Notes d’atelier #10

14 décembre 2025 :

J’ai des idées de théâtre, depuis quelque temps et l’esquisse incertaine d’un grand roman métaphysique fantastique et gueulard, qui m’est tombé dans la tête il y a une quinzaine de jours. Si je m’y mets dans cinq ou six ans, que se passera-t-il depuis cette minute où je t’écris jusqu’à celle où l’encre se séchera sur la dernière rature ? Du train dont je vais, je n’aurai fini la Bovary que dans un an. Peu m’importe six mois de plus ou de moins ! Mais la vie est courte. Ce qui m’écrase parfois, c’est quand je pense à tout ce que je voudrais faire avant de crever, qu’il y a déjà quinze ans que je travaille sans relâche d’une façon âpre et continue, et que je n’aurai jamais le temps de me donner à moi-même l’idée de ce que je voulais faire. (Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, nuit du 8 au 9 mai 1852)

Flaubert encore ! Il y a plus de Flaubert que de moi dans mon journal d’atelier ! Je ne lui arrive pas à la cheville, et d’ailleurs, il est mort à 58 ans, laissant une œuvre colossale derrière lui, et moi, au même âge, j’ai quoi ? Un récit, un roman et une poignée de nouvelles.

Parti comme je l’étais il y a un an, je pourrai tout aussi bien être mort aujourd’hui. J’ai gagné une victoire peut-être décisive sur la maladie. Je ne sais pas combien de temps il me reste, mais je sais que ce temps est précieux. Et si écrire est ce qui me donne le goût de vivre, je dois m’y consacrer, sinon à temps plein (oh ! Contingences matérielles !), du moins je dois lui accorder tout le temps que je peux.

Les trois principaux livres qui m’occupent en ce moment, je dois les mener de front si je veux rapidement des résultats. Simplement, je dois m’habituer à changer de focus, pour pouvoir, le temps d’une séance d’écriture, ou même plusieurs jours, me consacrer prioritairement à l’un plus qu’aux autres. Les trois sont suffisamment différents pour qu’aucun ne contamine les autres, ne leur nuise ou ne les cannibalise !

16 décembre 2025 :

Déjà cent pages de Babylone dévastée 1relues et corrigées. Quelques améliorations notables apportées ici et là, mais l’ensemble se tient toujours très bien. Je comprends le refus de la maison d’édition à qui je le destinais, mais je m’en désole. Quielqu’un voudra-t-il de ce texte ?

Je me décourage inutilement. Je verrai bien, quand j’enverrai le manuscrit, qui me répond.

18 décembre 2025 :

J’ai toujours vu le but se reculer devant moi, d’années en années, de progrès en progrès. Que de fois je suis tombé à plat ventre au moment où il me semblait le toucher. Je sens pourtant que je ne dois pas mourir sans avoir fait surgir quelque part un style comme je l’entends dans ma tête et qui pourra bien dominer la voix des perroquets et des cigales.(Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 12 juin 1852)

29 décembre 2025 :

Ne te laisse pas tant aller à ton lyrisme. Serre, serre, que chaque mot porte.(Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 1er septembre 1852)

J’ai presque terminé la relecture du manuscrit de Babylone dévastée. Du lyrisme, il y en avait parfois, que je me suis attaché à gommer.

Il me reste à écrire quelques paragraphes à la toute fin du livre pour expliciter un peu mieux le rôle et l’importance d’un des personnages dans le récit. Tout est clair pour moi, mais peut-être pas pour le lecteur.

Ce travail terminé, je reporterai au propre toutes mes corrections, et le texte sera prêt à être envoyé.

À qui ? Surtout : qui voudra le lire ? A-t-on besoin d’un roman post-apo de plus ? A-t-on seulement besoin d’un roman de plus ?! Cette dernière pensée devrait paradoxalement me rassurer !

Je prévois d’occuper tout janvier à l’écriture d’une nouvelle de SF, ainsi qu’à la note d’accompagnement et à l’envoi de Babylone dévastée.


  1. Babylone dévastée : le nom de code de mon roman post-apo. Par superstition, et aussi parce que je trouve ça cool, j’essaie de donner un nom de code à chacun de mes projets. ↩︎

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