Auteur/autrice : Philippe Castelneau

  • Le bruit des jours · 24 mai 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Fais attention à ce que tu dis.

    Fais attention à ce que tu dis. Filtre ta pensée. Il y a des choses que tu ressens que les autres ne comprennent pas. Des choses qu’ils ne veulent pas entendre. Des choses qu’ils savent, mais se défendent de reconnaître. Ils t’écoutent. Tes mots les touchent au cœur, pourtant, ils se refuseront à l’admettre. Dans leurs discussions, dès lors que tu auras le dos tourné, on parlera de toi comme d’une personne trop sensible, trop émotive, trop fragile ou trop faible. Ce monde-ci a besoin de certitudes, de rapport de force, et que surtout, surtout, on ne révèle jamais aux autres son vrai visage.
    C’est peut-être le bienfait qu’il faut apprendre à retirer des épreuves qu’on traverse : elles nous obligent à baisser la garde. Un voile se lève, qui recouvrait notre vision. Les couleurs du ciel ne sont plus tout à fait les mêmes. L’air n’a plus la même texture. Tout est plus sensible. La beauté se révèle enfin. La vraie beauté : la vie, fragile, précieuse, infinie nous est offerte.
    Je suis poussière d’étoiles. Je suis l’eau et le vent. Je suis la terre et le feu et je partage avec vous l’univers tout entier. Tous, nous sommes uniques, et pourtant, ensemble, nous formons un tout indissociable. Chaque personne, irremplaçable. Un être cher nous quitte et tout s’effondre. Mais la bonne nouvelle, c’est que rien ni personne ne disparaît : nos morts ne nous quittent jamais vraiment. Ils s’installent en nous. Ils nous soutiennent, et nous sommes désormais plus riches de leur présence. Nous vivons avec nos fantômes. Mais cela, je ne peux pas le dire : vous me trouveriez trop sensible, ou faible ou trop fragile. Au fond de vous pourtant, regardez bien, vous verrez…


    Write longhand, Felipe !

    Surfaces abrasives
    Sans cesse en mouvement
    Nous créons des continents

    La fille m’avait fait signe de la suivre. Parvenue au sommet de la colline, elle s’était retournée et m’avait dit ces mots : « One word of advice, Felipe, you’ve gotta write longhand !1 »

    « Emily !… » Je voulais qu’elle m’explique ce qu’elle entendait par là, mais déjà, elle avait disparu, et je manquais tomber du canapé dans lequel je m’étais assoupi une heure plus tôt.
    Trois jours que j’étais à Alicante, et je rêvais en anglais, ce qui n’avait aucun sens. Je notais tout de même qu’Emily Dickinson avait choisi de prononcer mon nom à l’espagnole. Je ramassais la liseuse qui m’avait glissé des mains dans mon sommeil, et relisais les derniers mots du livre Ghost stories de Siri Hustvedt que j’avais lus avant de m’endormir :

    When I told David Shapiro, a poet and a professor of mine at Columbia, about my word constipation, he said, When I’m stuck, I do automatic writing the way the Surrealists did. I went home, wrote thirty pages in a single night, and spent the next three months editing it into a prose poem of ten pages. It was published the following year as “Broken Geometry” in the literary magazine Pequod. I felt that those marks in the dark were better than anything I had done before.2

    write longhand, m’avait dit Emily D. un peu plus tôt, ce qui signifie littéralement « écrire à la main », mais que j’entendais, de manière plus poétique, comme une invitation à pratiquer une écriture du temps long. J’y voyais aussitôt un lien avec ce qu’écrivait Hustvedt, en dépit de la contradiction apparente : une pratique plus lente, plus incarnée, au service d’une écriture proche du flux de conscience. Les surréalistes, bien sûr. Mais je pensais surtout à la correspondance extatique de Neal Cassady, qui a eu une influence décisive sur Kerouac au moment de la rédaction de Sur la route.

