James Frey — Katerina

Quand vous écrivez pour vous faire publier, avec l’intention de soumettre votre travail au reste du monde, chaque mot compte. Chaque phrase compte. Chaque virgule, chaque signe de ponctuation, chaque choix grammatical. La façon dont chaque mot se lit et dont chaque mot sonne et son aspect sur la page. Chaque détail est une décision et chaque détail compte. Et toute décision doit être motivée. La pression est constante. La pression de prendre la bonne décision, et encore, encore et encore. Si vous y parvenez, et que vous le faites bien, des personnes extérieures, des personnes que vous ne connaissez pas et que vous ne connaîtrez jamais liront ce que vous écrivez. Et elles se feront leur opinion sur ce que vous écrivez. Et qu’elle vous plaise ou non, leur opinion sera valide. Tout cela fait que lorsque je m’assieds pour écrire, je prends ça très au sérieux. Je sais ce que je veux faire et ce que je veux dire et je l’entends et le vois dans ma tête, et je le sens dans mon coeur qui bat. C’est l’ambition et la rage et la radicalité. C’est le sexe et l’amour et l’odeur du sperme. C’est la tristesse et la douleur. C’est la joie et la liberté qu’il y a à se foutre de tout, et c’est le fardeau de prendre les choses trop à coeur. C’est la force brute de mon âme mise à nu. C’est direct et économique. Sans gâchis. Sans fioritures. Sans rien qui puisse vous impressionner par sa virtuosité et sa maÎtrise. Je veux que vous sentiez, comme moi, profondément et puissamment. Je veux vous secouer et vous ébranler et vous poussez à détourner le regard de la page parce que je vous ai emmené trop loin, je veux vous obliger à revenir à cette page parce que vous avez envie d’aller de nouveau trop loin. Je veux vous marquer au fer rouge d’une façon que vous n’oublierez jamais.

James Frey est un drôle de personnage. Il a connu un succès considérable en 2003 avec son premier livre, 1000 morceaux, témoignage poignant sur ses années d’addiction, qu’il défendit avec passion sur les plateaux télé, suivi d’un scandale plus considérable encore : le livre était truffé d’affabulations. Son éditeur a dû s’excuser, et les journalistes éreintèrent aussitôt celui qu’ils avaient porté précédemment aux nues.
Cette fois, Frey revient avec un roman. L’histoire d’un écrivain à succès qui, suite à un message sibyllin sur Facebook, se replonge dans ses jeunes années à Paris. Parti sur les traces d’Henry Miller, il plonge dans l’alcool et la drogue, et tombe follement amoureux d’une jeune mannequin.
Frey est joueur : si le nom du narrateur n’est jamais donné, sa vie présente des similitudes avec la sienne, jusqu’à la fameuse controverse évoquée. Cette mise en abîme, qui fait qu’on se demande chaque fois ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, rend le récit fascinant.
C’est drôle et triste, beau et souvent très cru. Il y a des facilités peut-être, parfois des longueurs, et si on a l’impression d’être manipulé par l’auteur, tout fonctionne et se tient admirablement. Un sacré tour de force !


James Frey : Katerina (Flammarion) — Sortie le 21 août 2019

Thierry Crouzet — Mon père, ce tueur

J’ai toujours eu peur de mon père. Je savais qu’il avait déjà tué au cours de la guerre d’Algérie. J’étais persuadé qu’il pouvait recommencer.

Mon père, ce tueur est un livre qui secoue. L’histoire d’un homme passablement heurté que la guerre d’Algérie va définitivement abîmer. Violent, solitaire, ombrageux, les horreurs et les injustices auxquelles il est confronté vont transformer Jim en un monstre à sang froid. On ne parlait pas, au lendemain des « évènements d’Algérie » de syndrome post-traumatique. Et pour ceux qui, comme Jim, sont rentrés de cette guerre qui ne disait pas son nom, livrés à eux-mêmes, il leur a fallu se débrouiller, faire avec la douleur, les remords et les peurs. Faire carapace, et tant pis pour la famille et les proches, incapables de comprendre, de trouver les mots ou les gestes qui apaiseraient les souffrances. Crouzet a grandi dans l’ombre menaçante de ce père violent. Il s’est construit contre lui, refusant sa brutalité, ses passions, ses choix. Mais lorsque celui-ci meurt, arrive l’envie de comprendre. Le regret aussi de ne pas avoir su lui parler. Alors il reprend ses carnets, ses photos, se documente et écrit ce récit. Quand il ne sait pas, il imagine : comme pour tout grand livre, c’est la part de fiction que Crouzet y injecte qui rend le sien plus vrai encore. Plus vrai et plus juste.

