reflète l’image du monstre qui sommeille en nous.
    Mais ce peut être un monstre de bonté.


    Du travail, mais pas une épreuve

    It’s hard work but shouldn’t be a struggle (Jeff Tweedy)2

    Ce serait trop facile de considérer que ce sont mes douleurs et mes peines qui sont le moteur de mon écriture. Tout le monde souffre. Nos corps sont de vieilles machines qui ont fait leurs preuves, mais qui restent fragiles. Parfois, ça coince et ça tire. Parfois ça se voile ou déraille. La belle affaire ! Le vrai miracle, c’est que ça tient quand même.
    Arrête-toi une minute, garçon, et cesse de te lamenter. Ferme les yeux une minute et concentre-toi sur ce qui t’entoure. Sans trop d’effort, tu devrais ressentir la beauté du monde. Essaie d’aller plus loin que toi, d’aller le plus loin possible. Entends-tu le chant des oiseaux ? Oublie le bruit des voitures qui le recouvre. Focus. Voilà. Suis la ligne mélodique. Maintenant que tu l’as, rien ne peut t’en détourner. Ramène-la vers toi maintenant. Respire. Sens l’air emplir tes poumons. Si tu y prêtes vraiment attention, tu verras que c’est plus que ça. Plus que de l’air. C’est comme le chant des oiseaux, cet air que tu respires. C’est à peine si tu le remarques, d’habitude, et là, c’est tout ton corps qui se soulève, tout ton corps qui le ressent. Essaie d’aller le plus profond possible en toi à présent. C’est un drôle d’engin que tu observes, d’accord, mais qui tourne 24h sur 24, 7 jours sur 7, et depuis combien d’années ? Pense à ça. Entends-tu ton coeur ? Maintenant tu l’entends, bien sûr. Tu le sens. Tu sens ces pulsations qui rythment tes jours. Laisse-toi porter par ça. Poum. Poum. Poum. Voilà. Reste là-dessus. Et le chant des oiseaux ? Tu l’as toujours ? Et ton souffle ? Vois un peu la musique que ça fait, tout ça ensemble. Nourris-toi de ça pour écrire. C’est peut-être du travail, mais ce n’est jamais une souffrance.


    1. Cité par Christian Garcin dans Portrait du jeune homme en spirite (Actes Sud) ↩︎
    2. « C’est un travail difficile, mais ça ne devrait pas être une épreuve » — Jeff Tweedy : How to write one song (Faber) ↩︎
  • Le bruit des jours ·9 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Papillon de nuit

    J’ai ouvert les yeux, le jour était à peine levé. Un papillon de nuit de la taille de ma main s’est envolé de sous mon oreiller, emportant tous mes rêves. Je me retrouvais seul, perdu dans mes pensées. Assis face au chêne centenaire, j’ai lu quelques pages de Kerouac, une tasse de café à la main. Les hirondelles tournaient dans le ciel. Je me laissais bercer par les chants des oiseaux. Les trois chats étaient couchés sur la terrasse, à mes côtés. Le ciel était traversé de nuages gris. Un chien aboyait, plus haut dans le village. La cloche de l’église a sonné l’heure et j’ai pris mon carnet pour l’écrire avant de l’oublier.
    Bientôt, j’affronterai dans le miroir de la salle de bain mon visage ravagé par la fatigue, si pâle qu’il pourrait disparaître, et seuls mes yeux, plus bleus encore, brilleront sous la lumière du néon, pour me rappeler que je suis toujours vivant.
    Il faudra une nouvelle fois chasser la tristesse qui m’étreint pour aller braver le monde, m’accrocher au bonheur fugace de ces instants vécus dans cet entre-deux des jours, en communion avec la nature, où je dialoguais avec un auteur mort à peu près quand je venais au monde, cherchant à mon tour, sans le savoir, mon satori.
    Dans la forêt, on distingue encore les quelques planches restées debout de la cabane qu’avaient érigée autrefois des enfants dans le dépli d’un arbre.
    Je ne sais plus ce qu’on peut écrire, de ce monde effondré. Avons-nous déjà tout perdu ?


    Les marges

    Il y a beaucoup de choses qui m’étouffent en ce moment. Qui m’empêchent de dormir. M’empêchent de créer.
    Ces choses-là dont le bon sens voudrait qu’elles prennent le pas sur le reste : tâches administratives, démarches, organisation, finance. Paperasse. Paperasse. Paperasse. Le temps que je passe à remplir des formulaires est du temps volé à l’écriture. Ces choses contaminent le quotidien, envahissent jusqu’aux rêves quand enfin j’arrive à dormir.
    L’administratif est la grande machinerie de la société qui se regarde tourner en rond. Un virus qui pervertit le langage, et anesthésie la créativité.
    Toujours, il faut, sans se tromper, cocher des cases, s’appliquer à ne pas écrire dans les marges.
    Mais moi, ce sont les marges qui m’intéressent.


