Le bruit des jours · 31 mai 2026

Chaque dimanche, le journal de la semaine.

Les fileuses

C’est quand même étonnant, toutes ces voix dans ma tête. Elles me parlent en anglais ces jours-ci, la langue des livres que je lis en ce moment, qui a trouvé le chemin de mes nuits.

Je ne les rêve pas, non. J’ai les yeux fermés, c’est vrai, mais je ne dors pas. Pas encore. Bien calé dans le lit, je les laisse venir et c’est comme quand j’étais scout, enfant, et que l’on se regroupait les soirs d’été autour du feu de camp, après une journée à crapahuter dans les bois, dans la chaleur moite et le bourdonnement incessant des insectes. Une fois le repas avalé, après les chansons reprises en chœur et les plus jeunes partis se coucher, l’air frais de la nuit nous faisait déjà frissonner, nous n’étions plus que quelques-uns, assis en cercle devant les dernières braises, et, à tour de rôle, la lampe torche sous le menton, nous nous inventions des histoires censées faire peur, qui, la plupart du temps, se terminaient en éclats de rire et nous tenaient longtemps éveillés.

Aujourd’hui, ce sont des femmes qui racontent. Elles me murmurent à l’oreille. De la tendre enfance jusqu’au grand âge, ce sont des vies entières qui se révèlent, avec tout ce qu’elles charrient de joies et de peines, un cortège de destins croisés, de rencontres, d’amours éphémères et de détestations tenaces.

Je sais tout des secrets et des manigances, des arrangements et des actes manqués, mais rien de tout cela n’est du babillage.
Il y a des couples, des enfants au milieu de tout ça, des intrigues, de véritables épopées, et ça pourrait faire plusieurs livres, si seulement je pouvais, au matin, me souvenir de ce que m’ont chuchoté mes Parques.


J’ai peur de la nuit.

J’ai peur de la nuit. Je me couche tard, me lève tôt. La nuit vient pourtant même le jour.
C’est de la nuit des nuits dont j’ai peur. Celle qui vient dans un parfum de cyprès et de myrrhe, d’eau de rose et de camphre, la nuit au goût de miel et de lait, de dattes, figues et raisins.

Depuis presque deux ans, la nuit m’est devenue une visiteuse régulière. Elle se tient à mes côtés nuit et jour. Elle sait se faire consolante. Elle me berce quand je m’endors, remontant le drap sur moi pour que je ne prenne pas froid.

C’est qu’elle a tout son temps. Elle s’est fait une place au chaud, si l’on veut, attendant mon heure. Souvent, je m’éveille entre deux et trois heures du matin, et, lorsque j’ouvre les yeux, elle est penchée sur moi.

Je lui dis que parfois j’ai peur d’elle, parfois non (elle sait que c’est faux). Je lui dis que je ne suis pas prêt ni pressé. Elle ne dit rien, elle me sourit.
Nous nous sommes habitués l’un à l’autre.


On Classic Albums: Pink Floyd – The Making of The Dark Side of the Moon, it is stated that during the recording of the album, in which death and life had been a consistent theme, the members of the band went around asking questions and recording responses from people working inside Abbey Road at the time. Among the questions, they were asked « Are you afraid of dying? » The responses of doorman Gerry O’Driscoll and the wife of their road manager Peter Watts were used, as well as other spoken parts throughout the album (Wikipedia)1


  1. Dans Classic Albums : Pink Floyd – The Making of The Dark Side of the Moon, il est rapporté que durant l’enregistrement de l’album — dont la mort et la vie constituaient un fil thématique constant —, les membres du groupe parcoururent les couloirs d’Abbey Road pour interroger les personnes qui y travaillaient, enregistrant leurs réponses au passage. Parmi les questions posées figurait celle-ci : « Avez-vous peur de mourir ? » Les réponses du portier Gerry O’Driscoll et de l’épouse de leur road manager Peter Watts furent retenues, aux côtés d’autres interventions parlées disséminées tout au long de l’album. ↩︎

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