Renversements et variations

Il n’y a aucune règle pour une bonne photographie, il y a seulement de bonnes photographies – Ansel Adams

J’ai toujours un appareil photographique sur moi. Pour fixer les détails les plus infimes du quotidien. Je règle l’exposition en quelques secondes, en fonction du sujet : la vitesse plus ou moins rapide de l’obturateur, l’ouverture plus ou moins grande du diaphragme et la sensibilité ISO, toujours la plus basse possible. Le doigt relâche le déclencheur, je suis déjà passé à autre chose. Plus tard, je retrouve des instants volés, à peine entr’aperçus, que je peux désormais explorer à loisir. Voler du temps au temps, c’est ça, la photographie.

J’ai dit les trois points auxquels il faut être attentif lorsqu’on prend une photo, mais combien de photos ratées pour une photographie réussie ? Une sur trente-six ? Deux ou trois par planche contact ? Le photographe est un animal solitaire qui se confronte seul à ses échecs.

À force de prendre des photographies, les réglages nécessaires deviennent des automatismes, et l’appareil du photographe un objet abstrait, purement utilitaire. Un rectángulo en la mano, disait Sergio Larrain. À ce moment, il est possible de rêver les photographies sans avoir à les prendre. À ce stade, la photographie est un art zen. Une méditation.

J’ai dit les règles d’expositions. J’ai dit la solitude du photographe. J’ai dit le rêve éveillé. Mais je n’ai rien dit de la lumière.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

En 2019, avaler le monde

Extraits de mon journal, semaine 49 de 2018 :

Alors que je suis à la peine, assis devant l’écran blanc de mon ordinateur, je suis fasciné par la puissance de feu de Simenon. En 1953, 6 livres. Et tout sans boursouflure, c’est fluide et c’est beau. Crouzet parle de Joyce Carol Oates dans sa dernière lettre de Floride. Je suis fasciné par ces auteurs avec une telle puissance de feu. Sans doute que l’écriture est une fuite en avant. Écrire sans se retourner, la politique de la terre brûlée, ou plutôt, de la page noircie. Avaler le monde. « La fluidité est suspicieuse. » écrit encore Crouzet, peut-être, mais quand c’est sous la plume de Simenon, je pense qu’il n’y a plus d’artifice, juste du savoir-faire. Du grand art.

(…) J’attends un nouvel objectif pour mon appareil photo. Rien de mirobolant, un 35mm f2/8. Compact. Bon marché, de bonne facture, à en croire les différents tests. Discret, fait pour se fondre dans la foule. Rien qui attire l’oeil, idéal pour moi. Transporteur bloqué depuis deux jours. J’attends sans impatience. La photo est de toute façon l’école de la patience. Un satori.
Deux ans que j’attends, pourrais-je dire : je tourne depuis longtemps autour d’un 35mm, réflexion longuement mûrie.

Le 35mm a fini par arriver un peu avant Noël. Il semble tenir toutes ses promesses. Les pages virtuelles du traitement de texte se remplissent peu à peu. Les idées fusent, les projets s’accumulent, qu’il faudra bien trier et prioriser. Pour l’heure, le simple plaisir du reset lié au calendrier.

Objectifs pour 2019 : Avaler le monde. Écrire sans artifice.
Bonne année à tous !


Photo : Montpellier, un peu avant 8h, le 21 décembre 2018.

Street life


Photo journal  : Montpellier, le 29 décembre 2018

le désir d’une ville

 

On a parfois le désir d’une ville. D’autre fois, cette ville paraît désespérée au point de nous en éloigner. Quand on traverse le désert en voiture, il y a toujours dans le lointain, posée sur l’horizon, un point précis, lieu fantasmé, qu’on devine sans jamais le rejoindre. Je roule depuis des heures. Ma tête est lourde : ici, les ciels d’été sont un enfer. Il me semble soudain me souvenir d’une femme que j’avais oubliée, du vent dans ses cheveux. Peut-être que je l’invente. Là, dans cette ville au loin, me dis-je, je pourrais m’arrêter. Là-bas, cette femme que j’invente peut-être, peut-être qu’elle m’attend. Lorsque je quitte enfin la route, le soir a fini par tomber. Dehors, des gens dansent dans les lumières scintillantes de la nuit. Ils dansent jusqu’au réveil des morts. Je les regarde faire, et je laisse faire le temps.


