Catégorie : le bruit des jours

  • Le bruit des jours · 17 mai 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    La fabrique de nos vies

    Un chat dort jusqu’à 18 heures chaque jour. Son rapport au monde est fait de rêves de chasses et de grandes épopées.
    C’est la parenthèse éveillée qui doit lui paraître irréelle.
    Pas étonnant, dès lors, qu’on lui prête de vivre neuf vies en une seule, quand nous peinons à en accomplir une dans le temps qui nous est imparti.

    Nous ne faisons pas assez place à nos rêves. C’est les paupières ouvertes que nous songeons à d’autres vies possibles, sans vraiment nous donner les moyens de les réaliser.
    Nous dormons trop peu et nous sommes astreints à un quotidien qui nous absorbe et laisse peu de marge à l’épanouissement.
    Nous sommes ainsi faits que nous saturons nos existences de tâches ingrates et de préoccupations inutiles, et culpabilisons des rares heures passées à rêver, quand ce sont celles-là que nous devrions chérir.

    Vingt minutes de méditation par jour suffisent, dit-on, à en sentir les bénéfices, sauf si l’on n’a pas le temps. Dans ce cas-là, c’est une heure qu’il faut.
    La fabrique de nos vies est un tissu serré, mais tout de même : si on l’étire un peu, des trous apparaissent entre les mailles et en y regardant de près, la surface pleine de nos obligations et de nos habitudes est moins vaste que celle occupée par le vide.
    Dans ces espaces, j’apprends à me glisser, comme dans une chambre secrète qu’on aurait su trouver, mais jamais vraiment habitée. Car c’est là que les rêves prennent vie.


    Ici, personne ne parle comme moi.

    Étonnant, non ? Ici, personne ne parle comme moi.
    Mais j’ai appris la langue. Je sais louvoyer dans le monde, et ça ne me déplaît pas de me mêler aux autres. Je m’arrange des grincheux ; je compatis avec les indécis et les insatisfaits.
    Je parle le corporate, les silences stratégiques et le langage du corps, les hochements de tête et les soupirs convenus.
    Une langue utile, parfois même agréable, mais qui n’est pas la mienne.

    La mienne est dépourvue de certitude. Elle s’est construite sur des hasards et des contradictions. Elle se parle par à-coups, elle est faite d’accidents et de quiproquos. C’est une langue de mots qui s’écrivent plus qu’ils ne se parlent. Elle est à fleur de peau plutôt que sur le bout de la langue.

    J’aime les grandes communions, partager les peines et les moments de joie. Je me réjouis des victoires, petites ou grandes, mais j’évite la foule.
    Je peux pleurer sur une chanson, aimer sur un regard.
    Seulement, je préfère souvent garder le silence, au risque d’être incompris. J’ai tant de choses à raconter, pourtant. Je les pose par écrit. Je suis là, avec vous, mais pas tout à fait à ma place, sincère sans jamais me livrer tout à fait : pour mieux se dévoiler, il faut parfois avancer masqué.