Thierry Crouzet : Mon père, ce tueur (La manufacture de livres) — Sortie le 22 août 2019


De bons outils

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Pour faire du bon travail, un artisan a besoin des bons outils.

Un écrivant, d’un gestionnaire de textes.

Les options sont nombreuses : Word, Pages ou OpenOffice permettent d’écrire, mais pas d’organiser son travail. Et puis, à côté des traditionnels traitements de textes, il y a Scrivener et Ulysses. Ulysses promet une expérience la plus simple possible, Scrivener la plus complète. Ce sont deux approches très différentes, mais l’objectif est le même : simplifier la gestion et l’écriture de textes longs.

J’ai adopté Ulysses il y a deux ans environ, après avoir longtemps tourné autour. Adieu, les fichiers perdus, répartis ici ou là, les dossiers et sous-dossiers. Avec Ulysses, une seule application, tous mes textes contenus dedans, une utilisation simple, des fonctions export, markdown, etc. : j’en étais globalement satisfait.

Il y a un an, les concepteurs du logiciel sont passés à un système d’abonnement à l’année. Pourquoi pas, leurs arguments semblaient tenir. Seulement, les implémentations successives n’apportent pas grand-chose, et de plus en plus, l’application s’avère instable. Thierry Crouzet rencontre des soucis avec l’export HTML, et comme moi, constate qu’à l’intérieur de certains dossiers, les fichiers sont mélangés. Craig Mod évoque lui, dans sa dernière newsletter, un ralentissement de l’application lorsque les fichiers sont un peu consistants. Des problèmes plus ou moins graves, mais qui remettent en cause la confiance que je mets dans Ulysses.

Alors, Scrivener ? Thierry, qui est de bon conseil, m’a mis en garde : Scrivener, c’est une usine à gaz ! (Pour le coup, Ulysses le devient chaque jour un peu plus). J’ai cherché d’autres solutions, je n’en ai pas trouvé qui me conviennent. À l’inverse de Thierry, Lionel Davoust ne jure que par Scrivener, qu’il utilise au quotidien pour ses projets. Comme par ailleurs il a consacré quelques articles au logiciel sur son site, je l’ai lu avec attention, et j’ai téléchargé la version d’essais du logiciel. 30 jours d’utilisation effective quand même, et ça tombe bien, mon abonnement Ulysses prend fin dans un mois !

Scrivener donc. Je vois ce qui déplaît à Thierry, mais c’est, je pense, ce qui moi, finalement, me satisfera le plus à la longue. Je ne programme pas, ni même ne bidouille un tant soit peu, malheureusement, et j’ai besoin d’un outil clé en main. Ici, tout est fait pour me faciliter la tâche. Depuis que j’utilise Day One pour la prise de note, j’apprécie les outils de mise en page, le transfert facile d’une application à une autre, ce qui n’était jamais satisfaisant avec Ulysses. Je retrouve cette facilité avec Scrivener.

La prise en main, c’est vrai, est un peu complexe, ou disons plutôt, qu’elle nécessite un minimum d’investissement. Mais Ulysses également, à mon sens. Surtout, c’est une question de logique personnelle et d’organisation de son travail : je m’y retrouvais de moins en moins dans Ulysses, Scrivener me permet de mieux cloisonner mon travail (roman, nouvelles, articles, etc.). Reste à voir à l’usage. Je ne retournerai pas tout de suite vers Ulysses. Scrivener ? Il me reste un peu moins de 30 jours pour me décider.