Le bref texte ci-dessus est extrait du roman en cours d’écriture.
Les photographies ont été prises, le 10 août 2018 pour la première, quelque part entre Kingman et Flagstaff, dans l’Arizona, et à New York, quelques jours plus tard, le 18 août 2018 pour la seconde.

Coney Island Baby


 

Aww, but remember that the city is a funny place
Something like a circus or a sewer
And just remember different people have peculiar tastes
And the glory of love
The glory of love
The glory of love might see you through

— Lou Reed, « Coney Island Baby »


Photo : Coney Island, New York, août 2018.

Michael Ferrier – François, portrait d’un absent (Gallimard)

C’est lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance François et de sa fille Bahia, tous les deux emportés par une vague sur l’île de La Graciosia un 26 décembre, que Michaël Ferrier entreprend d’écrire ce récit dans lequel il retrace leur histoire commune, qui est celle d’une magnifique amitié.
Les souvenirs ressurgissent au fil des pages : une jeunesse heureuse, la camaraderie des années d’internat, les premiers pétards et les filles, jusqu’à la découverte de la littérature, du jazz, de la radio, du cinéma italien et de la Nouvelle Vague… Si le livre est empreint de mélancolie, il n’est jamais triste. En dépit de l’évènement tragique qui a conduit à son écriture, ce livre est d’abord un hymne à la vie !
Michaël Ferrier évoque aussi de manière poétique le Japon et, entre l’Asie et la France, trace le portrait au plus juste de son ami absent, loin de toute idéalisation. Enfin, il montre que si l’amitié ne tient parfois qu’à un fil, ce fil, quoi qu’il arrive, ne rompt jamais.


Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 9 décembre 2018.

François, portrait d’un absent, est publié par les éditions Gallimard. Le livre a reçu le prix Décembre. Michaël Ferrier tient par ailleurs un site que je vous recommande grandement de visiter, Tokyo Time Table.

Faites-vous votre propre Bible

Make your own Bible. Select and collect all those words and sentences that in all your reading have been to you like blasts of a trumpet out of Shakespeare, Seneca, Moses, John and Paul.
– Ralph Waldo Emerson

Toujours cette idée du commonplace book qui me trotte dans la tête. Faites-vous votre propre Bible, écrit Emerson dans son journal, en juillet 1836. Compilez pour vous-même les phrases qui, dans vos lectures, sonnent comme des fanfares, qu’elles soient tirées de Shakespeare, de Sénèque, de Moïse, ou de Jean et Paul (oui, les apôtres, et non pas John et Paul des Beatles, quoique dans mon cas…).
Un projet de livre autour de la photographie vient régulièrement me titiller, pour lequel je prends des notes depuis de longs mois. Un livre monstre, dont je commence à peine à cerner les contours, mais dont je n’ai pas encore idée de la forme. Quelque chose qui ressemblerait au S,M,L,XL de Rem Koolhaas et Bruce Mau. À la manière du Zibaldone de Leopardi, un commonplace book, un livre entièrement construit de miscellanées, de réflexions, de citations, de notes, de schémas. Un livre construit comme un morceau de hip-hop, à base de sampling (à propos de sampling en littérature, je vous renvoie sur le passionnant essai d’Emmanuel Delaplanche sur Louis-René des Forêts, Empreintes, paru récemment chez publie.net).
Enfin, tout cela vient déranger le cadre établi du roman en cours d’écriture, et je vis avec l’impression que rien n’avance (mais pourtant si, tout avance, simplement, c’est le temps long de la maturation et de l’écriture qui se confronte au quotidien).

Envie de retourner à Londres ces jours-ci, de revoir New York, de visiter Berlin. Lisbonne aussi. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? »
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: « N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde! »

New York, en attendant, en voici deux photographies récentes. Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route.


Photos : New York, août 2018
Deux citations se cachent dans l’article, saurez-vous les retrouver ? 🙂