Images fantômes

Des bruits, des déplacements, une apparition devrait remplir le ciel brumeux. Détails superflus : une ombre, l’esquisse d’un sourire. Vous êtes cet amour passionné du vent.

Un dilemme se produit dans une situation de travail. Une observation séparée des principes. Dans l’obscurité totale, ne faites rien.

La chose la plus importante est la chose la plus facilement oubliée.


Une photo, un rêve, un oracle : l’hexagramme de l’astro pop !

L’âge d’or

Aucune influence, aucun éveil soudains ne sont durables.
L’homme pèse les choses et les rend égales. Lorsqu’il s’enfonce dans la forêt, il marche vers son âge d’or.

Au centre de la terre est une montagne. Sur la montagne, un arbre. L’arbre sur la montagne est visible au loin. Le vent qui se lève est doux à l’homme qui marche.

La vie parvient ici à son terme. L’œuvre est achevée.


Une photo, un rêve, un oracle : l’hexagramme de l’astro pop !

Zuihitsu

« Je suis un écrivain japonais », un entretien avec Dany Laferrière conduit par Michael Ferrier, à retrouver en ligne ici, sur Tokyo Time Table.
Un court extrait, où il est question de techniques d’écriture et de Zuihitsu :

M.F. – Tes livres sont souvent catalogués comme des romans, mais d’un genre un peu particulier. Ils me font souvent penser au zuihitsu. C’est un genre japonais médiéval qui arrive à mélanger du romanesque, du récit, du reportage parfois, de la chronique un peu politique, de l’épistolaire, de la description aussi, des tableaux ou des tableautins, de la poésie enfin. Les grands praticiens de cette petite forme sont d’ailleurs deux écrivains que tu cites dans tes livres : Murasaki Shikibu et Sei Shônagon.

D.L. – il me faut couper, monter et mélanger. J’aime bien mettre les morceaux qui ne se ressemblent pas et puis quand même, à un moment donné – même pour moi-même – le fond de l’affaire se révèle, brusquement. C’est d’abord une sorte de supposition, comme si j’essayais un peu les choses et puis brusquement, on a une saisie de l’affaire. Dans le récit linéaire, c’est la suite des choses qui révèle, jusqu’à la conclusion, tandis que là, c’est par plaques. Les morceaux se mettent l’un à côté de l’autre – et puis brusquement, on a un éclat, un chaos, un roman.

Oui, j’aime bien ce genre, ces journaux où l’on met tout. Moi, je me laisse à l’intérieur de mes livres jusqu’à ce que les choses que j’y ai mises m’échappent à moi-même. J’écris vraiment dans une sorte de transe, je le sens au moment où je le fais mais après, quand je prends du recul, je n’arrive plus à saisir les choses mais je sais très bien que de tout ce que j’ai mis là, rien n’a été mis au hasard. Ce n’est pas forcément une architecture, une réflexion pensée, mais tout a été mis, que ce soit par l’émotion ou par la réflexion, avec une raison.

Mon principe d’écriture, depuis que je suis enfant, c’est : la Terre qui tourne autour du soleil tout en tournant sur elle-même. J’ai toujours été fasciné par ce mouvement total. Et c’est comme ça que j’aime écrire aussi : je crée une histoire où il y a une révolution de quelque sorte que ce soit – cette première partie-là est très facile à faire, parce que c’est une courbe totale – et à l’intérieur, je crée un deuxième mouvement de difficulté, où il y a du mouvement à l’intérieur du mouvement. C’est très clair : je suis obsédé par le mouvement et l’immobilité.

©2014-2019 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

Un doigt levé dans les ténèbres

La voisine généreuse était bien disposée, mais lorsque le feu s’éteint, il n’y a plus ni à manger ni à boire. L’art est un combat. Un chemin solitaire. Le cours sombre d’une vie construite sur des charbons ardents.

Parfois, il faut choisir entre le besogneux ou l’esthétique.
La contemplation transforme le sujet observé.
L’épanouissement viendra après la traversée du tourbillon vers où vous conduisent vos pas.

Dans votre prochain rêve, notez vos gestes et l’expression de votre visage.


