Chaque dimanche, le journal de la semaine.
COURAGE !
Courage ! On te balance ça à tort et à travers, ces jours-ci. Tu pars bosser ? Courage ! Tu sors t’entraîner ? Courage ! Tu te lances dans un nouveau projet ? Courage !…
Courage ! Courage ! Courage ! Ça ne serait pas plutôt de la lâcheté, qu’on exprime de la sorte ?
Parce que c’est quoi, le courage ? C’est affronter l’adversité. C’est se battre pied à pied sur le champ de bataille ou pour ses idées. C’est garder la tête haute face à l’humiliation quand on sait qu’on est dans son bon droit. C’est ne pas courber l’échine et ne jamais s’avouer vaincu ; c’est se relever toujours. Le courage, c’est savoir dire non, et tenir tête à la meute. C’est savoir aussi quand s’incliner, savoir reconnaître ses erreurs. Le courage, c’est regarder en face ses démons ; c’est accepter ses échecs et essayer d’apprendre de ceux-là. C’est savoir quand s’arrêter. C’est affronter la maladie, se confronter au deuil. C’est connaître ses forces et ne pas mésestimer ses limites. C’est accepter les vérités qui dérangent…
Parce qu’on a la flemme et qu’il faut bien sortir pour faire les courses, ne nécessite pas de courage, mais juste un peu de volonté. Quand tout se passe bien au travail, et même si on s’y ennuie ferme, s’y rendre chaque matin n’a rien de courageux, d’autant qu’on est payé pour ça.
Le travail de sape de la langue a depuis longtemps commencé : courage ne désigne plus le courage, mais le découragement. La bête immonde, qu’on reconnaît à ses chemises brunes, réinvente partout la novlangue. De l’autre côté de l’Atlantique, un président dit Paix quand il veut dire Guerre. Chez nous aussi, on tord les mots et on inverse les valeurs. On a des vérités alternatives, et des indignations à géométries variables. Les mots qui nous servaient de socle désignent désormais une chose et son contraire. On ne se comprend plus, tandis que dans l’ombre, ceux qui attisent les passions tristes se frottent déjà les mains.
C’est lorsqu’ils auront réussi à nous diviser, lorsqu’ils accéderont à leur tour au pouvoir, quand nous aurons définitivement perdu notre boussole ainsi que nos repères, qu’il nous faudra faire preuve de courage, et nous ne saurons plus ce que cela veut dire.
L’échangeur
Mon esprit est ainsi fait qu’il est sans résistance devant ces agrégats de rencontre, ces précipités adhésifs que le choc d’une image préférée condense autour d’elle anarchiquement; bizarres stéréotypes poétiques qui coagulent dans notre imagination, autour d’une vision d’enfance, pêle-mêle des fragments de poésie, de peinture ou de musique. (…) Une de ces concrétions — un de ces échangeurs plutôt, riches d’images entretissées — s’est formée pour moi, aussi loin que je remonte dans ma mémoire, autour du château et de sa clairière: le noyau qu’il enrobe ne m’est pas plus accessible aujourd’hui que la fleur originelle dans la fontaine pétrifiante.(Julien Gracq — Les eaux étroites)
Je vous ai parlé l’autre jour de ma forêt profonde… Forêt primaire, devrais-je dire : c’est là que sont mes racines, dans ce lieu de l’enfance où j’ai toujours su revenir pour y trouver refuge. C’est un assemblage d’endroits visités, qui, par petites touches impressionnaient l’enfant, jusqu’à former en lui ce lieu unique, et forcément un peu magique, qui est à la fois partout et nulle part. Si je décide de le chercher, alors il se dérobe. Mais d’autres fois, il surgit sans crier gare : dans mes rêves, bien souvent, ou au cours d’une balade solitaire dans les bois, au détour d’un sentier depuis longtemps envahi par la végétation et que je décide d’explorer tout de même, mu par une force qui agit sur moi plus sûrement qu’un aimant.
