La mélancolie

Paris, novembre 2019

La mélancolie : un ciel lourd, un orage qui laisse voir des lambeaux d’azur.

Dimanche 1er décembre, Montpellier, 19h30

Dans ces moments-là, évidemment, j’aurais voulu avoir mon SONY avec moi, plutôt que mon smartphone. La photo aurait été meilleure. L’écriture occupe tout mon mental en ce moment, et pourtant je visualise beaucoup de photos lorsque je marche dans les rues, le soir. L’appareil photo, seulement un rectangle dans la main, selon la formule de Sergio Larraín. Parfois, le rectangle s’efface, ne reste que la main. Et l’œil qui cadre. Image enregistrée dans la mémoire vive de mon cerveau, qui viendra peut-être, plus tard, en support d’un texte. Personne ne saura alors qu’il s’agissait d’une photo.

Se préparer pour l’hiver

Qu’on ne se méprenne pas, j’aime l’automne et l’hiver, je ne suis pas de ces personnes qui redoutent la période des fêtes de fin d’année. J’ai même assez naïvement gardé une âme d’enfant, et je me réjouis quand vient Halloween, puis Noël.

Pour autant, j’éprouve toujours à cette saison le besoin de faire le tri dans mes affaires, de m’organiser pour les semaines à venir, qui à la librairie, vont être rudes : je ne vais pas m’en plaindre, mais je sais que j’arriverai sur les rotules au seuil de la nouvelle année.

Pour me préparer à faire face, donc, j’éprouve le besoin de trier et ranger, c’est à dire, mes disques et mes livres, organiser mes bibliothèques, préparer des playlists pour la route. Et pour ce qui est de ranger les cartons de livres, on peut toujours compter sur son chat, comme le prouve la photo en exergue de cet article.

Je me prépare aussi à écrire. Un projet qui va me demander du temps, sans doute, et m’obliger à sortir de ma zone de confort, m’obliger aussi à puiser profondément, remuer des souvenirs douloureux, remonter à l’enfance, ramener à la surface des cadavres qu’on croyait parfaitement nettoyés par les vers, mais non. Tout ça pour nourrir une fiction, un roman, en espérant ne pas déboucher sur une voie sans issue. Mais le projet s’est imposé comme une évidence quand je m’y attendais le moins. L’atelier d’écriture proposé par François Bon ces dernières semaines en a été le déclencheur, et maintenant je ne peux plus me concentrer sur autre chose.

Mais c’est dur. Je procrastine, je passe littéralement des heures devant l’écran blanc de mon traitement de texte, tapant un mot, un paragraphe, une idée, effaçant tout pour recommencer. J’avance un mot après l’autre, parfois il me faut deux ou trois jours pour une phrase qui tient. Ça ne peut pas durer comme ça tout le livre, mais il faut que j’arrive à sortir au moins un premier jet pour débloquer l’écriture.

Un processus éprouvant, vertigineux et en même temps parfaitement invisible aux autres. Un vertige intime, en quelque sorte : l’ivresse des grandes cimes, celles-ci étant ses propres limites d’écriture qu’on franchit tout à coup sans s’en rendre compte, qu’on mesure après coup, une fois le col passé, la difficulté derrière soi.

Un peu comme au sport. Les défis qu’on se donne, et la satisfaction de se sentir fatigué, fourbu, le lendemain, mais plus fort aussi. La salle de sport est mon Fight club, l’adversaire mon double et personne ne retient ses coups.

Le carnet contemporain

la monnaie d’or du fait
je la dit au brouillon
du carnet contemporain
— Emmanuel Laugier

Emmanuel Laugier est poète et critique littéraire. Il est une des voix qui comptent dans la poésie contemporaine. Yves de Manno et Isabelle Garron l’avait fait paraître au sommaire de la très belle anthologie Un nouveau monde, poésies en France – 1960-2010, publiée chez Flammarion en 2017.
Son écriture est âpre, à l’os. Exigeante. Forte. Sensuelle.
Depuis plus de 15 ans, tous les mois ou presque, nous nous retrouvons dans le cadre de nos activités professionnelles. Passées les obligations d’usages, souvent nous parlons ensemble de musique, de littérature et de cinéma, et du métier d’écrire. Parfois, Emmanuel me montre ses carnets, me donne à lire quelques pages. Moments privilégiés qui nourrissent ma réflexion et mon travail.

Son prochain livre, Chant tacite, sortira le 10 janvier prochain aux éditions NOUS.