Une photo, un rêve, un oracle : l’hexagramme de l’astro pop !

THE STUDIO (Jones, Kaluta, Smith, Wrightson)

The studio : quatre amis, dessinateurs et peintres, officiant faute de mieux dans le milieu des comic books et qui décident de louer un loft dans le district de Chelsea à Manhattan, un ancien atelier d’usinage reconverti en atelier d’artistes. En 1979, un livre sobrement baptisé The Studio est publié, consacré à cette aventure tout à la fois collective et individuelle. Un livre devenu introuvable, sauf à débourser une somme considérable.
Par une espèce de petit miracle, je viens de mettre la main sur un exemplaire, certes un peu défraîchi, mais pour un prix tout à fait dérisoire.

L’occasion de republier ici un chapitre de mon projet NO DIRECTION HOME, qui adresse plus particulièrement cette histoire méconnue.


The Studio
Dans le Studio, les quatre espaces de travail – (c) Dragon’s Dream – 1979

Nous sommes au début de l’été, à Londres, en 1968. Là, un jeune homme de 19 ans, ambitieux et sûr de son talent, ronge son frein en attendant l’occasion qui lui permettra de s’imposer comme l’une des grandes figures de la bande dessinée. Depuis un an, il réalise pour Odhams Press des illustrations pleine page publiées tous les mois en revues, mais l’Angleterre ne lui suffit pas : Barry Smith rêve d’Amérique, et il envoie par la poste une série de dessins à l’éditeur Marvel. Lorsqu’il reçoit en retour une simple lettre d’encouragement de Linda Fite, l’assistante de Stan Lee, il veut croire que la chance lui a enfin souri. Sans plus attendre, accompagné de son meilleur ami, il s’envole pour New York où les deux jeunes gens feront le siège des bureaux de la maison d’édition. Sans travail régulier, sans logement fixe, Smith vit d’expédients en plein cœur d’une mégapole sur le point d’exploser. Alors que les radios diffusent sans discontinuer Street Fighting Man des Rolling Stones et Revolution des Beatles, dans certains quartiers la police charge sans ménagement des groupes de jeunes manifestants noirs, quand, ailleurs, sous un soleil de plomb, des sans-abris gisent dans les rues sans que personne leur porte secours. 
C’est dans cette ambiance électrique que Smith, décidé coûte que coûte à réussir, et, sans même un visa, commence à travailler, Marvel lui confiant quelques travaux alimentaires, avant d’être finalement expulsé en 1969.
De retour à Londres, dans l’East End, Smith, qui n’a ni argent ni appartement, survit comme il peut, partageant parfois le logement de deux amies. Il travaille toujours pour Marvel, et c’est assis sur un banc public, plié en deux, affamé et aux abois qu’il réalise en quelques heures les quinze planches du numéro 53 de la revue X-Men. Il sait qu’il joue là son va-tout : c’est la première fois qu’il réalise intégralement une bande dessinée. Le résultat n’a rien d’exceptionnel, mais il vaut à son auteur la réputation de travailler vite, et on lui confie aussitôt d’autres choses.

Les auteurs de comics, dans les années soixante, ce sont pour la plupart de vieux messieurs, formés aux pulps, capables de passer d’un genre à l’autre au gré des modes, écrivant des histoires comme on cuisine pour soi, appliquant toujours les mêmes recettes, les mêmes grosses ficelles, sans trop se soucier des détails. Tout cela n’est pas bien sérieux, rien dont on pourrait se dire fier, croient-ils, et pourtant, dans la génération qui a grandi en les lisant, il en est pour qui ces histoires ont du sens, et ces jeunes-là, maintenant, frappent à leur porte. Ils veulent reprendre leurs personnages, mais ne veulent plus des vieilles recettes. Ils veulent des histoires qui reflètent leur temps, des héros modernes qui partagent leurs valeurs. Roy Thomas a 25 ans quand il est engagé par Marvel. Parmi ses premiers faits de guerre, il parvient à convaincre l’éditeur d’acheter les droits de Conan le Barbare, la série imaginée par Robert E. Howard dans les années 30, de même qu’il le convainc de donner sa chance à Barry Smith pour l’illustrer. Smith, lui, n’a jamais lu Conan, et il n’est pas particulièrement porté sur la fantasy, mais il accepte. Il ignore qu’aux États-Unis Conan reste très présent dans l’imaginaire collectif, comme il ignore qu’on lui confie la série parce qu’il est le dessinateur qu’on paie le moins bien. Ses débuts sont poussifs, on envisage très vite de le remplacer, mais il se ressaisit, et c’est comme une métamorphose : en l’espace de trois ans, il produit ce qui restera comme son œuvre majeure, laissant son imagination s’évider sur la page dans un style luxuriant, teinté d’influences préraphaélites.
En 1971, grâce au succès grandissant de Conan, il obtient enfin son sésame, la fameuse carte verte qui lui donne le droit de venir travailler aux États-Unis. Plus rien, alors, ne se dresse en travers de son chemin.