    Continue comme ça

    Les années n’ont pas toujours été tendres avec toi ; tu ne l’as pas toujours été envers toi-même. Il n’y a pas si longtemps, tu étais prêt à tout laisser tomber ; à ne plus y croire, à ne plus croire en toi. Tu remâchais tes échecs, les occasions que tu n’avais pas su saisir. La vie que tu voulais, tu l’avais une fois touchée du doigt ; elle avait nourri tes rêves, elle était désormais le carburant de tes ruminations. L’étincelle n’était pas tout à fait éteinte, et tu te prenais parfois à y croire encore. Ne plus y croire vraiment, c’était mourir ; non pas au monde, mais à soi. Tu repoussais l’échéance, pour te donner une nouvelle chance : à 20 ans, c’était trop tôt ; à 30 ans, la vie t’avait rattrapé, tu avais besoin de plus de temps. Quarante ans, alors ?
    À presque 40 ans, le sol s’est dérobé sous toi. Seulement, une fois touché le fond, tu as réalisé que c’était un plafond de verre que tu venais de traverser. Le monde, ton monde, était un cube tournant sur lui-même, et, depuis toutes ces années, tu te cognais aux parois transparentes sans te rendre compte que c’était toi, et toi seul, qui t’y étais enfermé.
    Plus rien ne semblait impossible. Tu as patiemment ressorti tes cahiers, relu tes notes, trié, souri parfois devant ta naïveté passée. Tu t’es remis à écrire. Tu t’es mis à écrire : tu ne savais pas ou plus comment faire. Mais, un mot après l’autre, une phrase après l’autre, quelque chose venait. Continue comme ça, disais-tu à haute voix chaque fois que tu terminais un texte.
    Quelques années encore, et tu signais un contrat pour un premier livre. Puis un second. Ces deux-là ne valaient pas tripette. Tu faisais tes gammes. Un peu tard, mais pas trop tard, tu faisais ton apprentissage. Bientôt, tu publiais un troisième livre, et celui-là a compté vraiment.
    On t’a remarqué. Le regard de tes proches a changé. Surtout, le regard que tu portais sur toi-même a changé. Tu avais enfin retrouvé ta voie.
    Ne t’arrête pas en si bon chemin !
    Tu as continué d’écrire, et c’est un quatrième livre qui est venu, plus abouti encore.
    Tu as continué. Tu continues, je vois. Un autre livre, mais celui-ci n’a pas trouvé preneur. Alors un autre, et toujours rien. Fais comme si de rien n’était : les graines semées autrefois dans une terre que tu croyais stérile, les voici qui germent tout à coup. Les idées se bousculent. Continue comme ça.

  • Le bruit des jours · 10 mai 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    COURAGE !

    Courage ! On te balance ça à tort et à travers, ces jours-ci. Tu pars bosser ? Courage ! Tu sors t’entraîner ? Courage ! Tu te lances dans un nouveau projet ? Courage !…
    Courage ! Courage ! Courage ! Ça ne serait pas plutôt de la lâcheté, qu’on exprime de la sorte ?
    Parce que c’est quoi, le courage ? C’est affronter l’adversité. C’est se battre pied à pied sur le champ de bataille ou pour ses idées. C’est garder la tête haute face à l’humiliation quand on sait qu’on est dans son bon droit. C’est ne pas courber l’échine et ne jamais s’avouer vaincu ; c’est se relever toujours. Le courage, c’est savoir dire non, et tenir tête à la meute. C’est savoir aussi quand s’incliner, savoir reconnaître ses erreurs. Le courage, c’est regarder en face ses démons ; c’est accepter ses échecs et essayer d’apprendre de ceux-là. C’est savoir quand s’arrêter. C’est affronter la maladie, se confronter au deuil. C’est connaître ses forces et ne pas mésestimer ses limites. C’est accepter les vérités qui dérangent…
    Parce qu’on a la flemme et qu’il faut bien sortir pour faire les courses, ne nécessite pas de courage, mais juste un peu de volonté. Quand tout se passe bien au travail, et même si on s’y ennuie ferme, s’y rendre chaque matin n’a rien de courageux, d’autant qu’on est payé pour ça.

    Le travail de sape de la langue a depuis longtemps commencé : courage ne désigne plus le courage, mais le découragement. La bête immonde, qu’on reconnaît à ses chemises brunes, réinvente partout la novlangue. De l’autre côté de l’Atlantique, un président dit Paix quand il veut dire Guerre. Chez nous aussi, on tord les mots et on inverse les valeurs. On a des vérités alternatives, et des indignations à géométries variables. Les mots qui nous servaient de socle désignent désormais une chose et son contraire. On ne se comprend plus, tandis que dans l’ombre, ceux qui attisent les passions tristes se frottent déjà les mains.
    C’est lorsqu’ils auront réussi à nous diviser, lorsqu’ils accéderont à leur tour au pouvoir, quand nous aurons définitivement perdu notre boussole ainsi que nos repères, qu’il nous faudra faire preuve de courage, et nous ne saurons plus ce que cela veut dire.


