Catégorie : le bruit des jours

  • Le bruit des jours · 6 septembre 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Le merveilleux

    Au moment du naufrage
    J’ai choisi mon rivage

    Je crois au merveilleux comme à une réalité véritable. Plusieurs fois par le passé, c’est le merveilleux qui est venu me sauver, et chaque fois je me suis fait le serment de ne pas l’oublier. La dernière fois, je l’ai même fait inscrire dans ma chair.
    Seulement, le temps altère autant l’encre qu’il corrompt les souvenirs, et soi-même on ne sait plus très bien départager le vécu de ce qu’une mémoire défaillante a sensiblement travesti.
    C’est qu’on se contente de regarder en surface comme on se satisfait de nos vies d’apparences. Il nous a certes bien fallu apprendre à vivre ensemble pour faire société, mais ce faisant, c’est notre part la plus intime que nous avons choisi d’enfouir. Pour nous retrouver, nous nous sommes soustraits au monde. On en a chassé la magie, rejeté la différence, brûlé les sorcières.
    Il y a un vide béant en chacun de nous que nous refusons de voir, qui nous pousse à nous perdre. Croyant bâtir, nous détruisons, et ainsi justifions nos guerres.
    Nos vies sont des simulacres de vies. Nous pensions avoir inventé le feu, et c’est le feu qui nous consume. Nous ne sommes que d’insignifiantes créatures prétendant réguler l’univers, semant partout le chaos et la désolation. À force, nous avons réveillé les dieux qui s’affrontent désormais pour décider de notre sort.
    Il est trop tard pour nous sauver tous, déjà trop tard pour réparer nos erreurs, bien trop tard pour prétendre effacer tout le mal qu’on a fait. Sauf peut-être, à renouer, chacun de nous, avec notre irréductible singularité, celle-là même qui, en des temps révolus, nous rattachait au monde, à la vie, au merveilleux — à accepter enfin que nous ne sommes pas étrangers, mais tous, comme tout ce qui nous entoure, efflorescences de graines semées dans la poussière des étoiles, destinées à repousser l’entropie.


    L’inessentiel

    Chérir l’inessentiel. Un objet. Une écharpe. Un vêtement usé, une photo jaunie, le souvenir d’un sourire. Un moment arraché à l’enfance. Le vent faisant doucement danser les feuilles d’un chêne sous lequel on se tient allongé, une après-midi d’été à la campagne. L’herbe fraîche sous nos pieds nus. Un visage qu’on ne reverra plus dont on est tombé amoureux. La mémoire d’un baiser. Un livre dans la bibliothèque qu’on ne lira jamais mais dont la présence nous rassure. Un dessin d’enfant. Une cassette retrouvée dans un carton, sur laquelle est enregistrée la playlist de notre adolescence. Le souvenir d’un roman dont on sait qu’il ne tiendrait pas la relecture, mais qui, lorsqu’on l’a lu à dix-sept ans, nous a ouvert au monde. Une larme versée malgré soi à l’évocation du temps qui passe. S’émouvoir d’un geste, d’un léger tremblement, de la joie de deux inconnues qui s’enlacent dans la rue.
    Sentir mon cœur se serrer en relisant au dos d’une carte postale reçue il y a 35 ans les mots fragiles d’un ami, écrits avant que la vie ne nous rattrape.
    Un fou rire échangé. Une peine partagée. L’odeur de ton cou quand j’y applique mes lèvres. Ta main dans mes cheveux. Nos étreintes. M’endormir contre toi, les chats blottis au pied du lit. Le café chaud du matin. Préparer ton thé avant que tu te lèves. Toutes ces choses qui font le sel de nos vies minuscules.


    Reprendre souffle

    Après deux ans à vivre au jour le jour pour échapper aux angoisses et tenir la maladie à distance, j’ai besoin de renouer avec la vie, renouer avec l’insouciance, me confronter à l’inconnu, croire en un hypothétique avenir.
    J’ai longtemps été docile, un garçon bien élevé. J’ai faim de sauvagerie ; j’ai besoin de folie et d’accomplir mes rêves. Je ne demande pas autre chose que du temps et un peu d’attention. J’ai encore en moi quelques livres à écrire, et beaucoup à découvrir.