Dans la vidéo ci-dessous, enregistrée en septembre 2015 au Domaine Latapy, à Gan, il lit un extrait du recueil “Crâniennes » (éditions Argol, 2014), accompagné par le musicien Fabien Tolosa.

 

Et ici, une lecture du texte Cavalier cheval, depuis Caravage, un film d’Alain Cavalier (2015) :

 

Enfin, une rencontre en juin 2016 à Villedomer, où il évoque et donne à lire les auteurs qui l’accompagnent sur son propre chemin d’écriture :

Mes 3 novembre

Obligeamment, l’application Day One de mon téléphone, qui me sert de journal, vient me rappeler, alors que je suis dans un train pour Paris et que ce soir j’irai voir l’exposition El Greco au Grand Palais, qu’il y a un an, jour pour jour, j’étais à la fondation Louis Vuitton pour la double exposition Basquiat/Schiele. Et un an encore avant, le 3 novembre 2017, à l’exposition « le MoMA à Paris », au même endroit.
Passionnant, je sais 😋.

J’écris ça surtout pour moi, et pour tester la capture d’écran Instagram depuis mon téléphone (et parce que je m’ennuie dans mon TGV, mais maintenant que la personne à côté de moi à reposé son téléphone, que les enfants deux rangs plus loin semblent enfin calmés, je vais pouvoir reprendre mon livre…).

Après Basquiat et Schiele, il y a un an.


Extérieur monde d’Olivier Rollin m’accompagne pour ce voyage. Très beau livre, mais je ne suis sans doute pas objectif. Je suis Rollin depuis son deuxième livre, Bar des flots noirs, un livre important pour moi, et qui tient une petite place dans le texte sur lequel je travaille actuellement. Un projet ancien qu’a fait ressurgir avec force l’atelier d’écriture proposé par François Bon cet été.
Ce texte est du coup désormais mon projet principal : nom de code « Ici Paris » (après L’appel de Londres et Valparaiso, il y a une certaine logique, finalement…).

Deux contes macabres pour Halloween ! 🎃 👻

Ma dernière infolettre était une spéciale Halloween : j’y parlais de dinosaures, de fantômes et… de rock’n’roll, le tout accompagné d’une nouvelle fantastique. Si vous ne l’avez pas lue, il n’est pas trop tard pour vous abonner !

Comme je pense à vous, et qu’à mon avis, on n’a jamais assez d’Halloween, voici, rien que pour vous, deux nouveaux contes macabres !🧟‍♀️🧟‍♂️

Halloween à Chicago, 2013


(This is Halloween par Danny Elfman | ℗ 2006 Walt Disney Records)