Et s’il y a une leçon à retirer de tout ça, c’est combien, une fois encore, le numérique nous tient à sa merci pour ce que nous avons de plus précieux : notre travail. Sans doute la solution, et je ne dis pas ça en l’air, c’est d’apprendre nous même à coder, et développer nos propres outils, à notre main.

Sur le numérique, et les réseaux sociaux en particulier, j’ai écrit dernièrement un court texte. J’ai quitté Facebook définitivement, mon compte Instagram est désormais privé, et si j’utilise encore assez régulièrement Twitter, je m’y retrouve de moins en moins : mon texte dit pourquoi.

Et à parler auteur, et boutique, cette tribune importante de François Bon, « un tantinet polémique, mais assumée telle », dit-il.

 

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L’espace mental optimal

Toi seul sais exactement comment tu veux les choses.

Reste seul, mais toujours attaché au monde.

Et résiste aux sirènes !


Une photo, un rêve, un oracle : l’hexagramme de l’astro pop !

Poèmes du hasard

Fenêtre ouverte, volets fermés, pour que rentre le frais et ne se sauvent les chats, je lis à la lueur d’une lampe de poche posée sur le bureau, un peu comme à la bougie. J’attrape dans la pénombre des livres sur l’étagère derrière moi, où sont les recueils de poésie.
Je les ouvre et je lis au hasard.

Cherchant par ailleurs un synonyme de hasard, j’ai trouvé risque et péril, fatalité, fortune, occasion et aubaine. Nul doute qu’il y a tout ça dans la poésie.
Et le merveilleux.


Car ce monde, nous savons toujours l’aimer, nous qui dénichons
Un chaton affamé sur une marche, et connaissons
Des retraites qui le soustraient des fureurs de la rue,
Ou de tièdes coudes déchirés en guise d’abri.

(Hart Crane — Chaplinesque)


Dans le café près de la synagogue orientale
Tu me sembles toi aussi venue d’Espagne.
Tu écris — une mèche brune caresse le papier,
Le cajole,
S’en éloigne pour mieux le frôler.
Ton visage disparaît derrière tes cheveux,
Tes doigts repliés s’agrippent au crayon de bois
Et je sais
Que malgré tous les signes tracés,
Malgré toutes les traces,
Nous n’écrivons rien.

(Mathias Enard — Dernière communication à la société proustienne de Barcelone)


J’ai rencontré un homme sur South Street, grand —
une dent nerveuse de requin oscillait sur sa chaine.
Ses yeux pressaient contre le verre verdâtre
— des verres verdâtres, ou c’étaient les lumières du bar qui les faisaient
ainsi —

briller —

en VERT —

ses yeux —

Sortirent — oublièrent de vous regarder
ou vous laissèrent à quelques pâtés de là —

(Hart Crane — Cutty Stark)

Rythme et monotonie

Nous sommes seuls, la plupart du temps.

Il est nécessaire de prendre le temps d’exister.

Prendre le temps de la monotonie.


Une photo, un rêve, un oracle : l’hexagramme de l’astro pop !

De l’Internet, du web et des réseaux sociaux

De même que l’on confond trop souvent le web avec Internet, on confond aujourd’hui les réseaux sociaux et le web, abandonnant chaque jour un peu plus la promesse utopique des débuts, au profit d’un idéal ultra libéral aveugle et froid.
Désœuvrés, nous nous laissons mettre au poignet des montres connectées qui sondent nos corps et nous emprisonnent et, tout en réclamant notre droit à la liberté, nous installons dans nos salons des appareils-espions qui enregistrent jusqu’aux plus intimes de nos conversations, avec la seule promesse, terrifiante, d’un jour devancer nos désirs.
Ce jour-là venu — demain, déjà —, nous ne saurons même plus si nos achats compulsifs correspondent réellement à des pulsions sincères à venir ou à une simple manipulation de nos cellules responsives.
Gavés malgré nous comme des oies malades, transformés en rat de laboratoire, il ne nous restera plus qu’à attendre, terrifiés, de mourir, sans plus de libre arbitre, condamnés à une insatisfaction permanente savamment orchestrée par d’artificielles intelligences insensibles à notre condition humaine, programmées pour nous abreuver d’un flux continu de médiocrité.


Photo : usine en friche, Longueville.