Le soleil qui perce la canopée pour baigner la clairière a une lumière particulière que je reconnais entre mille. Le chant des oiseaux réveille en moi des mélodies entendues ici autrefois. Il y a quelque part, peut-être invisible à cet instant, mais je sais qu’elle est là, une demeure abandonnée. La porte d’entrée a été forcée, et les murs sont couverts de graffitis. Le carrelage est fendu, arraché par endroits. Un feu a été allumé au milieu de la pièce principale ; une odeur de cendres flotte encore dans l’air. Le plafond est troué, et à travers les interstices laissés par les tuiles arrachées sur le toit, des rayons du soleil tracent des traits de lumière dans l’obscurité dont je me persuade qu’ils me foudroieraient s’ils devaient me toucher.
Cette bâtisse devrait me faire peur, du haut de mes dix ans, mais elle me fascine au contraire. J’y devine des rituels ici pratiqués, d’étranges rencontres qui y ont eu lieu à la nuit tombée, des créatures fantastiques, bien vivantes dans mon imagination, qui s’y sont croisées.
On dit de moi que j’ai une nature mélancolique, et ça veut souvent dire fragile. Tout au contraire, cette propension au rêve, c’est la force qui me maintient debout.
L’homme et l’enfant marchent ensemble, sous ces frondaisons délicates où le temps ne passe pas, jamais tout à fait absent au monde, ni tout à fait étranger à moi-même.
Je ne sais pas pourquoi j’écris
Je ne sais pas pourquoi j’écris.
À 17 ans, je savais pourquoi je voulais être dans un groupe de rock : frasques et pulsions adolescentes.
Déjà, quand en 1982, la France se pâmait devant Sophie Favier, moi, du haut de mes 15 ans, dans la torpeur de mes nuits moites, je faisais danser sous mes mains Margaux Hemingway et Pauline Lafont. La France bougeait mollement sur Vacances j’oublie tout, je pogotais sur le cadavre encore tiède de Claude François, au son des Clash et des Pistols. Le punk, j’avais pris le train en marche, juste à temps pour croire que tout était possible.
Finalement, c’est l’écriture qui a pris le relais. Ça, je n’avais pas besoin d’apprendre : j’écrivais depuis l’enfance.
Toujours un livre à la main, d’abord je recopiais. Puis je copiais laborieusement. Enfin, j’imitais, suffisamment mal pour qu’on me prête un style qui n’appartienne qu’à moi.
J’ai saigné sur mes pages, me demandant souvent pourquoi je m’infligeais une telle corvée, enfermé, solitaire, quand d’autres jouaient au foot ou s’éclataient en boîte.
Je n’ai jamais trouvé la réponse. Pas plus aujourd’hui qu’hier. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il y a toujours en moi un petit garçon qui avait trouvé là une manière de comprendre le monde, en posant patiemment des mots sur toutes les choses qu’il ne comprenait pas.
L’un de mes plus beaux souvenirs d’enfance : à six ans, j’apprenais la lecture avec la méthode dite « bâ‑ba », qui associait chaque lettre à un phonème et à un mot‑image : A = abeille, B = bateau, etc.
Une méthode très critiquée ensuite, parce qu’elle ne tenait pas assez compte du sens et du contexte lexical. Pourtant, j’en suis sûr, c’est par cet apprentissage des syllabes simples et de la construction progressive des mots qu’est né chez moi l’amour de la langue.
Les synesthètes associent des couleurs aux lettres de l’alphabet. Je vois des formes quand j’entends ces sons : ba, be, bi,… Un charme opère, qui fait que les mots soudain se parent d’un sens caché. Ils m’ouvrent la porte sur d’autres dimensions dans lesquelles, émerveillé, je voyage le temps de l’écriture.
Je ne sais pas pourquoi j’écris, mais je sais que je touche alors à quelque chose d’enfoui, qui remonte aux origines de ce que je suis.
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