    Écrire à la main, écrire long, écrire dans un flux de conscience… Je planifie trop, et je devrais plutôt noircir sans trop y réfléchir, des pages et des pages d’une seule lancée, que je reprendrai ensuite pour les mettre en forme. « Écrire trente pages en une nuit, pour en tirer un poème en prose de dix pages. »

    Emily Dickinson, je n’ai lu que quelques poèmes d’elle, et je ne sais de sa vie que ce qui en a été retranscrit dans la série TV. Autant dire : presque rien. Pourtant, c’était bien elle qui gambadait avec moi dans la campagne.

    Étonnant, tout de même, que ce soit elle, entre toutes, qui m’adresse cette injonction à « écrire long ».


    1. Un petit conseil, Felipe : tu dois écrire à la main !  ↩︎
    2. « Lorsque j’ai parlé de ma constipation des mots à David Shapiro, un poète qui était aussi l’un de mes professeurs à Columbia, il m’a dit : quand je suis bloqué, je pratique l’écriture automatique à la manière des surréalistes. Je suis rentrée chez moi, j’ai écrit trente pages en une seule nuit, et j’ai passé les trois mois suivants à les retravailler pour en tirer un poème en prose de dix pages. Il a été publié l’année suivante sous le titre « Broken Geometry » dans la revue littéraire Pequod. J’avais le sentiment que ces traces dans l’obscurité valaient mieux que tout ce que j’avais fait auparavant. » ↩︎
  • Le bruit des jours · 17 mai 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    La fabrique de nos vies

    Un chat dort jusqu’à 18 heures chaque jour. Son rapport au monde est fait de rêves de chasses et de grandes épopées.
    C’est la parenthèse éveillée qui doit lui paraître irréelle.
    Pas étonnant, dès lors, qu’on lui prête de vivre neuf vies en une seule, quand nous peinons à en accomplir une dans le temps qui nous est imparti.

    Nous ne faisons pas assez place à nos rêves. C’est les paupières ouvertes que nous songeons à d’autres vies possibles, sans vraiment nous donner les moyens de les réaliser.
    Nous dormons trop peu et nous sommes astreints à un quotidien qui nous absorbe et laisse peu de marge à l’épanouissement.
    Nous sommes ainsi faits que nous saturons nos existences de tâches ingrates et de préoccupations inutiles, et culpabilisons des rares heures passées à rêver, quand ce sont celles-là que nous devrions chérir.

    Vingt minutes de méditation par jour suffisent, dit-on, à en sentir les bénéfices, sauf si l’on n’a pas le temps. Dans ce cas-là, c’est une heure qu’il faut.
    La fabrique de nos vies est un tissu serré, mais tout de même : si on l’étire un peu, des trous apparaissent entre les mailles et en y regardant de près, la surface pleine de nos obligations et de nos habitudes est moins vaste que celle occupée par le vide.
    Dans ces espaces, j’apprends à me glisser, comme dans une chambre secrète qu’on aurait su trouver, mais jamais vraiment habitée. Car c’est là que les rêves prennent vie.


    Ici, personne ne parle comme moi.

    Étonnant, non ? Ici, personne ne parle comme moi.
    Mais j’ai appris la langue. Je sais louvoyer dans le monde, et ça ne me déplaît pas de me mêler aux autres. Je m’arrange des grincheux ; je compatis avec les indécis et les insatisfaits.
    Je parle le corporate, les silences stratégiques et le langage du corps, les hochements de tête et les soupirs convenus.
    Une langue utile, parfois même agréable, mais qui n’est pas la mienne.

    La mienne est dépourvue de certitude. Elle s’est construite sur des hasards et des contradictions. Elle se parle par à-coups, elle est faite d’accidents et de quiproquos. C’est une langue de mots qui s’écrivent plus qu’ils ne se parlent. Elle est à fleur de peau plutôt que sur le bout de la langue.

    J’aime les grandes communions, partager les peines et les moments de joie. Je me réjouis des victoires, petites ou grandes, mais j’évite la foule.
    Je peux pleurer sur une chanson, aimer sur un regard.
    Seulement, je préfère souvent garder le silence, au risque d’être incompris. J’ai tant de choses à raconter, pourtant. Je les pose par écrit. Je suis là, avec vous, mais pas tout à fait à ma place, sincère sans jamais me livrer tout à fait : pour mieux se dévoiler, il faut parfois avancer masqué.


