Notes sur l’écriture prises à la main, au jour le jour. Reportées partiellement ici, à distance, pour mémoire.
1er janvier 2026 :
« Qu’est-ce qu’un livre achevé sinon la fin d’un feu qui brûle en soi lentement et nous porte d’une semaine à l’autre, d’un mois à l’autre, à explorer ce germe qui s’est manifesté au commencement sans qu’on sache pourquoi », écrit Françoise Renaud dans son journal de décembre.
« Parfois une image d’hommes marchant dans une forêt, un animal s’abreuvant dans une fondrière, un rocher offert au soleil, des choses simples qui frappent soudain l’esprit et prennent possession du plus profond de soi.
Avoir des manuscrits en attente serait une garantie que le feu dure en dedans… et la vie avec lui », écrit-elle encore.
Voilà : mes projets plus ou moins avancés sont le petit bois que je jette dans les flammes du feu qui me maintient en vie !
2 janvier 2026 :
Flaubert, à Louise Colet, dans la nuit de dimanche, 1 h 30, 27-28 février 1853 :
Tout cède et tout pète à la fin, devant les obstinations suivies.
Françoise et moi entamons ce mois-ci une correspondance d’auteur à auteur. Je lui écrivais hier que j’avais mes trois projets que je voulais mener de front cette année. Il y a aussi cette nouvelle que je veux écrire en janvier, et peut-être envisager un recueil de mes haïkus. Si je m’astreins à une certaine discipline, au moins deux heures de sport chaque semaine, sept heures de sommeil chaque nuit, une heure de lecture et vingt minutes de méditation chaque jour et, levé tôt chaque matin, écrire au moins deux heures, j’y arriverai peut-être !
Du travail, et de la méthode. Toujours Flaubert :
Méfions-nous de cette espèce d’échauffement, qu’on appelle l’inspiration, et où il entre souvent plus d’émotion nerveuse que de force musculaire (…) Tout doit se faire à froid, posément.
4 janvier 2026 :
Toujours ce sentiment de ne pas être à ma place. J’écris, mais trop peu à mon goût. Je m’astreins à me lever tôt pour écrire. L’écriture n’est jamais — ou trop peu souvent — un plaisir. C’est un besoin, mais c’est toujours difficile. Je trime et je sue. Parfois, je trouve le mot juste, la phrase qui emporte tout et me conforte dans le choix que j’ai fait d’assumer écrire.
Des jours comme aujourd’hui, c’est le syndrome de l’imposteur qui l’emporte. Je me force tout de même. Ce soir, j’ai écrit un court texte à partir d’une de mes photos, que j’ai publiés sur mon site.
Chaque jour, écrire. Bon an mal an, s’y tenir. La méditation m’aide à accepter que certains jours soient plus durs que d’autres. C’est normal d’éprouver des difficultés. C’est normal de batailler.
5 janvier 2026 :
Flaubert ! Encore Flaubert !, qui écrit le 10 avril 1853 :
Dieu ! que ma Bovary m’embête ! J’en arrive à la conviction quelquefois qu’il est impossible d’écrire.
En regard de ce que j’ai écrit ici hier, voilà qui devrait me rassurer, m’encourager !
Dans cette même lettre, adressée à Louise Colet, il écrit :
J’ai à faire un dialogue de ma petite femme avec un curé, dialogue canaille et épais, et parce que le fond est commun, il faut que le langage soit d’autant plus propre. L’idée et les mots me manquent. Je n’ai que le sentiment.
Combien de fois me suis-je retrouvé privé d’inspiration, incapable d’arriver à formuler clairement un passage que je savais essentiel, pour n’en avoir que le sentiment, sans jamais réussir à trouver les mots justes, la disposition qui rendrait la scène mémorable ?
En y revenant plus tard, cependant, il arrive que tout se mette enfin en place. Écrire un livre demande de la patience, un temps long que la vie extérieure n’est pas toujours décidée à nous donner.
Que dit-il ensuite, justement, Flaubert (la nuit du 13 au 14 avril) :
… lorsqu’on travaille dans nos idées, dans les miennes du moins, on n’a pour se soutenir rien, oui, rien, c’est-à-dire aucun espoir d’argent, aucun espoir de célébrité, ni même d’immortalité (quoi qu’il faille y croire pour y atteindre, je le sais). Mais ces lueurs-là vous rendent trop sombre ensuite, et je m’en abstiens. Non, ce qui me soutient, c’est la conviction que je suis dans le vrai, et si je suis dans le vrai, je suis dans le bien, j’accomplis un devoir, j’exécute la justice. Est-ce que j’ai choisi ? Est-ce que c’est ma faute ? Qui me pousse ? Est-ce que je n’ai pas été puni cruellement d’avoir lutté contre cet entraînement ? Il faut donc écrire comme on sent, et se foutre de tout le reste sur la terre.
Ainsi soit-il !
6 janvier 2026 :
J’étais plein d’énergie hier, je me sens vidé aujourd’hui. Pire ! J’avais un plan précis de là où je voulais aller : finir Babylone dévastée tout début janvier, écrire ma nouvelle de SF et l’envoyer avant la fin du mois, poser le premier jet d’un nouveau roman en février, et celui de mon récit de non-fiction en mars.
Le mois vient à peine de commencer (l’année vient à peine de commencer !) et je me décourage déjà ! Pourtant, j’ai bien avancé ces derniers jours sur Babylone dévastée. Mais qui voudra de ce livre ?
« Que c’est bête de se donner tout ce mal-là et que personne n’appréciera jamais », écrit Flaubert à propos de Madame Bovary.
Ça devrait me rassurer, ça m’assomme. Misère.
