Auteur/autrice : Philippe Castelneau

  • Le bruit des jours · 20 septembre 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Immortel

    Je t’offre tout cela
    Que je ne possède pas
    — Yann Miralles

    Les chagrins et les peines, toutes les souffrances inscrites dans ce journal commencent à s’estomper. Le temps est peut-être venu de tourner la page. De tout ce que j’ai écrit, je ne garderai rien, ou si peu, mais ce sera la glaise avec laquelle je façonnerai un livre. Celui que je n’attendais pas. Mon livre des révélations.
    J’ai côtoyé la mort. Un fauve s’était infiltré dans ma chair. J’étais un chaman en robe de chambre et en blouse d’hôpital. Ma hutte de sudation était une salle de perfusion.
    Avais-je perdu mon âme ? Je m’étais égaré. Le crabe me dévorait de l’intérieur.
    Les poisons qu’on m’injectait n’affaiblissaient pas seulement la chimère qui rampait sous ma peau, ils détruisaient mes cellules. Pour me débarrasser du mal, il fallait d’abord risquer de me tuer. Les fluides qu’on faisait couler dans mon sang forçaient la vision. Mon corps souffrant était le vaisseau d’un voyage initiatique. Observant les images réalisées au scanner de mon corps colonisé, je voyais la cartographie de l’inframonde où le crabe creusait sa tanière.

    Alors j’ai compris : j’étais le monstre qui me dévorait. Le cancer ne m’était pas étranger ; il était ma part d’ombre.
    À mesure que mon corps me lâchait, il me semblait que me confronter à la mort m’apportait une forme nouvelle de lucidité. Je renouais avec ma part animale.

    J’ai mis la main de guérisseur
    sur le cœur d’incertitude
    — Tristan Tzara

    Ainsi, j’étais guéri. Je ne pouvais pas me défaire du cancer, mais je pouvais le domestiquer et revenir au monde, affaibli peut-être, et pourtant plus fort.
    Je n’avais plus peur de vivre. Plus peur d’être heureux. Je m’étais libéré des contraintes que je m’étais à moi-même imposées. Je n’avais plus peur d’exposer mes blessures, plus peur de pleurer ni d’aimer.
    Ne craignant plus la mort, je renaissais immortel.


    Tout est fragile

    Un palais aux murs
    de vent

    — Roger Gilbert-Lecomte

    On n’a pas assez d’une vie pour se construire une vie. Mes années d’insouciance auraient pu être mieux mises à profit. Les dix suivantes, je n’arrivais pas à prendre du recul. Il me reste l’enfance, et tout à reconstruire. J’érige des palais sur des ruines dont j’essaie de préserver la trace. La mémoire est faillible et l’imagination galope. Tout est fragile, traversé de cyclones et frappé par la foudre.
    Pourtant, je crois en mon étoile et je porte en moi un indicible espoir. Au plus fort des tempêtes, je prends rendez-vous pour demain.

  • Le bruit des jours · 13 septembre 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Tout recommencer

    On n’épuise jamais la vie. C’est la mort qu’on fatigue. Elle qui se désespère.
    J’ai en moi un trop-plein d’émotions, de mots et de chansons, un trop-plein d’amour qui se heurte au réel.
    J’ai le désir de l’autre que l’étreinte n’éteint pas.
    Il n’y a rien à perdre à laisser déborder, et les larmes, et la joie. Rien à perdre à vivre intensément, à courir les chimères, à rattraper ses rêves. Je ne veux plus des faux-semblants, je suis lassé des mensonges, des petits arrangements.

    Je n’écris rien qui n’ait déjà été dit. Nous avons les mots en commun et les idées nous traversent, mais ma voix est unique, comme la vôtre est précieuse, comme celles de ceux qui nous ont précédés, dont nous portons la trace, inscrite dans nos gènes. Nos langues se rencontrent et parfois elles se mêlent. Nous sommes nos parents, nos sœurs et nos frères et tous nos ancêtres retournés à la terre, mais dont l’écho résonne dans chacun des battements de nos cœurs.

    Il faudrait redevenir sauvage, ou côtoyer les anges. Voir que chacun porte en soi la lumière d’une étoile disparue. Célébrer la vie qui nous traverse comme nous la traversons, comme le vent porte à nos oreilles les noms de nos morts pour qu’on ne les oublie pas.
    Je me suis relevé, et mon ombre recouvre le monde, forte de toutes ces âmes enlacées qui sont mon héritage.
    Je ne demande rien et peut-être n’ai-je rien à offrir, sinon mon verbe et ma chair et mon sang pour, quand je serai mort, à mon tour, ensemencer la terre.