À peine trois ans plus tôt, personne n’aurait parié une livre sterling sur son avenir professionnel, de même que personne n’aurait misé un dollar sur Jeff Jones, qui en 1966 recopie les planches de Frazetta en les faisant passer pour sienne. Pas un dollar non plus sur Bernie Wrightson : lorsqu’en 1968 il présente son travail à Carmine Infantino, l’éditeur de DC Comics regarde chaque dessin, secoue la tête et lâche : « en toute franchise, mon garçon, ça pourrait être mieux. Ça pourrait être beaucoup mieux. »
Michael Kaluta, lui, fait tout de suite très bien, mais voilà, s’il remplit nuits et jours des carnets entiers de dessins fabuleux, il n’arrive pas à se concentrer sur le travail en cours : il se disperse, il papillonne, se documente jusqu’à ne plus savoir quoi faire de sa documentation, et pour finir, voilà, il ne fait rien.
Jones, Wrightson et Kaluta se rencontrent pour la première fois à New York, au Statler Hilton Hotel, au tout début du mois de septembre 1967, à l’occasion d’une convention de Science-Fiction. On n’en sait pas plus sur cette rencontre, sinon qu’ils se lient aussitôt d’amitié. Wrightson et Kaluta vivent depuis longtemps à New York. Jones est arrivé en janvier avec sa femme Louise et leur fille Julianna. Ils sont arrivés en plein blizzard, un blizzard tel qu’il a paralysé tout le Middle West et jusqu’au Canada, mais qui ne les pas empêché de monter jusqu’ici depuis la Géorgie.
Je ne sais pas comment ils rejoignirent New York, mais il me plait à les imaginer roulant 1300 kilomètres à travers le pays, bravant la tempête qu’ils rencontrent à mi-chemin, sûrs de leur bonne étoile, certains de trouver là-haut du travail, roulant sur ces routes enneigées dans leur vieille Ford, leur vieille Datsun, qu’importe, une voiture que je me figure bleu pâle, vitres embuées, laissant derrière elle un panache de fumée blanche, se détachant à peine sur le ciel également clair, un modèle ancien acheté d’occasion qu’ils revendront bientôt pour acquérir leurs premiers meubles. Louise et Jeff se sont rencontrés à l’Université de Savannah en 1964. Julianna est née en 1966. À New York, Louise posera pour Bernie Wrighton, qui se sert de photos de ces amis comme modèles pour ces dessins. Louise prêtera ses traits à l’héroïne de la série Swamp Thing, Kaluta sera le méchant de l’histoire. Wrightson se réserve le rôle du héros. Ça devient un jeu, ils se retrouvent chaque semaine, enfilent des costumes improbables et les séances photos durent tout le weekend.
Jeff et Louise se séparent quelques mois plus tard. Jones, Kaluta, Wrightson restent amis, ils côtoient bientôt Barry Smith. Ces quatre-là, celui qui dessinait sur un banc, celui qui plagiait, celui qui pouvait mieux faire, celui qui ne faisait rien, ceux-là, on les appellera bientôt les fab four.