Le fantôme de la femme albinos

Chaque année, Halloween est aussi l’occasion pour les morts de venir se mêler aux vivants pour s’assurer discrètement qu’ils vont bien. Personne ne les remarque, mais leur présence est réelle. Simplement, ils font en sorte qu’on ne les reconnaisse pas. Un regard bienveillant de leur part, un geste de la main, parfois à peine esquissé, suffisent à apaiser bien des peines. Ils reviennent pour prendre soin des vivants et personne ne le sait. D’autres reviennent pour se venger, et de ceux-là on en parle. Ils font l’objet de croyances, et sont le sujet de bien des films projetés les soirs d’Halloween. Les plus téméraires, souvent des adolescents, vont à leur rencontre, et il n’est pas de lieu plus propice pour ces rendez-vous que les vieux cimetières.
Celui de Rochester se trouve dans la banlieue nord-ouest de Topeka. C’est ici que repose toute ma famille depuis des générations, et ce sera là ma dernière demeure et celle de ma femme Deborah. On prétend que ce cimetière est hanté. Cette histoire de fantôme prend ses racines au début des années 60. Il y avait ici, à Rochester, une femme albinos qu’on voyait traîner la nuit dans le quartier et qui la journée regardait avec insistance passer les enfants sur le chemin de l’école. Les adultes l’évitaient et les gamins du voisinage la traitaient de tous les noms lorsqu’ils la croisaient. Elle vivait seule, ayant perdu ses parents très tôt, et les anciens se souvenaient qu’enfant, elle était déjà la cible de terribles moqueries de la part de ses camarades de classe comme des parents et même des professeurs.
C’était une très vieille femme lorsqu’elle mourut en 1963, mais elle partit dans des circonstances étranges et jamais élucidées. Peu après, les gens du quartier commencèrent à signaler la présence d’une silhouette luminescente qu’ils voyaient errer dans les rues, plus particulièrement près des berges du ruisseau Shunganunga Creek. Or, la femme albinos (dont le nom s’est perdu avec les années) avait été enterrée au cimetière Rochester, dans le carré des indigents, près de là où passe le cours d’eau.
Aujourd’hui encore, des ouvriers de l’usine Goodyear, située tout près, disent la voir régulièrement, et certains habitants du quartier prétendent la croiser au moins une fois par semaine. Moi-même, je l’ai rencontré deux fois, mais je n’ai plus peur d’elle maintenant, et je vais vous raconter pourquoi.
La première fois que je l’ai vue, c’était au mois d’août 1964 et j’étais occupé à essayer des vêtements dans la cabine d’essayage au second étage du grand magasin JC Penney où travaillait ma grand-mère. La rentrée scolaire était proche, et il était temps de me rhabiller. Je m’apprêtais à rentrer en primaire. Soudain, la porte de la cabine s’est ouverte et devant moi se tenait une grande femme maigre, entièrement vêtue de noir. Un voile recouvrait son visage, mais je discernais ses yeux rouges qui me fixaient alors qu’elle tendait vers moi une main gantée. La chair de son bras entre sa manche et le gant était très pâle, presque bleutée. Je poussai un cri et elle se figea dans son mouvement. Je vis apparaître derrière la grande silhouette effrayante ma grand-mère, qui cria à la femme de partir : « vous n’êtes pas la bienvenue ici ! » La femme voilée fit demi-tour et, alors que ma grand-mère lui intimait à nouveau l’ordre de partir et de ne plus revenir, elle se glissa lentement jusqu’aux escaliers avant de disparaître comme elle était venue. Je devais apprendre bien plus tard que la femme que j’avais vue surgir devant moi dans la cabine était morte un an plus tôt. Et ce n’est que quatre ans plus tard que je sus pourquoi elle était venu me chercher ce jour-là.
Une nuit de 1968, le gardien du cimetière de Rochester et sa femme, eux aussi, virent de près son fantôme. Alors qu’ils s’apprêtaient à garer leur voiture devant leur maison, ils aperçurent une ombre qui courait au milieu des tombes. Ils crurent qu’il s’agissait d’un gamin qui leur faisait une blague, et le gardien tourna sa voiture de manière à l’éclairer avec les phares, au moment où la silhouette s’agenouillait devant une stèle. Lorsque le gardien sortit de sa voiture et s’approcha, la forme se leva d’un bond et le fixa d’un air mauvais, avant de disparaître dans les allées du cimetière. Le gardien appela aussitôt la police, mais les agents eurent beau patrouiller tout le cimetière, ils ne trouvèrent rien.
Au fil du temps, le spectre de la femme albinos réapparaissait à intervalle régulier. Il suivait un parcours toujours identique, si bien qu’un type du quartier put l’observer à loisir, certains soirs, qui passait sur sa pelouse lorsque la nuit était claire. Peu à peu, disait-il, le fantôme commençait à marquer des pauses de plus en plus longues, de plus en plus près de la maison, jusqu’à ce qu’un soir, il s’approche de la fenêtre qui donnait sur la chambre des enfants et s’arrête pour les regarder. L’homme fut pris d’une peur panique, mais le fantôme ne fit rien de plus que regarder dormir les enfants. Ce ne fut pas la seule maison où le fantôme de la femme albinos s’arrêta pour regarder à l’intérieur les enfants assoupis…
Par une chaude nuit de l’été 1968, je somnolais dans ma chambre, mon lit avait été rapproché de la fenêtre entre-ouverte pour m’apporter un peu de fraîcheur (ma famille avait peu de moyens, et nous n’avions pas la climatisation). Quelque chose gratta à la fenêtre qui me réveilla. Encore dans un demi-sommeil, je crus d’abord que c’était mon chat, Blue boy qui cherchait à rentrer. J’ouvris les yeux, mais Blue Boy se tenait devant moi, le poil hérissé. Derrière la vitre, la femme albinos me fixait de ses yeux rouges. Je hurlais et me précipitais hors de ma chambre, manquant de renverser ma mère qui arrivait en courant, alertée par mes cris. Lorsqu’elle vit l’apparition à la fenêtre, à ma très grande surprise, elle n’eut pas peur. Au contraire, elle s’approcha et, comme si elle la connaissait, elle s’adressa à la femme en lui demandant de nous laisser en paix. « Je suis désolé, d’accord. Je suis désolé, maintenant, s’il vous plaît, laissez-nous tranquilles ! », dit-elle à la silhouette qui se tenait toujours devant la fenêtre. Puis ma mère me prit dans ses bras et m’entraîna hors de la chambre en claquant la porte derrière elle. Elle me raconta cette nuit-là que lorsqu’elle était enfant, elle habitait déjà dans le quartier et avait bien connu la femme albinos. Ma mère et ses amies faisaient partie de ceux qui se moquaient de la pauvre femme chaque fois qu’ils la croisaient, en partant pour l’école, et le soir en rentrant. Les excuses de ma mère ce soir-là ont-elles suffi ? Je n’ai plus jamais croisé la femme albinos. Mais on raconte qu’elle rôde encore la nuit dans la forêt qui s’étend à l’intérieur du cimetière de Rochester. Chaque année, Halloween est l’occasion pour les morts de venir se mêler aux vivants pour s’assurer discrètement qu’ils vont bien. Personne ne les remarque, mais leur présence est réelle. La femme albinos, elle voudrait simplement qu’on lui demande pardon pour le mal qu’on lui a fait autrefois.