    Cheminant par la vaste lande
    les hauts nuages
    pèsent sur moi

    Le haïku de Yosa Buson m’accompagnait tandis que je cherchais à retrouver ma route. J’ai compris aujourd’hui qu’il n’y avait pas d’itinéraire défini par avance, aucune route à trouver, mais un chemin à tracer.
    Ainsi j’avance, un pas après l’autre sur une terre instable, encore mal assuré et conscient que tout peut s’effondrer. Mais la vie peut bien demain m’être arrachée, je l’aurai vécue avec appétit et curiosité, porté par mes désirs et ma soif d’idéal, un stylo à la main, occupant tout mon temps à parcourir le monde et noircir mes carnets.

  • Le bruit des jours ·30 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Tout était plus simple

    You want to be inspired and to make it happen — taste the fruit of your ambition. But you’re now realizing it’s tougher in reality than it was when you were dreaming it up back home in Vermont.1 — Frank Miller

    Tout était plus simple quand tu te contentais de rêver. Tout alors semblait possible. Tu te fiais à ta bonne étoile. Tu attendais un signe, tu scrutais le ciel et c’est une pluie de grêle qui s’est abattue sur toi.
    Ton monde s’effondrait. Tu étais nu dans un champ de ruines. Tout ce en quoi tu croyais avait disparu. Le feu qui brûlait en toi avait été soufflé par un mal qui te rongeait de l’intérieur. Une espèce de crabe bleu proliférait en colonisant ton corps. Au scanner, ça ressemblait à la Voie lactée. Des milliers de points lumineux comme autant d’étoiles. La plus grosse luisait étrangement dans ta nuit. Ton étoile noire. Elle se nourrissait de tes peurs. Alors tu as compris. Elle préexistait à la maladie. C’était toi qui l’avais créée. Elle était l’envers de tes rêves, le poids qui te retenait d’avancer. Tu apprenais désormais à déchiffrer les oracles. Tu lisais entre les lignes. La mine contrite des médecins ne te laissait pas beaucoup de chance. Pour certains, le combat était perdu d’avance.
    Mais quelque chose a changé. Perdu pour perdu, tu as choisi de te battre, avec tes propres armes. Tu as convoqué les héros de papier qui avaient bercé ton enfance, et fait venir à toi tout ce que tu comptais de géants dans ton panthéon personnel, pour mener la charge à bas bruit.
    D’abord, ériger des barricades, puis, pied à pied, reconquérir les territoires, jusqu’à défaire l’ennemi.
    L’ennemi s’est replié sur lui-même, invisible au scanner, toujours tapi dans l’ombre. Mais tu n’es plus seul. Tu as érigé un nouvel Olympe où ceux que tu as assemblés se sont installés à demeure.
    Et au centre de ta sphère céleste trône désormais, invisible, l’enfant roi, le divin enfant, que par lâcheté tu as trop longtemps voulu taire.


    Le chemin

    Et qui pourrait tolérer, se demande un jeune homme, de n’être pas écrivain ? — Jean Paulhan

    Le vrai chemin va sur un câble, qui n’est pas tendu en hauteur, mais juste au-dessus du sol. Il semble plus destiné à faire trébucher qu’à être parcouru. — Kafka

    Quelle idée, tout de même, de se croire à vingt ans un chemin tout tracé. Peinant cependant à en distinguer les contours, je me perdais mille fois en route.
    Il aura fallu bien des détours pour que je me retrouve.
    J’avais effectué un tour sur moi-même, et si mes pas m’avaient, après tant d’errances, ramené à l’endroit d’où j’étais parti, je n’étais plus le même.
    Plus vieux, endurci et mieux assuré de mes choix, je portais en moi les blessures et suffisamment d’histoires pour remplir plus de livres que je n’en pourrais écrire ; le vécu de toutes mes vies, celles que je m’étais rêvées, celle que j’avais subie et celle où je m’étais laissé couler, tandis que s’ouvrait enfin celle de l’accomplissement.