    La solitude

    … il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer (Samuel Beckett)

    J’aimerais me sentir moins seul. Je suis entouré, aimé, accompagné. Mais il y a des choses que je ne peux qu’affronter seul. Cela pèse sur mon humeur et m’isole un peu plus. J’essaie de me projeter dans un avenir heureux. Seulement, le futur semble bouché. L’écriture me maintient debout, mais en vivre ? Les meilleures années, mes droits d’auteur font moins qu’un mois de salaire. Je rêve d’un collectif à géométrie variable ; d’écrivains et de musiciens. Je rêve d’ouvrages écrits à plusieurs mains, de revues, d’enregistrements. Certaines tentatives en ce sens ont abouti par le passé, mais rien n’a tenu dans le temps. J’en ai ma part de responsabilité. Trop solitaire. Trop individualiste, sans doute. « Je suis d’un autre pays que le vôtre ; d’une autre solitude. » Jamais les mots de Ferré n’ont autant résonné en moi que ces jours-ci. Étrange pays que le mien : je crois le connaître par cœur et il me surprend toujours. Ses frontières sont floues, son territoire immense, qui n’a de limites que celles de mes pensées, et, s’il n’est connu que de moi, je n’y suis jamais vraiment seul. Mes chers disparus m’y font cortège. Il est peuplé de fantômes surgis de tous les livres que j’ai lus, de tous les films vus, de tous les rêves que j’ai faits. C’est un lieu magique, qui tient dans un atome enfermé sous mon crâne, mais se déploie jusqu’aux confins de l’univers. Il est de toutes les temporalités, un instant unique qui renferme toute éternité. J’y suis présent de ma naissance jusqu’à ma mort, et je pourrais tout savoir si je le voulais vraiment, mais je me contente d’être vivant. Il faut continuer. Je ne peux pas continuer. Je vais continuer.

  • Le bruit des jours · 2 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Des cathédrales

    … on ne peut bien décrire la vie des hommes, si on ne la fait baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la contourne comme une presqu’ile est cernée par la mer… — Marcel Proust, Le Côté de Guermantes

    Est-ce la faim qui me taraude ? La fatigue ? L’envie de changer de perspective, peut-être ? Ou la colère ?
    Est-ce que je suis en colère ? Parfois, c’est évident. D’autre fois, je porte un masque. Mais la colère gronde. Je suis en colère après le cancer qui m’a pris par surprise. Je suis en colère après moi-même pour avoir laissé filer les années, reportant au lendemain les décisions que j’aurai dû prendre aussitôt. Je suis en colère après moi-même pour avoir toujours cru en ma bonne étoile, sans jamais comprendre qu’on ne récolte que ce que l’on sème. Je suis en colère de m’être toujours satisfait de ce qu’on voulait bien me donner, sans jamais répondre tout à fait aux attentes que l’on plaçait en moi.
    J’ai longtemps été en colère après mon père, pour de mauvaises raisons. J’étais en colère après lui, parce que c’était mon reflet qu’il me renvoyait. Je suis en colère après moi-même de l’avoir jugé, en colère de ne pas l’avoir compris, et en colère après ma mère pour avoir trop longtemps choisi son camp par principe.

    Je suis en colère après les hommes qui saccagent et détruisent, qui tuent et font souffrir parce qu’eux mêmes, certainement, sont en colère.
    Je suis en colère parce que j’ai mal. Parce que je souffre dans mon corps ; parce que je souffre également d’un mal pour lequel il n’existe pas de cure, auquel on donne le joli nom de mélancolie, pour le parer d’un vernis romantique.
    Je suis en colère parce que je ne comprends pas d’où je viens, ni pourquoi je suis parfois si triste, et je suis en colère parce qu’au fond, c’est quand je m’abandonne à cette mélancolie que je me sens le plus en phase avec moi-même.
    S’agit-il d’une inclinaison naturelle, ou est-ce plutôt le fruit d’un traumatisme lointain ? Je suis en colère après ma mère — oh ! tellement en colère après elle pour son inconséquence et les blessures qu’elle a infligées à ses enfants.
    Je suis en colère après ce beau-père qui disait voir en moi le fils qu’il n’avait pas eu, en colère après lui pour m’avoir traité comme tel et transmis le goût précieux des livres et s’être révélé un salaud à la fin, et je suis en colère après moi-même de ne pas avoir cherché, à l’âge adulte, à le revoir pour me confronter à lui, et d’avoir attendu sa mort pour enfin m’en rendre compte.
    Je suis en colère après mon frère d’avoir été jaloux de l’immense amour que me donnait maman, et dont il se croyait privé, sans comprendre que je n’y étais pour rien. Je suis en colère après lui pour les mots lâchés à mon encontre et qui me hantent encore, et je peux bien m’en vouloir d’être en colère après lui, après les efforts qu’il a faits ensuite pour racheter le passé, ma colère est toujours là, c’est un torrent de violence qui ne trouve pas à s’exprimer maintenant que lui aussi est mort, une colère mêlée de culpabilité, ce qui la rend plus pernicieuse encore.