    Les mots se pressent à mes lèvres et la parole me déborde, si bien que vous ne m’entendez pas. Mais j’écris pour demain, quand mon âme aura quitté mon corps.
    Peut-être serai-je alors vraiment libre, libéré du poids de mes os. J’aurai la nostalgie de l’eau, du soleil et du vent, de la terre sous mes pieds, de tes lèvres à mes lèvres et de ta peau sur ma peau.
    Mais je t’attendrai, mon amour, pour tout recommencer.

  • Rencontre à Montpellier dimanche 13 septembre

    Si vous passez par Montpellier ce weekend, n’hésitez pas à venir me voir, dimanche 13 septembre, place Salengro. Je serai en dédicace de 10 h à 17 h, au salon des livres et des arts de Figuerolles.

  • Le bruit des jours · 6 septembre 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Le merveilleux

    Au moment du naufrage
    J’ai choisi mon rivage

    Je crois au merveilleux comme à une réalité véritable. Plusieurs fois par le passé, c’est le merveilleux qui est venu me sauver, et chaque fois je me suis fait le serment de ne pas l’oublier. La dernière fois, je l’ai même fait inscrire dans ma chair.
    Seulement, le temps altère autant l’encre qu’il corrompt les souvenirs, et soi-même on ne sait plus très bien départager le vécu de ce qu’une mémoire défaillante a sensiblement travesti.
    C’est qu’on se contente de regarder en surface comme on se satisfait de nos vies d’apparences. Il nous a certes bien fallu apprendre à vivre ensemble pour faire société, mais ce faisant, c’est notre part la plus intime que nous avons choisi d’enfouir. Pour nous retrouver, nous nous sommes soustraits au monde. On en a chassé la magie, rejeté la différence, brûlé les sorcières.
    Il y a un vide béant en chacun de nous que nous refusons de voir, qui nous pousse à nous perdre. Croyant bâtir, nous détruisons, et ainsi justifions nos guerres.
    Nos vies sont des simulacres de vies. Nous pensions avoir inventé le feu, et c’est le feu qui nous consume. Nous ne sommes que d’insignifiantes créatures prétendant réguler l’univers, semant partout le chaos et la désolation. À force, nous avons réveillé les dieux qui s’affrontent désormais pour décider de notre sort.
    Il est trop tard pour nous sauver tous, déjà trop tard pour réparer nos erreurs, bien trop tard pour prétendre effacer tout le mal qu’on a fait. Sauf peut-être, à renouer, chacun de nous, avec notre irréductible singularité, celle-là même qui, en des temps révolus, nous rattachait au monde, à la vie, au merveilleux — à accepter enfin que nous ne sommes pas étrangers, mais tous, comme tout ce qui nous entoure, efflorescences de graines semées dans la poussière des étoiles, destinées à repousser l’entropie.


    L’inessentiel

    Chérir l’inessentiel. Un objet. Une écharpe. Un vêtement usé, une photo jaunie, le souvenir d’un sourire. Un moment arraché à l’enfance. Le vent faisant doucement danser les feuilles d’un chêne sous lequel on se tient allongé, une après-midi d’été à la campagne. L’herbe fraîche sous nos pieds nus. Un visage qu’on ne reverra plus dont on est tombé amoureux. La mémoire d’un baiser. Un livre dans la bibliothèque qu’on ne lira jamais mais dont la présence nous rassure. Un dessin d’enfant. Une cassette retrouvée dans un carton, sur laquelle est enregistrée la playlist de notre adolescence. Le souvenir d’un roman dont on sait qu’il ne tiendrait pas la relecture, mais qui, lorsqu’on l’a lu à dix-sept ans, nous a ouvert au monde. Une larme versée malgré soi à l’évocation du temps qui passe. S’émouvoir d’un geste, d’un léger tremblement, de la joie de deux inconnues qui s’enlacent dans la rue.
    Sentir mon cœur se serrer en relisant au dos d’une carte postale reçue il y a 35 ans les mots fragiles d’un ami, écrits avant que la vie ne nous rattrape.
    Un fou rire échangé. Une peine partagée. L’odeur de ton cou quand j’y applique mes lèvres. Ta main dans mes cheveux. Nos étreintes. M’endormir contre toi, les chats blottis au pied du lit. Le café chaud du matin. Préparer ton thé avant que tu te lèves. Toutes ces choses qui font le sel de nos vies minuscules.