    L’échangeur

    Mon esprit est ainsi fait qu’il est sans résistance devant ces agrégats de rencontre, ces précipités adhésifs que le choc d’une image préférée condense autour d’elle anarchiquement; bizarres stéréotypes poétiques qui coagulent dans notre imagination, autour d’une vision d’enfance, pêle-mêle des fragments de poésie, de peinture ou de musique. (…) Une de ces concrétions — un de ces échangeurs plutôt, riches d’images entretissées — s’est formée pour moi, aussi loin que je remonte dans ma mémoire, autour du château et de sa clairière: le noyau qu’il enrobe ne m’est pas plus accessible aujourd’hui que la fleur originelle dans la fontaine pétrifiante.(Julien Gracq — Les eaux étroites)

    Je vous ai parlé l’autre jour de ma forêt profonde… Forêt primaire, devrais-je dire : c’est là que sont mes racines, dans ce lieu de l’enfance où j’ai toujours su revenir pour y trouver refuge. C’est un assemblage d’endroits visités, qui, par petites touches impressionnaient l’enfant, jusqu’à former en lui ce lieu unique, et forcément un peu magique, qui est à la fois partout et nulle part. Si je décide de le chercher, alors il se dérobe. Mais d’autres fois, il surgit sans crier gare : dans mes rêves, bien souvent, ou au cours d’une balade solitaire dans les bois, au détour d’un sentier depuis longtemps envahi par la végétation et que je décide d’explorer tout de même, mu par une force qui agit sur moi plus sûrement qu’un aimant.
    Le soleil qui perce la canopée pour baigner la clairière a une lumière particulière que je reconnais entre mille. Le chant des oiseaux réveille en moi des mélodies entendues ici autrefois. Il y a quelque part, peut-être invisible à cet instant, mais je sais qu’elle est là, une demeure abandonnée. La porte d’entrée a été forcée, et les murs sont couverts de graffitis. Le carrelage est fendu, arraché par endroits. Un feu a été allumé au milieu de la pièce principale ; une odeur de cendres flotte encore dans l’air. Le plafond est troué, et à travers les interstices laissés par les tuiles arrachées sur le toit, des rayons du soleil tracent des traits de lumière dans l’obscurité dont je me persuade qu’ils me foudroieraient s’ils devaient me toucher.
    Cette bâtisse devrait me faire peur, du haut de mes dix ans, mais elle me fascine au contraire. J’y devine des rituels ici pratiqués, d’étranges rencontres qui y ont eu lieu à la nuit tombée, des créatures fantastiques, bien vivantes dans mon imagination, qui s’y sont croisées.
    On dit de moi que j’ai une nature mélancolique, et ça veut souvent dire fragile. Tout au contraire, cette propension au rêve, c’est la force qui me maintient debout.
    L’homme et l’enfant marchent ensemble, sous ces frondaisons délicates où le temps ne passe pas, jamais tout à fait absent au monde, ni tout à fait étranger à moi-même.


    Je ne sais pas pourquoi j’écris

    Je ne sais pas pourquoi j’écris.
    À 17 ans, je savais pourquoi je voulais être dans un groupe de rock : frasques et pulsions adolescentes.
    Déjà, quand en 1982, la France se pâmait devant Sophie Favier, moi, du haut de mes 15 ans, dans la torpeur de mes nuits moites, je faisais danser sous mes mains Margaux Hemingway et Pauline Lafont. La France bougeait mollement sur Vacances j’oublie tout, je pogotais sur le cadavre encore tiède de Claude François, au son des Clash et des Pistols. Le punk, j’avais pris le train en marche, juste à temps pour croire que tout était possible.
    Finalement, c’est l’écriture qui a pris le relais. Ça, je n’avais pas besoin d’apprendre : j’écrivais depuis l’enfance.
    Toujours un livre à la main, d’abord je recopiais. Puis je copiais laborieusement. Enfin, j’imitais, suffisamment mal pour qu’on me prête un style qui n’appartienne qu’à moi.
    J’ai saigné sur mes pages, me demandant souvent pourquoi je m’infligeais une telle corvée, enfermé, solitaire, quand d’autres jouaient au foot ou s’éclataient en boîte.