En 1975, Wrightson et Smith cherchent un local pour y faire un atelier. Au douzième étage du 37, West 26th Street, dans le quartier de Chelsea, ils trouvent un ancien atelier d’usinage reconverti en loft de 600 m2, sous 4 mètres de hauteur de plafond. Par beau temps, la vue porte jusqu’au World Trade Center. Le loyer est de 400 $ par mois, et ils ont tôt fait de convaincre Kaluta et Jones de le partager avec eux. Ils divisent la pièce en quatre, Jones amène ses toiles, Wrightson, tous ses meubles. Peintures et dessins recouvrent bientôt tous les murs, objets, statuettes, tapis envahissent chaque centimètre carré du studio qui dans une explosion créatrice devient à son tour une œuvre à part entière.
Ils sont désormais tous les quatre des auteurs courtisés : Barry Smith a fait Conan, Bernie Wrightson Swamp Thing, Michael Kaluta The Shadow, et Jeff Jones Idyl. Mais la bande dessinée ne leur suffit plus, ils se tournent vers l’illustration et la gravure, veulent se lancer dans la peinture. Le studio, c’est une occasion unique pour chacun d’eux d’avoir enfin les moyens de s’exprimer librement, et bien plus que de disposer d’un espace de travail, ils aspirent à travailler ensemble, non pas collectivement, mais chacun de leur côté dans une confrontation permanente au travail de l’autre. Les hivers sont rudes : le chauffage est coupé le soir après 17 h et tous les weekends. La tension est vive, les disputes sont fréquentes, mais l’émulation est forte.

En 1979, un éditeur les contacte. Il souhaite faire un livre sur les dix plus grands artistes américains de fantasy. Par bravade, ils lui répondent qu’il a devant lui les quatre meilleurs. Le livre leur sera entièrement consacré, s’appellera The Studio. Pour la première fois, ils prennent conscience de l’importance de leur espace de travail. Pour la première fois, ils se voient comme un groupe. Mais lorsque l’ouvrage arrive en librairie, Smith, Wrightson, Kaluta et Jones ont déjà quitté le 37, West 26th Street, comme si la révélation qu’il portait avait aussi précipité leur chute.

The Studio : Berni Wrightson, Jeffrey Jones, Michael Kaluta & Barry Windsor-Smith

No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

Hasard et entropie

Se battre contre l’entropie. Contrer le temps. Empiler des pierres et conjurer le chaos.

Les rêves érotiques n’arrivent pas par hasard.
Le rêve passé représentait les désirs sexuels d’une rêveuse ? Il faudrait se rendormir et la rejoindre pour en avoir le coeur net.
Finalement, votre mérite est peut-être d’ordre moral. Regardez : vous rêvez encore de bonheur.

Des chiffres sont associés au rêve. Vous pouvez jouer ces chiffres, mais vous n’y gagnerez rien.


Une photo, un rêve, un oracle : l’hexagramme de l’astro pop !

Madchester united

Peter Hook & The Light, en concert au Rockstore à Montpellier, le 4 mai 2019.