    Reprendre souffle

    Après deux ans à vivre au jour le jour pour échapper aux angoisses et tenir la maladie à distance, j’ai besoin de renouer avec la vie, renouer avec l’insouciance, me confronter à l’inconnu, croire en un hypothétique avenir.
    J’ai longtemps été docile, un garçon bien élevé. J’ai faim de sauvagerie ; j’ai besoin de folie et d’accomplir mes rêves. Je ne demande pas autre chose que du temps et un peu d’attention. J’ai encore en moi quelques livres à écrire, et beaucoup à découvrir.

    Cheminant par la vaste lande
    les hauts nuages
    pèsent sur moi

    Le haïku de Yosa Buson m’accompagnait tandis que je cherchais à retrouver ma route. J’ai compris aujourd’hui qu’il n’y avait pas d’itinéraire défini par avance, aucune route à trouver, mais un chemin à tracer.
    Ainsi j’avance, un pas après l’autre sur une terre instable, encore mal assuré et conscient que tout peut s’effondrer. Mais la vie peut bien demain m’être arrachée, je l’aurai vécue avec appétit et curiosité, porté par mes désirs et ma soif d’idéal, un stylo à la main, occupant tout mon temps à parcourir le monde et noircir mes carnets.

  • Le bruit des jours ·30 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Tout était plus simple

    You want to be inspired and to make it happen — taste the fruit of your ambition. But you’re now realizing it’s tougher in reality than it was when you were dreaming it up back home in Vermont.1 — Frank Miller

    Tout était plus simple quand tu te contentais de rêver. Tout alors semblait possible. Tu te fiais à ta bonne étoile. Tu attendais un signe, tu scrutais le ciel et c’est une pluie de grêle qui s’est abattue sur toi.
    Ton monde s’effondrait. Tu étais nu dans un champ de ruines. Tout ce en quoi tu croyais avait disparu. Le feu qui brûlait en toi avait été soufflé par un mal qui te rongeait de l’intérieur. Une espèce de crabe bleu proliférait en colonisant ton corps. Au scanner, ça ressemblait à la Voie lactée. Des milliers de points lumineux comme autant d’étoiles. La plus grosse luisait étrangement dans ta nuit. Ton étoile noire. Elle se nourrissait de tes peurs. Alors tu as compris. Elle préexistait à la maladie. C’était toi qui l’avais créée. Elle était l’envers de tes rêves, le poids qui te retenait d’avancer. Tu apprenais désormais à déchiffrer les oracles. Tu lisais entre les lignes. La mine contrite des médecins ne te laissait pas beaucoup de chance. Pour certains, le combat était perdu d’avance.
    Mais quelque chose a changé. Perdu pour perdu, tu as choisi de te battre, avec tes propres armes. Tu as convoqué les héros de papier qui avaient bercé ton enfance, et fait venir à toi tout ce que tu comptais de géants dans ton panthéon personnel, pour mener la charge à bas bruit.
    D’abord, ériger des barricades, puis, pied à pied, reconquérir les territoires, jusqu’à défaire l’ennemi.
    L’ennemi s’est replié sur lui-même, invisible au scanner, toujours tapi dans l’ombre. Mais tu n’es plus seul. Tu as érigé un nouvel Olympe où ceux que tu as assemblés se sont installés à demeure.
    Et au centre de ta sphère céleste trône désormais, invisible, l’enfant roi, le divin enfant, que par lâcheté tu as trop longtemps voulu taire.


    Le chemin

    Et qui pourrait tolérer, se demande un jeune homme, de n’être pas écrivain ? — Jean Paulhan

    Le vrai chemin va sur un câble, qui n’est pas tendu en hauteur, mais juste au-dessus du sol. Il semble plus destiné à faire trébucher qu’à être parcouru. — Kafka

    Quelle idée, tout de même, de se croire à vingt ans un chemin tout tracé. Peinant cependant à en distinguer les contours, je me perdais mille fois en route.
    Il aura fallu bien des détours pour que je me retrouve.
    J’avais effectué un tour sur moi-même, et si mes pas m’avaient, après tant d’errances, ramené à l’endroit d’où j’étais parti, je n’étais plus le même.
    Plus vieux, endurci et mieux assuré de mes choix, je portais en moi les blessures et suffisamment d’histoires pour remplir plus de livres que je n’en pourrais écrire ; le vécu de toutes mes vies, celles que je m’étais rêvées, celle que j’avais subie et celle où je m’étais laissé couler, tandis que s’ouvrait enfin celle de l’accomplissement.


    1. Tu veux être inspiré et le faire advenir, goûter le fruit de ton ambition. Mais tu réalises à présent que c’est plus rude dans la réalité que lorsque tu en rêvais, chez toi, dans le Vermont. ↩︎