    Continue comme ça

    Les années n’ont pas toujours été tendres avec toi ; tu ne l’as pas toujours été envers toi-même. Il n’y a pas si longtemps, tu étais prêt à tout laisser tomber ; à ne plus y croire, à ne plus croire en toi. Tu remâchais tes échecs, les occasions que tu n’avais pas su saisir. La vie que tu voulais, tu l’avais une fois touchée du doigt ; elle avait nourri tes rêves, elle était désormais le carburant de tes ruminations. L’étincelle n’était pas tout à fait éteinte, et tu te prenais parfois à y croire encore. Ne plus y croire vraiment, c’était mourir ; non pas au monde, mais à soi. Tu repoussais l’échéance, pour te donner une nouvelle chance : à 20 ans, c’était trop tôt ; à 30 ans, la vie t’avait rattrapé, tu avais besoin de plus de temps. Quarante ans, alors ?
    À presque 40 ans, le sol s’est dérobé sous toi. Seulement, une fois touché le fond, tu as réalisé que c’était un plafond de verre que tu venais de traverser. Le monde, ton monde, était un cube tournant sur lui-même, et, depuis toutes ces années, tu te cognais aux parois transparentes sans te rendre compte que c’était toi, et toi seul, qui t’y étais enfermé.
    Plus rien ne semblait impossible. Tu as patiemment ressorti tes cahiers, relu tes notes, trié, souri parfois devant ta naïveté passée. Tu t’es remis à écrire. Tu t’es mis à écrire : tu ne savais pas ou plus comment faire. Mais, un mot après l’autre, une phrase après l’autre, quelque chose venait. Continue comme ça, disais-tu à haute voix chaque fois que tu terminais un texte.
    Quelques années encore, et tu signais un contrat pour un premier livre. Puis un second. Ces deux-là ne valaient pas tripette. Tu faisais tes gammes. Un peu tard, mais pas trop tard, tu faisais ton apprentissage. Bientôt, tu publiais un troisième livre, et celui-là a compté vraiment.
    On t’a remarqué. Le regard de tes proches a changé. Surtout, le regard que tu portais sur toi-même a changé. Tu avais enfin retrouvé ta voie.
    Ne t’arrête pas en si bon chemin !
    Tu as continué d’écrire, et c’est un quatrième livre qui est venu, plus abouti encore.
    Tu as continué. Tu continues, je vois. Un autre livre, mais celui-ci n’a pas trouvé preneur. Alors un autre, et toujours rien. Fais comme si de rien n’était : les graines semées autrefois dans une terre que tu croyais stérile, les voici qui germent tout à coup. Les idées se bousculent. Continue comme ça.

  • David Bowie aux artistes

    Illustration : Todd Alcott

    Lorsqu’on lui demanda s’il avait des conseils à donner aux artistes, Bowie répondit :

    Dans votre pratique, ne travaillez jamais pour complaire aux autres. Souvenez-vous toujours que lorsque vous avez choisi ce travail, c’était parce qu’il y avait en vous quelque chose que vous ressentiez profondément, et que si vous parveniez à lui donner forme, vous comprendriez mieux qui vous êtes et de quelle façon vous faites société avec les autres.

    Je crois qu’il est terriblement dangereux pour un artiste de se plier aux attentes d’autrui ; c’est invariablement dans ces moments-là qu’il produit son œuvre la plus médiocre.

    Et l’autre chose que je dirais, c’est que si vous vous sentez à l’abri dans ce que vous faites, c’est que vous n’êtes pas là où vous devriez être. Avancez toujours un peu plus loin que là où vous avez encore pied, acceptez de perdre l’équilibre, et lorsque vous sentez que vous ne touchez presque plus le fond, vous êtes précisément là où quelque chose d’excitant devient possible.