    Je n’ai jamais trouvé la réponse. Pas plus aujourd’hui qu’hier. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il y a toujours en moi un petit garçon qui avait trouvé là une manière de comprendre le monde, en posant patiemment des mots sur toutes les choses qu’il ne comprenait pas.
    L’un de mes plus beaux souvenirs d’enfance : à six ans, j’apprenais la lecture avec la méthode dite « bâ‑ba », qui associait chaque lettre à un phonème et à un mot‑image : A = abeille, B = bateau, etc.
    Une méthode très critiquée ensuite, parce qu’elle ne tenait pas assez compte du sens et du contexte lexical. Pourtant, j’en suis sûr, c’est par cet apprentissage des syllabes simples et de la construction progressive des mots qu’est né chez moi l’amour de la langue.
    Les synesthètes associent des couleurs aux lettres de l’alphabet. Je vois des formes quand j’entends ces sons : ba, be, bi,… Un charme opère, qui fait que les mots soudain se parent d’un sens caché. Ils m’ouvrent la porte sur d’autres dimensions dans lesquelles, émerveillé, je voyage le temps de l’écriture.
    Je ne sais pas pourquoi j’écris, mais je sais que je touche alors à quelque chose d’enfoui, qui remonte aux origines de ce que je suis.

  • Le bruit des jours · 3 mai 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Ne brise pas le silence

    Longtemps, je me suis levé de bonne heure : cinq heures chaque matin. Désormais, je m’accorde un peu plus de sommeil. Mais mon réveil peut bien être réglé sur sept heures, je suis généralement debout à six heures en semaine, et presque toujours le weekend. Commence alors l’immuable rituel : j’ouvre aux chats la porte qui donne sur le jardin, où ils se précipitent aussitôt. Pendant que passe mon café, je prépare le petit-déjeuner de Laurence qui se lèvera un peu plus tard, puis je sors à mon tour pour boire les premières gorgées du café sur la terrasse, debout face au chêne centenaire qui, depuis la forêt qui jouxte la maison, occupe tout l’horizon. Je prends le temps de fermer les yeux, de me laisser envahir par le calme du village encore à peu près endormi. Une brise fait parfois danser les feuilles des arbres, et les oiseaux, au printemps, se répondent de loin en loin. Bientôt, tout mon espace sonore est envahi par les bruits de la nature, et, si je veux bien alors m’abandonner un peu à la méditation, je me sens, l’espace d’un moment trop fugace, partie prenante, en communion avec elle. De retour dans la maison, je me dirige sans bruit jusqu’à mon bureau, et, après avoir lu quelques pages pour me mettre en route, après avoir fini mon café désormais tiède, j’ouvre mon journal et je commence d’écrire. Le silence m’accompagne encore. Il ne faut pas briser le silence. De loin en loin, des voitures descendent l’avenue, mais ce sont encore des bruits étouffés qui me parviennent sans gêner ma concentration, qui ressemblent au ressac des vagues. À un moment, je sais que Laurence ne va pas tarder à se lever. Je vais à la cuisine pour faire chauffer l’eau de son thé, avant de retourner écrire. Déjà, le charme est presque rompu. Le jour est levé depuis longtemps. Les voitures se pressent désormais dans l’avenue, et je n’entends plus les oiseaux. Le réveil sonne dans la chambre. J’entends Laurence qui se lève. Il est huit heures. J’écris encore un peu, avant de la rejoindre dans la cuisine.


    Essaie un peu de faire semblant !