Peter Hook était en concert hier soir au Rockstore, à Montpellier. Le Rockstore n’est pas l’Haçienda, et Montpellier n’est pas Manchester, mais lorsque les lumières se sont éteintes, que le groupe est arrivé sur scène, lorsque la foule a commencé à onduler doucement au rythme lourd de la basse portée bas, comme il se doit, par Hooky, les distances se sont effacées, et le temps a entamé une lente spirale inversée. Comme si nous étions tous, à ce moment, plongé dans un vortex temporel imaginé par Philip K. Dick, nous remontions peu à peu le temps à mesure que le concert avançait. À un moment, une heure et demie peut-être après le début du concert, les tubes de New Order une fois égrenés (un Blue Monday et un Perfect Kiss d’anthologie), le groupe a quitté la scène. Mais, alors qu’on assiste dans ces cas-là à des acclamations, des applaudissements à n’en plus finir, les cris pour le rappel, nous étions tous alors, comme en transe : interdits. Un brouhaha étrange planait dans la salle, nous restions sur place, plus tout à fait sûrs de savoir où nous étions… 2019 ? 1989 ? 1979 ?
Le groupe est revenu après de longues minutes. En silence, chacun a repris son instrument. Les premiers accords de basse ont résonné, et la foule s’est mise en mouvement. Les vagues s’échouaient sur le devant de la scène à mesure que progressaient les morceaux de Joy Division. Nous n’étions plus les mêmes, bientôt nous nous jetions les uns sur les autres, les gobelets de bière à moitié vides volaient dans la salle, les voix s’époumonaient en soutien à un Peter Hook maintenant presque aphone. J’ai senti en moi vibrer mes années adolescentes, et si j’avais déjà vu New Order sur scène, le 8 décembre 1987 à la Mutualité à Paris, le 4 mai 2019 je n’étais plus à Montpellier, j’étais tout aussi bien le 25 janvier 1978 au Pip’s Disco de Manchester, et je voyais Joy Division sur scène.
Peter Hook accompagnait Ian Curtis ; bientôt Ian Curtis était là, avec nous, sur scène avec son vieil ami. Son ombre se mouvait dans la lumière tout à coup stroboscopique des projecteurs, prenant peu à peu chair et sang sous la peau de Hook. La voix devenait plus grave, plus forte. Pour paraphraser Bayon : notre James Dean gothique, réincarné, se jetait de nouveau à corps perdu dans la vie, c’est-à-dire le vide.
Love will tear us apart, en final, nous laissa KO debout, réintégrant tant bien que mal nos enveloppes fatiguées de 2019, laissant une fois encore nos corps élastiques adolescents s’éloigner vers un lointain passé.
Mais nous savions désormais que nous pouvions les rejoindre à volonté, voyager dans le temps par la magie d’une opération alchimique conduite par un barde magicien, lui-même possédé par un fantôme qui l’accompagne depuis ce funeste dimanche matin de mai 1980 où Ian Curtis a choisi de mettre fin à ses jours.


Dans mon livre, L’appel de Londres, j’évoquais New Order et Manchester. En voici un extrait :

Manchester est un ancien bastion ouvrier qui a longtemps porté les stigmates des crises économiques du siècle passé, une cité triste de briques rouges sous un ciel bas et lourd. Manchester, c’est aussi pour quelques-uns Factory Records, maison de disques fondée par Tony Wilson, et c’est l’Haçienda — Fac 51 Haçienda — qu’il ouvre en 1982 avec les membres du groupe New Order.

« Et toi oubliée, tes souvenirs ravagés par toutes les consternations de la mappemonde, échouée au Caves Rouges de Pali-Kao, sans musique et sans géographie, ne partant plus pour l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables de calendrier. Maintenant c’est joué. L’hacienda, tu ne la verras pas. Elle n’existe pas.

Il faut construire l’hacienda. »(1)

Voilà pour le programme et pour le nom du club, emprunté à Gilles Ivain, compagnon de route des situationnistes. Le feu qui nait là embrase bientôt toute la planète : c’est l’émergence des raves parties. L’haçienda est l’épicentre d’un phénomène mondial qui vaut à la ville d’être rebaptisée Madchester. C’est une utopie merveilleuse, une zone d’autonomie temporaire aussitôt retournée par le spectacle : £18 millions de pertes, et la mort par overdose d’une jeune fille de 21 ans en 1997 — l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables. L’hacienda, tu ne la verras pas : le bâtiment est détruit en 2002. L’hacienda, c’est Sodome et Gomorrhe, l’Atlandide disparue, c’est Troie, Babylone, Shangri-La, Cíbola et Quivira, c’est le royaume promis que l’on porte dans nos cœurs ; l’hacienda, c’est Madchester et Madchester est une chimère : elle n’existe pas.