    1. Tu veux être inspiré et le faire advenir, goûter le fruit de ton ambition. Mais tu réalises à présent que c’est plus rude dans la réalité que lorsque tu en rêvais, chez toi, dans le Vermont. ↩︎

  • Le bruit des jours · 23 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Forteresse de solitude

    Jamais tout à fait à ma place ; ici présent, mais jamais tout à fait là.
    Au milieu de la foule, je suis aussi ailleurs. Ce n’est pas par choix. Je ne crois pas. Il y a un monde que j’habite où personne n’a accès. Un paysage hostile. Une lande balayée par des vents glacés. Sur ses côtes s’abat la tempête. Le terrain est piégeux, et mon refuge est invisible à tout autre que moi. Mais j’y suis à demeure. Ma forteresse de solitude. Une clairière. L’entrée d’une grotte. Une pièce à moi. Tout un monde, je vous dit. Parfois, il se découvre au détour d’une phrase lue dans un livre. D’autres fois, je le devine derrière la mélodie d’une chanson. Il ne m’appartient pas. D’autres y viennent aussi, sans qu’on se croise jamais. Des fantômes dans la brume.
    Ce lieu que j’habite depuis l’enfance est plus réel que le monde dans lequel je suis né et où je suis contraint de vivre.
    N’allez pas croire que tout y est paisible. Je n’y suis pas seul : j’y côtoie mes démons. Certains dont je m’arrange, d’autres qu’il me faut combattre, et c’est à la vie à la mort. Seulement eux, contrairement à moi, sont immortels. Défaits, ils se relèvent. Détruits, ils renaissent de leurs cendres. L’issue du combat est écrite à l’avance. L’enjeu est de tenir le plus longtemps possible. Avancer blessé, mais debout. Ces batailles remontent à plus loin que moi, et se prolongeront longtemps après mon départ. Leur violence est terrible et pourtant, pourtant, c’est ici que j’ai choisi de vivre. Vers ce monde-là que je m’en retourne chaque fois que l’autre me pèse. Non par masochisme, mais parce que c’est là, seulement, que je ressens l’exaltation de vivre.


    Laissez-moi tranquille

    Laissez-moi tranquille. Ne voyez-vous pas le mur que j’ai construit, à force de m’y cogner ?
    J’ai la tête dure, mais je finirai bien par en briser la coque. Il y a trop de choses à penser, trop de choses inutiles qui m’empêchent d’avancer.
    Laissez-moi faire. Je n’ai pas besoin d’aide. Il y a des chaînes aujourd’hui qui m’entravent, mais voyez : je les détache une à une. Parfois, je préfère m’isoler, pour mesurer mes chances. Il y a encore des choses qui ne passent pas. De la colère à ravaler. Une haine recuite à digérer. Ça pèse sur l’estomac. J’ai le ressentiment au bord des lèvres, de la rancœur à la place du cœur. Tout cela finira par sortir.
    Laissez-moi tranquille. Laissez-moi faire. Mais ne partez pas. Ne me laissez pas seul.


    Les ambiguïtés

    Peut-être que ce qui ressemble à de la colère est de l’amour. Il faut accepter les ambiguïtés. Certaines colères sont des prières. Les prières sont parfois des gages d’amour.

  • Le bruit des jours · 16 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Pochette surprise

    J’ai avec moi un mojo bag, une pochette à rituels : des gris-gris que j’utilise pour tromper l’ego. Quand je les déroule, ce n’est plus moi qui écris, c’est la magie qui opère.
    La plupart du temps, ça marche. Je sais pourtant qu’il s’agit de tours que je joue à mon cerveau. L’essentiel, j’imagine, c’est d’y croire. Le problème, c’est quand je ne peux pas les exécuter, ces rituels. Alors les heures me filent entre les doigts, et tous les prétextes sont bons pour ne surtout pas écrire.
    Mais si, levé tôt, une fois le café avalé, assis à mon bureau, j’ouvre ma boîte à malices, je suis à peu près sûr de non seulement écrire, mais aussi, le soir venu, de me rendre compte que pas une minute de cette journée n’aura été perdue. L’esprit toujours en éveil, j’aurais rêvé, créé, planifié ; j’aurais lu, écrit, médité. Et sans doute même que j’aurais fait un peu de sport.
    Alors, me direz-vous, que contient-elle, cette pochette surprise, quelles sont les incantations prononcées aux premières heures du jour, qui me permettent d’avoir des journées si bien remplies ?
    Une bonne dose de confiance en soi, une pincée de détermination, un café noir et sans sucre, un livre stimulant dont on ne lit que quelques pages chaque matin, un carnet ouvert et un stylo à sa main, et vingt minutes qu’on consacre à méditer.