    Ça commence comme ça : de bonnes résolutions, généralement prises la veille dans un moment de désœuvrement mêlé de culpabilité, pour avoir procrastiné tout le jour. On s’est levé avant même le réveil calé sur 7 h, et c’est une demi-heure — déjà ! — de gagnée sur le planning. La tasse de café à la main, debout sur la terrasse en compagnie des chats, contemplant le chêne centenaire qui nous fait face, on se demande quel enseignement il pourrait aujourd’hui nous offrir. Rien ne vient, mais ça n’est pas grave, et de toute façon, il fait un peu froid : on rentre. Nous voici maintenant assis devant l’ordinateur portable, nos notes sont devant nous, nos doigts sur le clavier et nous sommes à un clic d’ouvrir le logiciel de traitement de texte, seulement… seulement, on se sent fatigué, et par réflexe, on décide de regarder sur l’application dédiée du téléphone notre score de sommeil. Celui-ci n’est pas bon, mais on ne le saura que plus tard, une fois assouvie la soif d’information qui nous conduit sans même nous en rendre compte à ouvrir l’application de notre journal préféré pour parcourir les titres de la nuit, puis nos mails par acquis d’inconscience, et vérifier, tant qu’on y est, sur le site de La Poste, si le Colissimo qu’on attendait arrivera aujourd’hui ou plutôt lundi. Le réveil sonne, mais ça n’est pas celui de 7 h. Il est 8 heures et c’est Laurence qui se lève. Allons bon ! 8 h ! On referme l’ordinateur portable, et on la rejoint dans la cuisine. « Tu ne devineras jamais ce qu’a dit Trump cette nuit ! » Mais pour le moment, elle voudrait simplement boire son thé, qui est trop chaud, parce qu’on a oublié de le préparer pour elle avant qu’elle ne se lève. « Tu écrivais ? » On répond par une pirouette, un « mouais… » qui peut laisser entendre qu’on a essayé, mais que l’inspiration n’est pas venue, quand on sait bien qu’un truc pareil, l’inspiration, ça n’existe pas. On écrit, ou on n’écrit pas. Point. Du coup, on déjeune et après on devrait retourner au travail, mais d’abord la vaisselle, d’abord la douche et les dents, et puis tiens, il n’y aurait pas une lessive à faire ? Il va faire beau aujourd’hui ? On déverrouille le téléphone, l’application météo est à un clic… Mais hop ! Une notification, Trump, again !, et un mail… et un SMS… Tu fais quoi, là ? Je réponds à un message, attends. Et la météo ? La météo ? Ah oui, la météo ! La lessive étendue, il est bientôt midi. On a finalement trop peu dormi (score de sommeil passable, on vérifie enfin l’application Santé), alors après le déjeuner, la sieste qu’on s’accorde est bienvenue. Ensuite, au boulot, hein ! Ensuite, on lit un peu, pour se mettre en jambes. On décide d’aller marcher, aussi. C’est bon pour les neurones, et c’est bon pour le cardio. De retour, une heure plus tard, le linge est sec. Il faut le rentrer, le plier, le ranger. Après, on va écrire, et on va voir ce qu’on va voir. Seulement, il y a encore des mails à lire, et il est déjà presque 19 h quand on regarde ses notes et le planning qu’on s’était fixé…


    Plus tard, en fermant le volet, il m’a semblé entendre le chêne soupirer. Ce n’était que le vent.


    Mon île

    Quand rien ne vient, rien ne vient. Plutôt que de s’agiter inutilement, pourquoi ne pas cultiver l’ennui ? La méditation m’a appris cela : ne rien faire et s’asseoir, les yeux dans le vague, est un privilège que l’on s’accorde trop peu.

    La méditation ne m’a rien appris que je ne savais déjà intuitivement : parce que j’étais un enfant solitaire, j’ai toujours eu un penchant pour la rêverie. Dans les moments difficiles, elle me permettait de m’échapper loin, sans bouger de là où je me tenais. Adolescent, j’ai découvert chez les surréalistes qu’elle pouvait être créative.

    Rêverie n’est pas le mot qui convient : je ne m’imaginais pas galopant à travers le Far West ou traversant les mers sur quelque vaisseau pirate, non. Je gardais ça pour la nuit. Le jour, c’était un abandon à soi, libéré du langage et des pensées parasites. Je rejoignais un lieu qu’on dirait primordial, à défaut d’autre mot ; le lieu où jaillit la conscience.

    Je n’en connais pas les contours, et il n’apparaît sur aucune carte. Comme l’île de la série Lost, ses coordonnées peuvent changer pour échapper à ceux qui le cherchent pour de mauvaises raisons : il faut une âme pure pour le rejoindre, et, lorsqu’on y parvient, il ouvre un passage dans le temps. Il prend pour chacun une forme différente. Pour moi, c’est une clairière au cœur d’une forêt1.

    Si je me concentre assez, je vois, assis à l’ombre d’un arbre, caché par la végétation, un garçon plongé dans un livre, qui fait mine de ne pas entendre les adultes qui l’appellent. Il n’entend pas davantage les cris ou les pleurs, comme il ne voit plus les drames qui se nouent devant lui. Dans cette clairière, il est bien. Je n’ose pas le déranger. Je devrais peut-être lui dire qu’il n’a pas à s’en faire. C’est inutile. Il porte en lui toutes les réponses.

    « Eh bien, ça alors ! » (James Ford, dit Sawyer, dans la série LOST)

    1. J’ai déjà évoqué cette clairière ici. ↩︎