Avant Madchester il y a New Order, et avant New Order il y a Joy Division et son chanteur Ian Curtis qui se suicide par pendaison en 1980 à la veille de leur première tournée américaine. Épileptique, sombre et dépressif, à l’exacte image de son époque, il est le Jim Morrison de ma génération : aussi introverti que le roi lézard était exubérant, sur scène il est un papillon de nuit aux mouvements désordonnés, une apparition, un diamant noir à la beauté spectrale, quand l’autre, tableau mouvant lascif s’exhibait nu et cuir dans la lumière. C’est sur la plage de Venice Beach que Morrison rencontre Ray Manzarek avec qui il va former les Doors ; Ian Curtis, lui, fait la connaissance de Bernard Sumner et de Peter Hook à un concert des Sex Pistols. Les Doors disparaissent peu ou prou à la mort de leur chanteur. Les membres restant de Joy Division transcendent leur perte et créent New Order, dont l’influence sur les deux décennies suivantes sera considérable.

Lorsque j’écoute New Order aujourd’hui, ce qui m’arrive finalement assez peu, je suis chaque fois surpris. Plus que tout autre, ce groupe a eu sur moi un impact profond, et pourtant je trouve leur musique bancale, les compositions maladroites, les paroles souvent faibles. Mais c’est peut-être là qu’est la clé, dans ce quelque chose qui s’écrit sur le fil, sans jamais un regard en arrière, au risque de se casser la gueule : la prise de risque permanente. Et derrière les mélodies faciles et les nappes du synthétiseur, il y a la guitare acide et la basse lourde, il y a le punk qui nous dit que tout est toujours possible. New Order, c’est le groupe de l’absolue contemporanéité ; la bande-son idéale d’une adolescence de révolte contenue. Je me souviens acheter Low Life en 1985 à sa sortie. Je m’apprêtais à partir un an aux États-Unis, j’habitais une petite ville étriquée de la banlieue parisienne où il ne se produisait jamais rien, j’ai vu en ce disque une promesse, avant même d’en avoir écouté la première note. L’élégante et énigmatique photo en noir et blanc, le calque posé par dessus, frappé du nom du groupe : la pochette, conçue par Peter Saville comme une œuvre à part entière, m’a suffisamment intriguée pour que j’acquière aussitôt l’album. Je l’écouterais en boucle jusqu’à mon départ, et j’en ferais une cassette qui m’accompagnera à 8.000 kilomètres de là, dans mes moments de plus noire solitude. Quelques mois après mon retour sortait l’album Brotherhood et je retrouvai de vieux amis. Low Life était mélancolique et sombre, c’était comme un miroir, Brotherhood plus léger, presque joyeux, un an plus tard, était à l’image de celui que j’étais devenu.

De ces années-là, je garde aussi les Smiths, autre groupe de Manchester, dont la découverte me rappelle une anecdote que Dylan a souvent évoquée : nous sommes en 1964, dans le Colorado, il fait beau et la radio joue à fond. Ils sont quatre dans la voiture, Paul Clayton, Victor Maymudes, Pete Karman et Bob Dylan ; tous les quatre, dans cette voiture, font en vingt jours le tour de l’Amérique, et chaque soir ou presque, c’est un concert. Dylan a trois disques au compteur, mais seulement un succès d’estime, et pas encore de bus climatisé. Lorsqu’il entend à la radio les Beatles, la chanson I wanna hold your hand, un déclic se produit, « ils s’arrêtent plein vent plein ciel, ouvrent les portières et Dylan danse sur le bitume, les bras au ciel. »(2)
En 1964, Dylan a 23 ans. J’avais 18 ans à peine en 1986, adolescent pareil, et sur la route qui me conduisait avec trois amis à Lawrence, Kansas, il faisait également beau, et nous roulions fenêtres ouvertes, le poste à plein volume calé sur une college radio locale, quand ont retenti les premiers accords de la chanson The Boy With The Thorn In His Side. Johnny Marr avait quatre ans de plus que moi, Morrissey à peine huit, leur musique était la nôtre, ce groupe n’appartenait qu’à nous. Longtemps, les Smiths furent mes Beatles, jusqu’à ce que je rencontre les Beatles.

