Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Pochette surprise
J’ai avec moi un mojo bag, une pochette à rituels : des gris-gris que j’utilise pour tromper l’ego. Quand je les déroule, ce n’est plus moi qui écris, c’est la magie qui opère.
La plupart du temps, ça marche. Je sais pourtant qu’il s’agit de tours que je joue à mon cerveau. L’essentiel, j’imagine, c’est d’y croire. Le problème, c’est quand je ne peux pas les exécuter, ces rituels. Alors les heures me filent entre les doigts, et tous les prétextes sont bons pour ne surtout pas écrire.
Mais si, levé tôt, une fois le café avalé, assis à mon bureau, j’ouvre ma boîte à malices, je suis à peu près sûr de non seulement écrire, mais aussi, le soir venu, de me rendre compte que pas une minute de cette journée n’aura été perdue. L’esprit toujours en éveil, j’aurais rêvé, créé, planifié ; j’aurais lu, écrit, médité. Et sans doute même que j’aurais fait un peu de sport.
Alors, me direz-vous, que contient-elle, cette pochette surprise, quelles sont les incantations prononcées aux premières heures du jour, qui me permettent d’avoir des journées si bien remplies ?
Une bonne dose de confiance en soi, une pincée de détermination, un café noir et sans sucre, un livre stimulant dont on ne lit que quelques pages chaque matin, un carnet ouvert et un stylo à sa main, et vingt minutes qu’on consacre à méditer.
Les monstres
Personne ne se crée comme moi une société réelle en évoquant les ombres ; c’est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. (Chateaubriand)1
On met toujours plus dans son travail qu’on ne le croit, à condition d’être sincère.
Quelquefois, même, ça nous dépasse. À la relecture, quelque chose nous arrête qu’on ne savait pas avoir en soi. Non pas une évidence, plutôt une chose en apparence si éloignée de ce qu’on fait d’habitude, si distante de soi, qu’elle nous semble étrangère. Étrangère, et étrange. Parfois ça nous porte, peut-être même que ça nous transporte. D’autres fois, ça nous inquiète ou nous fait peur. Il ne faut pas s’y tromper : ce qui semble avoir surgi par accident, c’est notre vraie nature. À trop s’y frotter, quelques-uns s’y sont brûlés les ailes. L’écriture n’est pas pour les âmes sensibles. Ce qui nous stimule nous déchire.
À force d’incantations, ce sont nos propres démons qu’on convoque à notre table de travail. La page noircie reflète l’image du monstre qui sommeille en nous.
Mais ce peut être un monstre de bonté.
Du travail, mais pas une épreuve
It’s hard work but shouldn’t be a struggle (Jeff Tweedy)2
Ce serait trop facile de considérer que ce sont mes douleurs et mes peines qui sont le moteur de mon écriture. Tout le monde souffre. Nos corps sont de vieilles machines qui ont fait leurs preuves, mais qui restent fragiles. Parfois, ça coince et ça tire. Parfois ça se voile ou déraille. La belle affaire ! Le vrai miracle, c’est que ça tient quand même.
Arrête-toi une minute, garçon, et cesse de te lamenter. Ferme les yeux une minute et concentre-toi sur ce qui t’entoure. Sans trop d’effort, tu devrais ressentir la beauté du monde. Essaie d’aller plus loin que toi, d’aller le plus loin possible. Entends-tu le chant des oiseaux ? Oublie le bruit des voitures qui le recouvre. Focus. Voilà. Suis la ligne mélodique. Maintenant que tu l’as, rien ne peut t’en détourner. Ramène-la vers toi maintenant. Respire. Sens l’air emplir tes poumons. Si tu y prêtes vraiment attention, tu verras que c’est plus que ça. Plus que de l’air. C’est comme le chant des oiseaux, cet air que tu respires. C’est à peine si tu le remarques, d’habitude, et là, c’est tout ton corps qui se soulève, tout ton corps qui le ressent. Essaie d’aller le plus profond possible en toi à présent. C’est un drôle d’engin que tu observes, d’accord, mais qui tourne 24h sur 24, 7 jours sur 7, et depuis combien d’années ? Pense à ça. Entends-tu ton coeur ? Maintenant tu l’entends, bien sûr. Tu le sens. Tu sens ces pulsations qui rythment tes jours. Laisse-toi porter par ça. Poum. Poum. Poum. Voilà. Reste là-dessus. Et le chant des oiseaux ? Tu l’as toujours ? Et ton souffle ? Vois un peu la musique que ça fait, tout ça ensemble. Nourris-toi de ça pour écrire. C’est peut-être du travail, mais ce n’est jamais une souffrance.