    L’écriture est un exutoire à la colère et un saut dans le vide dont on espère qu’il nous conduira à édifier des cathédrales. Il faudrait désarmer les colères, après les avoir une à une nommées. Balayer les ruines du passé et commencer de rebâtir. Retrouver le sommeil, m’abandonner à ses marées, et peut-être enfin me retrouver, parce que je ne cherche jamais que moi-même, quand je cherche à donner un sens aux choses qui m’entourent. Je ne cherche jamais que moi-même, quand je crois voir une réponse à l’univers dans une série télé. Je ne cherche jamais que moi-même, quand je scrute une toile de Basquiat à m’en faire saigner les yeux ; quand je relis dix fois chaque mot d’une phrase de Marcel Proust pour en comprendre les mécanismes. Je ne cherche jamais que moi-même, quand je cherche à comprendre les ressorts psychologiques des personnages que je m’invente pour les mettre — peut-être — dans un livre.

    Et n’est-ce pas moi que je cherche encore quand je dis que je cherche Dieu ?

  • Le bruit des jours · 26 juillet 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    De la souffrance

    Toutes les souffrances autour de nous doivent aussi être souffertes par nous.
    (…) Il n’y a pas de place pour la justice dans ce contexte, mais pas non plus pour la crainte de la souffrance ou pour l’explication de cette souffrance comme un mérite. (Kafka)

    Il n’y a rien à comprendre à la souffrance. Il n’y a rien à apprendre de la souffrance. La souffrance est une bête sauvage qui me déchire de l’intérieur. Elle s’est installée en moi il y a bientôt deux ans. J’ai voulu la mettre à distance. J’essaie de la domestiquer. Mais elle réclame toujours plus de territoire. Elle cherche à gagner du terrain. Après la guerre de haute intensité, chacun campe désormais sur ses positions. Mais elle se tient aux aguets. Sitôt que je baisse la garde, elle part à l’offensive. Elle sait mes faiblesses, ne méjuge pas ma résilience. Je connais la violence de ses attaques. Respect mutuel. Ennemis mortels. Certains jours, je crois l’avoir vaincue. Mais elle est là, tapie, qui attend son heure. Le rapport de force est inégal. Quand elle attaque, elle ne retient jamais ses coups.
    Parfois, il me semble plus facile de m’abandonner à elle, plutôt que de lutter. Est-ce bien raisonnable ? Quand la souffrance me domine, que j’entrevois sa victoire, je deviens souffrance. Il n’y a plus qu’elle, et plus rien à faire. Et c’est comme une illumination.


    Immortel et éphémère

    Tout est éphémère, et l’être qui se souvient, et l’objet de son souvenir. (Marc Aurèle)

    C’est avec mon corps que j’écris. Ce sont mes doigts sur le clavier, ma main gauche qui tient le stylo quand la droite aplatit la page du carnet. J’écris avec ce que je touche, j’écris ce que je vois. J’écris depuis mon ventre. Mon pays est mon corps, et mon corps est une île ; une île qui gronde de l’intérieur, un volcan parfois en sommeil, mais jamais éteint et sans cesse en mouvement, dans l’espace et dans le temps. C’est un corps en souffrance aux propriétés pourtant miraculeuses. En son cœur se trouve une source lumineuse qui recouvre tous les mystères. Il n’y a pas une réponse, il y a une multitude de questions, et une seule révélation. Quand j’écris, c’est le monde que j’épuise, l’univers infini dont je cherche pourtant à tracer les limites, l’univers qui à la fois m’englobe et me dépasse, et qui tout entier se tient en moi : poussière d’étoiles perdue dans la vastitude et qui, en même temps, renferme tous les secrets.
    Chacun de nous est son propre univers, une immensité aux contours flous, condamnée à disparaître, dissoute, avalée, recrachée par la grande essoreuse convulsive qu’est la vie.
    Chacun de nous, à la fois immortel et condamné à l’éphémère.