En 1984, Manchester, pour moi, ça n’est encore rien de tout ça. C’est, au mois de juillet, dans la chambre de mes correspondants les centaines de numéros entassés dans un coin des revues 2000AD et Warrior, c’est When Doves Cry de Prince qui passe à la radio, le transistor dans la cuisine où nous prenons le petit déjeuner, antenne dépliée, poignée noire, armature métallique et revêtement de bakélite, bouton chromé pour la recherche des fréquences inscrites sur une plaque de plastique noire devant laquelle passe l’aiguille rouge translucide, un poste de marque Grundig peut-être, ou Philips — en France, celui de mon père, c’est un Radiola qu’il allume en préparant son thé selon un rituel immuable, et de ma chambre, au-dessus de la cuisine, j’entends le grésillement des voix suivi du sifflement de l’eau sur le feu, juste avant qu’il ne vienne me réveiller, portant sur lui la senteur douce de l’Earl Grey —, ce sont les t-shirts aux slogans gentiment provocateurs imaginés par Paul Morley pour promouvoir Frankie Goes to Hollywood dont la chanson Relax est interdite de BBC, les épisodes de Doctor Who que l’on regarde le soir à la télévision. Je reviendrais de Manchester avec sous le bras mes premiers disques vinyles, et dans la tête le souvenir enchanteur des bandes dessinées lues allongé sur le sol d’une chambre d’adolescent, V for Vendetta et Marvelman, Judge Dredd, Zenith, Harlem Heroes, Robo-Hunter et Rogue Trooper.

Un mois à Manchester, dans une famille, deux garçons de mon âge ou à peu près, mais chacun garde ses distances. La journée se passe au collège, et le soir, à la maison, le repas est austère. Une fois, juste après être allé me coucher, je me relève pour boire et quand j’arrive dans la salle à manger, ils sont tous de nouveau à table, et c’est un festin qui est dressé pour eux. La mère esquisse un sourire gêné qu’elle cache comme elle peut derrière son verre de whisky déjà vide. Moi je fais comme de rien et remonte me coucher. Ma sœur est logée chez leurs cousins, elle ne s’entend pas non plus avec Zoé, sa correspondante, mais son frère Tim qui vit à Londres descend pour un weekend, et ça rattrape les trois semaines un peu mornes qui viennent de passer. Le dimanche les deux familles se retrouvent. Les visages fermés s’illuminent, les cousins se parlent, les parents boivent toujours, mais ils n’ont plus l’alcool triste. L’après-midi, tous ensemble nous regardons Alien en vidéo, les volets tirés. Après, nous jouons au foot dans un parc. Quelqu’un a allumé un poste de radio, on entend la chanson Wake me up before you gogo de Wham ! « Un jour, moi aussi je serais numéro un ! » crie Tim. Le soir, il me fait écouter ses chansons.

Je n’aurais jamais la moindre nouvelle des deux frangins, Tim lui viendra quelques années plus tard me voir à Paris. Je saurais alors les blessures secrètes, les drames cachés qui se jouaient cet été-là derrière les sourires crispés. Paris, les années d’insouciance, les soirées folles, les balades la nuit dans la ville à attendre le premier métro, les rêves, la musique et les mots. Tim habite quelques mois chez mes parents, le temps s’écoule et les projets filent, mais le temps est un ruban de Möbius que l’on parcourt sans fin, de plus en plus vite, jusqu’à ce qu’il casse soudain et nous projette sans prévenir dans l’âge adulte. On se retrouve face contre terre, hagards, pas tout à fait dégrisés, et il faut se relever et avancer dans un monde devenu hostile. 30 ans ont passé, les rêves sont enfuis, mais il reste les mots, et il reste la musique ; il nous reste l’amitié.