(photo : Nouveau Mexique, août 2018)

Une visite au cimetière de Rochester

Halloween, ça ne voulait strictement rien dire pour moi. Depuis un mois on ne me parlait que de ça ici, les citrouilles à l’effigie de Jack-o’— lantern avaient envahi les fenêtres des maisons aux façades décorées de toiles d’araignées. Toute la ville s’était mise aux couleurs de la fête, jusqu’aux feuilles mortes ramassées en tas aux pieds des arbres.
Le jour venu, les enfants du quartier piaffaient d’impatience, étouffant à moitié sous leurs costumes bariolés. On m’avait chargé de les accueillir. Je me tenais près de la porte d’entrée que j’ouvrais d’un coup sec, me précipitant dehors à leur rencontre dès que retentissait la sonnette. Enveloppé dans une cape noire, muni de dents de vampire du plus bel effet, j’espérais leur faire peur, mais il en fallait plus pour effrayer ces gamins rodés depuis toujours à l’exercice. Ils m’accueillaient d’un « Trick or treat! » collectif et menaçant, et, vaincu, je remplissais leurs sacs de bonbons acidulés et de chocolats.
Mais à mesure que la nuit tombait, les ombres s’allongeaient et les figures qui sonnaient aux portes se faisaient plus inquiétantes. Les adultes avaient pris la place des enfants, les bières remplaçaient les friandises, les corps se frottaient dangereusement, la fête païenne pouvait commencer. Il devait être pas loin de minuit quand Mel proposa d’aller voir la femme albinos au cimetière de Rochester. « Il y a longtemps, une femme albinos habitait North Topeka, » m’expliqua Mel. « Elle vivait seule, à l’écart du monde, et les gens l’évitaient lorsqu’ils la croisaient. Bientôt elle prit l’habitude de ne sortir qu’à la nuit tombée, traînant sans but du côté de Rochester. Comme on te l’a peut-être dit, et aussi étrange que cela puisse paraître, le cimetière est un lieu de rendez-vous pour les jeunes couples d’ados, qui viennent ici faire l’amour à l’arrière des voitures, à l’abri des regards. Une légende urbaine raconte que le fantôme de la femme albinos vient parfois frapper aux carreaux pour les effrayer. Nous avons tous fait des excursions là-bas dans le but de la voir, sans grand succès ! »
Nous étions dans le salon des parents de Mel, qui nous avaient laissé la maison pour la soirée. Mari était blottie contre moi. Il y avait Laura, Jennifer, Ron, Andy, et peut-être aussi Wes et Plantman, je ne me souviens plus. On a traîné un peu avant de finalement partir. Mel conduisait le break El Camino de son père, j’étais avec Mari à l’arrière. Andy et Lynn nous suivaient en moto. La route était mauvaise et nous avions tous bu, et Mel a fait une embardée et la voiture a fini dans le bas-côté, nous projetant Mari et moi dans le coffre. On est tous sortis pour pousser la voiture, et enfin, nous sommes arrivés à Rochester. Nous nous sommes séparés en trois groupes, chacun partant dans une direction opposée. Le cimetière était plongé dans le noir, les arbres projetaient des ombres inquiétantes sur les tombes. À un moment, profitant d’être seuls Mari et moi, nous avions voulu faire ce que font les couples adolescents lorsqu’ils viennent au cimetière de Rochester, mais Mel a surgi à côté de nous sans prévenir, nous fichant une peur bleue qui stoppa net nos ardeurs. Nous repartîmes peu après, finalement soulagés de n’avoir vu aucun fantôme.


Photos © Philippe Castelneau
Musique by Danny Elfman ℗ 2006 Walt Disney Records

S’enfoncer dans la brume

Jeudi 24 octobre, 8h, près de Montpellier