    Les monstres

    Personne ne se crée comme moi une société réelle en évoquant les ombres ; c’est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. (Chateaubriand)1

    On met toujours plus dans son travail qu’on ne le croit, à condition d’être sincère.
    Quelquefois, même, ça nous dépasse. À la relecture, quelque chose nous arrête qu’on ne savait pas avoir en soi. Non pas une évidence, plutôt une chose en apparence si éloignée de ce qu’on fait d’habitude, si distante de soi, qu’elle nous semble étrangère. Étrangère, et étrange. Parfois ça nous porte, peut-être même que ça nous transporte. D’autres fois, ça nous inquiète ou nous fait peur. Il ne faut pas s’y tromper : ce qui semble avoir surgi par accident, c’est notre vraie nature. À trop s’y frotter, quelques-uns s’y sont brûlés les ailes. L’écriture n’est pas pour les âmes sensibles. Ce qui nous stimule nous déchire.
    À force d’incantations, ce sont nos propres démons qu’on convoque à notre table de travail. La page noircie reflète l’image du monstre qui sommeille en nous.
    Mais ce peut être un monstre de bonté.


    Du travail, mais pas une épreuve

    It’s hard work but shouldn’t be a struggle (Jeff Tweedy)2

    Ce serait trop facile de considérer que ce sont mes douleurs et mes peines qui sont le moteur de mon écriture. Tout le monde souffre. Nos corps sont de vieilles machines qui ont fait leurs preuves, mais qui restent fragiles. Parfois, ça coince et ça tire. Parfois ça se voile ou déraille. La belle affaire ! Le vrai miracle, c’est que ça tient quand même.
    Arrête-toi une minute, garçon, et cesse de te lamenter. Ferme les yeux une minute et concentre-toi sur ce qui t’entoure. Sans trop d’effort, tu devrais ressentir la beauté du monde. Essaie d’aller plus loin que toi, d’aller le plus loin possible. Entends-tu le chant des oiseaux ? Oublie le bruit des voitures qui le recouvre. Focus. Voilà. Suis la ligne mélodique. Maintenant que tu l’as, rien ne peut t’en détourner. Ramène-la vers toi maintenant. Respire. Sens l’air emplir tes poumons. Si tu y prêtes vraiment attention, tu verras que c’est plus que ça. Plus que de l’air. C’est comme le chant des oiseaux, cet air que tu respires. C’est à peine si tu le remarques, d’habitude, et là, c’est tout ton corps qui se soulève, tout ton corps qui le ressent. Essaie d’aller le plus profond possible en toi à présent. C’est un drôle d’engin que tu observes, d’accord, mais qui tourne 24h sur 24, 7 jours sur 7, et depuis combien d’années ? Pense à ça. Entends-tu ton coeur ? Maintenant tu l’entends, bien sûr. Tu le sens. Tu sens ces pulsations qui rythment tes jours. Laisse-toi porter par ça. Poum. Poum. Poum. Voilà. Reste là-dessus. Et le chant des oiseaux ? Tu l’as toujours ? Et ton souffle ? Vois un peu la musique que ça fait, tout ça ensemble. Nourris-toi de ça pour écrire. C’est peut-être du travail, mais ce n’est jamais une souffrance.