À la fin du mois de juillet 1984, c’est le retour en voiture jusqu’à Southampton avec ma mère venue nous chercher, c’est la campagne anglaise, les champs, l’herbe verte et les moutons qui ruminent en troupeau, les petites routes où l’on est toujours surpris de croiser une voiture qui vient à contresens, avant de réaliser que non, c’est nous qui roulons du mauvais côté. La chambre d’hôtes, en chemin, une maison basse en bord de route, un arbre, le portail en bois, le petit déjeuner du matin avec la maitresse de maison, la route encore, et une photo devant le Bargate de Southampton, la photo posée devant moi sur mon bureau aujourd’hui, à 30 ans de distance, seule trace tangible qui me reste de ce voyage. Je ne crois pas que nous ayons fait d’autres étapes : il y a moins de 400 kilomètres entre Manchester et Southampton, et presque toujours en ligne droite. Northampton, sans doute, nous aurions pu y passer, mais je doute que nous ayons fait le détour. Il n’y a rien à voir à Northampton, sinon un magicien qui alors commençait tout juste son apprentissage, un homme dont j’ignorais encore jusqu’au nom, mais qui venait de me jeter un sort sans que j’en sois conscient. Alan Moore, grand type à la chevelure rousse et à la barbe longue, est à la fois Merlin, Gandalf et Dumbledore, sorte d’Aleister Crowley affable et velu. Il a grandi dans les années 60 dans le Boroughs, un quartier défavorisé de Northampton, dépourvu d’infrastructures et avec un fort taux d’illettrisme. Il ne s’en soucie guère, il aime les gens, et il aime lire. Il lit si bien qu’il est premier de sa classe au primaire, et ses résultats lui valent d’aller faire ses études secondaires à la Northampton Grammar School, d’habitude réservée aux enfants issus de la classe moyenne. Le choc est violent, et il refuse bientôt de s’intégrer au système. Plus tard, il sera exclu pour avoir dealé du LSD ; il croyait bien faire. Peu lui importe, il a commencé d’écrire, publie son propre fanzine, et vit d’expédients. Lorsque sa femme tombe enceinte, il sait qu’il doit faire un choix, se ranger définitivement ou se lancer coûte que coûte. Il s’essaie à l’écriture de scénarios, publie ses premières bandes dessinées dans 2000AD, avant d’être repéré par les éditeurs américains qui lui offrent de travailler sur les héros de son enfance. Alan Moore est un alchimiste qui puise dans la matière la plus vile pour la transformer en or, il prend au pied de la lettre la notion de « sense of wonder » associée à la science-fiction des années 50 et la transpose aux comic books : il y avait un sens caché dans ces illustrés bon marché, et il en est le révélateur. C’est son œuvre au noir, sa danse des ombres, la carte s’anime et devient territoire ; dans From Hell, il place dans la bouche d’un personnage une prophétie autoréalisatrice : « Le seul endroit où les dieux existent incontestablement est dans l’esprit humain ». Il parle désormais la langue des oiseaux. Il a 40 ans en 1993, il s’avance et il dit : je suis un magicien, et bien sûr il l’est aussitôt. Le pouvoir des mots est sans égal.

« I believe that magic is art, and that art, whether that be music, writing, sculpture, or any other form, is literally magic. Art is, like magic, the science of manipulating symbols, words or images, to achieve changes in consciousness … Indeed to cast a spell is simply to spell, to manipulate words, to change people’s consciousness, and this is why I believe that an artist or writer is the closest thing in the contemporary world to a shaman. »(3)

En 1993, j’ai 26 ans et je ne sais pas bien où j’en suis. Mais je lis Alan Moore et voilà que ça s’éclaire. Alors je m’avance et tout doucement je dis : je suis un écrivain, et je commence d’écrire.

Le pouvoir des mots est sans égal.


Le texte ci-dessus est extrait du livre L’appel de Londres, paru aux éditions publie.net. Vous pouvez le commander ici.
Pour un exemplaire dédicacé, c’est là.

Notes :
(1): Gilles Ivain – Formulaire pour un urbanisme nouveau (1954)
(2): François Bon — Bob Dylan, une biographie (Albin Michel – 2007)
(3): « Je crois que la magie est art, et que l’art, que ce soit la musique, l’écriture, la sculpture, ou toute autre forme d’art, est littéralement de la magie. L’art est, comme la magie, la science de la manipulation des symboles, mots ou images, destinée à provoquer un changement de conscience… De fait, jeter un sort c’est simplement épeler les mots, les réarranger de manière à changer la conscience des gens, et c’est pourquoi je crois qu’un artiste ou un auteur est, dans notre monde contemporain, ce que nous avons de plus proche du chaman. » — Alan Moore, 2008 (Propos tirés du documentaire The Mindscape of Alan Moore — Shadowsnake Films).