Chaque dimanche, le journal de la semaine.
La fabrique de nos vies
Un chat dort jusqu’à 18 heures chaque jour. Son rapport au monde est fait de rêves de chasses et de grandes épopées.
C’est la parenthèse éveillée qui doit lui paraître irréelle.
Pas étonnant, dès lors, qu’on lui prête de vivre neuf vies en une seule, quand nous peinons à en accomplir une dans le temps qui nous est imparti.
Nous ne faisons pas assez place à nos rêves. C’est les paupières ouvertes que nous songeons à d’autres vies possibles, sans vraiment nous donner les moyens de les réaliser.
Nous dormons trop peu et nous sommes astreints à un quotidien qui nous absorbe et laisse peu de marge à l’épanouissement.
Nous sommes ainsi faits que nous saturons nos existences de tâches ingrates et de préoccupations inutiles, et culpabilisons des rares heures passées à rêver, quand ce sont celles-là que nous devrions chérir.
Vingt minutes de méditation par jour suffisent, dit-on, à en sentir les bénéfices, sauf si l’on n’a pas le temps. Dans ce cas-là, c’est une heure qu’il faut.
La fabrique de nos vies est un tissu serré, mais tout de même : si on l’étire un peu, des trous apparaissent entre les mailles et en y regardant de près, la surface pleine de nos obligations et de nos habitudes est moins vaste que celle occupée par le vide.
Dans ces espaces, j’apprends à me glisser, comme dans une chambre secrète qu’on aurait su trouver, mais jamais vraiment habitée. Car c’est là que les rêves prennent vie.
Ici, personne ne parle comme moi.
Étonnant, non ? Ici, personne ne parle comme moi.
Mais j’ai appris la langue. Je sais louvoyer dans le monde, et ça ne me déplaît pas de me mêler aux autres. Je m’arrange des grincheux ; je compatis avec les indécis et les insatisfaits.
Je parle le corporate, les silences stratégiques et le langage du corps, les hochements de tête et les soupirs convenus.
Une langue utile, parfois même agréable, mais qui n’est pas la mienne.
La mienne est dépourvue de certitude. Elle s’est construite sur des hasards et des contradictions. Elle se parle par à-coups, elle est faite d’accidents et de quiproquos. C’est une langue de mots qui s’écrivent plus qu’ils ne se parlent. Elle est à fleur de peau plutôt que sur le bout de la langue.
J’aime les grandes communions, partager les peines et les moments de joie. Je me réjouis des victoires, petites ou grandes, mais j’évite la foule.
Je peux pleurer sur une chanson, aimer sur un regard.
Seulement, je préfère souvent garder le silence, au risque d’être incompris. J’ai tant de choses à raconter, pourtant. Je les pose par écrit. Je suis là, avec vous, mais pas tout à fait à ma place, sincère sans jamais me livrer tout à fait : pour mieux se dévoiler, il faut parfois avancer masqué.
Continue comme ça
Les années n’ont pas toujours été tendres avec toi ; tu ne l’as pas toujours été envers toi-même. Il n’y a pas si longtemps, tu étais prêt à tout laisser tomber ; à ne plus y croire, à ne plus croire en toi. Tu remâchais tes échecs, les occasions que tu n’avais pas su saisir. La vie que tu voulais, tu l’avais une fois touchée du doigt ; elle avait nourri tes rêves, elle était désormais le carburant de tes ruminations. L’étincelle n’était pas tout à fait éteinte, et tu te prenais parfois à y croire encore. Ne plus y croire vraiment, c’était mourir ; non pas au monde, mais à soi. Tu repoussais l’échéance, pour te donner une nouvelle chance : à 20 ans, c’était trop tôt ; à 30 ans, la vie t’avait rattrapé, tu avais besoin de plus de temps. Quarante ans, alors ?
À presque 40 ans, le sol s’est dérobé sous toi. Seulement, une fois touché le fond, tu as réalisé que c’était un plafond de verre que tu venais de traverser. Le monde, ton monde, était un cube tournant sur lui-même, et, depuis toutes ces années, tu te cognais aux parois transparentes sans te rendre compte que c’était toi, et toi seul, qui t’y étais enfermé.
Plus rien ne semblait impossible. Tu as patiemment ressorti tes cahiers, relu tes notes, trié, souri parfois devant ta naïveté passée. Tu t’es remis à écrire. Tu t’es mis à écrire : tu ne savais pas ou plus comment faire. Mais, un mot après l’autre, une phrase après l’autre, quelque chose venait. Continue comme ça, disais-tu à haute voix chaque fois que tu terminais un texte.
Quelques années encore, et tu signais un contrat pour un premier livre. Puis un second. Ces deux-là ne valaient pas tripette. Tu faisais tes gammes. Un peu tard, mais pas trop tard, tu faisais ton apprentissage. Bientôt, tu publiais un troisième livre, et celui-là a compté vraiment.
On t’a remarqué. Le regard de tes proches a changé. Surtout, le regard que tu portais sur toi-même a changé. Tu avais enfin retrouvé ta voie.
Ne t’arrête pas en si bon chemin !
Tu as continué d’écrire, et c’est un quatrième livre qui est venu, plus abouti encore.
Tu as continué. Tu continues, je vois. Un autre livre, mais celui-ci n’a pas trouvé preneur. Alors un autre, et toujours rien. Fais comme si de rien n’était : les graines semées autrefois dans une terre que tu croyais stérile, les voici qui germent tout à coup. Les idées se bousculent. Continue comme ça.