    1. Cité par Christian Garcin dans Portrait du jeune homme en spirite (Actes Sud) ↩︎
    2. « C’est un travail difficile, mais ça ne devrait pas être une épreuve » — Jeff Tweedy : How to write one song (Faber) ↩︎
  • Le bruit des jours ·9 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Papillon de nuit

    J’ai ouvert les yeux, le jour était à peine levé. Un papillon de nuit de la taille de ma main s’est envolé de sous mon oreiller, emportant tous mes rêves. Je me retrouvais seul, perdu dans mes pensées. Assis face au chêne centenaire, j’ai lu quelques pages de Kerouac, une tasse de café à la main. Les hirondelles tournaient dans le ciel. Je me laissais bercer par les chants des oiseaux. Les trois chats étaient couchés sur la terrasse, à mes côtés. Le ciel était traversé de nuages gris. Un chien aboyait, plus haut dans le village. La cloche de l’église a sonné l’heure et j’ai pris mon carnet pour l’écrire avant de l’oublier.
    Bientôt, j’affronterai dans le miroir de la salle de bain mon visage ravagé par la fatigue, si pâle qu’il pourrait disparaître, et seuls mes yeux, plus bleus encore, brilleront sous la lumière du néon, pour me rappeler que je suis toujours vivant.
    Il faudra une nouvelle fois chasser la tristesse qui m’étreint pour aller braver le monde, m’accrocher au bonheur fugace de ces instants vécus dans cet entre-deux des jours, en communion avec la nature, où je dialoguais avec un auteur mort à peu près quand je venais au monde, cherchant à mon tour, sans le savoir, mon satori.
    Dans la forêt, on distingue encore les quelques planches restées debout de la cabane qu’avaient érigée autrefois des enfants dans le dépli d’un arbre.
    Je ne sais plus ce qu’on peut écrire, de ce monde effondré. Avons-nous déjà tout perdu ?


    Les marges

    Il y a beaucoup de choses qui m’étouffent en ce moment. Qui m’empêchent de dormir. M’empêchent de créer.
    Ces choses-là dont le bon sens voudrait qu’elles prennent le pas sur le reste : tâches administratives, démarches, organisation, finance. Paperasse. Paperasse. Paperasse. Le temps que je passe à remplir des formulaires est du temps volé à l’écriture. Ces choses contaminent le quotidien, envahissent jusqu’aux rêves quand enfin j’arrive à dormir.
    L’administratif est la grande machinerie de la société qui se regarde tourner en rond. Un virus qui pervertit le langage, et anesthésie la créativité.
    Toujours, il faut, sans se tromper, cocher des cases, s’appliquer à ne pas écrire dans les marges.
    Mais moi, ce sont les marges qui m’intéressent.


    La solitude

    … il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer (Samuel Beckett)

    J’aimerais me sentir moins seul. Je suis entouré, aimé, accompagné. Mais il y a des choses que je ne peux qu’affronter seul. Cela pèse sur mon humeur et m’isole un peu plus. J’essaie de me projeter dans un avenir heureux. Seulement, le futur semble bouché. L’écriture me maintient debout, mais en vivre ? Les meilleures années, mes droits d’auteur font moins qu’un mois de salaire. Je rêve d’un collectif à géométrie variable ; d’écrivains et de musiciens. Je rêve d’ouvrages écrits à plusieurs mains, de revues, d’enregistrements. Certaines tentatives en ce sens ont abouti par le passé, mais rien n’a tenu dans le temps. J’en ai ma part de responsabilité. Trop solitaire. Trop individualiste, sans doute. « Je suis d’un autre pays que le vôtre ; d’une autre solitude. » Jamais les mots de Ferré n’ont autant résonné en moi que ces jours-ci. Étrange pays que le mien : je crois le connaître par cœur et il me surprend toujours. Ses frontières sont floues, son territoire immense, qui n’a de limites que celles de mes pensées, et, s’il n’est connu que de moi, je n’y suis jamais vraiment seul. Mes chers disparus m’y font cortège. Il est peuplé de fantômes surgis de tous les livres que j’ai lus, de tous les films vus, de tous les rêves que j’ai faits. C’est un lieu magique, qui tient dans un atome enfermé sous mon crâne, mais se déploie jusqu’aux confins de l’univers. Il est de toutes les temporalités, un instant unique qui renferme toute éternité. J’y suis présent de ma naissance jusqu’à ma mort, et je pourrais tout savoir si je le voulais vraiment, mais je me contente d’être vivant. Il faut continuer. Je ne peux pas continuer. Je vais continuer.