Journal des jours · 3 mai 2026

Chaque dimanche, le journal de la semaine.

Ne brise pas le silence

Longtemps, je me suis levé de bonne heure : cinq heures chaque matin. Désormais, je m’accorde un peu plus de sommeil. Mais mon réveil peut bien être réglé sur sept heures, je suis généralement debout à six heures en semaine, et presque toujours le weekend. Commence alors l’immuable rituel : j’ouvre aux chats la porte qui donne sur le jardin, où ils se précipitent aussitôt. Pendant que passe mon café, je prépare le petit-déjeuner de Laurence qui se lèvera un peu plus tard, puis je sors à mon tour pour boire les premières gorgées du café sur la terrasse, debout face au chêne centenaire qui, depuis la forêt qui jouxte la maison, occupe tout l’horizon. Je prends le temps de fermer les yeux, de me laisser envahir par le calme du village encore à peu près endormi. Une brise fait parfois danser les feuilles des arbres, et les oiseaux, au printemps, se répondent de loin en loin. Bientôt, tout mon espace sonore est envahi par les bruits de la nature, et, si je veux bien alors m’abandonner un peu à la méditation, je me sens, l’espace d’un moment trop fugace, partie prenante, en communion avec elle. De retour dans la maison, je me dirige sans bruit jusqu’à mon bureau, et, après avoir lu quelques pages pour me mettre en route, après avoir fini mon café désormais tiède, j’ouvre mon journal et je commence d’écrire. Le silence m’accompagne encore. Il ne faut pas briser le silence. De loin en loin, des voitures descendent l’avenue, mais ce sont encore des bruits étouffés qui me parviennent sans gêner ma concentration, qui ressemblent au ressac des vagues. À un moment, je sais que Laurence ne va pas tarder à se lever. Je vais à la cuisine pour faire chauffer l’eau de son thé, avant de retourner écrire. Déjà, le charme est presque rompu. Le jour est levé depuis longtemps. Les voitures se pressent désormais dans l’avenue, et je n’entends plus les oiseaux. Le réveil sonne dans la chambre. J’entends Laurence qui se lève. Il est huit heures. J’écris encore un peu, avant de la rejoindre dans la cuisine.


Essaie un peu de faire semblant !

Ça commence comme ça : de bonnes résolutions, généralement prises la veille dans un moment de désœuvrement mêlé de culpabilité, pour avoir procrastiné tout le jour. On s’est levé avant même le réveil calé sur 7 h, et c’est une demi-heure — déjà ! — de gagnée sur le planning. La tasse de café à la main, debout sur la terrasse en compagnie des chats, contemplant le chêne centenaire qui nous fait face, on se demande quel enseignement il pourrait aujourd’hui nous offrir. Rien ne vient, mais ça n’est pas grave, et de toute façon, il fait un peu froid : on rentre. Nous voici maintenant assis devant l’ordinateur portable, nos notes sont devant nous, nos doigts sur le clavier et nous sommes à un clic d’ouvrir le logiciel de traitement de texte, seulement… seulement, on se sent fatigué, et par réflexe, on décide de regarder sur l’application dédiée du téléphone notre score de sommeil. Celui-ci n’est pas bon, mais on ne le saura que plus tard, une fois assouvie la soif d’information qui nous conduit sans même nous en rendre compte à ouvrir l’application de notre journal préféré pour parcourir les titres de la nuit, puis nos mails par acquis d’inconscience, et vérifier, tant qu’on y est, sur le site de La Poste, si le Colissimo qu’on attendait arrivera aujourd’hui ou plutôt lundi. Le réveil sonne, mais ça n’est pas celui de 7 h. Il est 8 heures et c’est Laurence qui se lève. Allons bon ! 8 h ! On referme l’ordinateur portable, et on la rejoint dans la cuisine. « Tu ne devineras jamais ce qu’a dit Trump cette nuit ! » Mais pour le moment, elle voudrait simplement boire son thé, qui est trop chaud, parce qu’on a oublié de le préparer pour elle avant qu’elle ne se lève. « Tu écrivais ? » On répond par une pirouette, un « mouais… » qui peut laisser entendre qu’on a essayé, mais que l’inspiration n’est pas venue, quand on sait bien qu’un truc pareil, l’inspiration, ça n’existe pas. On écrit, ou on n’écrit pas. Point. Du coup, on déjeune et après on devrait retourner au travail, mais d’abord la vaisselle, d’abord la douche et les dents, et puis tiens, il n’y aurait pas une lessive à faire ? Il va faire beau aujourd’hui ? On déverrouille le téléphone, l’application météo est à un clic… Mais hop ! Une notification, Trump, again !, et un mail… et un SMS… Tu fais quoi, là ? Je réponds à un message, attends. Et la météo ? La météo ? Ah oui, la météo ! La lessive étendue, il est bientôt midi. On a finalement trop peu dormi (score de sommeil passable, on vérifie enfin l’application Santé), alors après le déjeuner, la sieste qu’on s’accorde est bienvenue. Ensuite, au boulot, hein ! Ensuite, on lit un peu, pour se mettre en jambes. On décide d’aller marcher, aussi. C’est bon pour les neurones, et c’est bon pour le cardio. De retour, une heure plus tard, le linge est sec. Il faut le rentrer, le plier, le ranger. Après, on va écrire, et on va voir ce qu’on va voir. Seulement, il y a encore des mails à lire, et il est déjà presque 19 h quand on regarde ses notes et le planning qu’on s’était fixé…


Plus tard, en fermant le volet, il m’a semblé entendre le chêne soupirer. Ce n’était que le vent.


Mon île

Quand rien ne vient, rien ne vient. Plutôt que de s’agiter inutilement, pourquoi ne pas cultiver l’ennui ? La méditation m’a appris cela : ne rien faire et s’asseoir, les yeux dans le vague, est un privilège que l’on s’accorde trop peu.

La méditation ne m’a rien appris que je ne savais déjà intuitivement : parce que j’étais un enfant solitaire, j’ai toujours eu un penchant pour la rêverie. Dans les moments difficiles, elle me permettait de m’échapper loin, sans bouger de là où je me tenais. Adolescent, j’ai découvert chez les surréalistes qu’elle pouvait être créative.

Rêverie n’est pas le mot qui convient : je ne m’imaginais pas galopant à travers le Far West ou traversant les mers sur quelque vaisseau pirate, non. Je gardais ça pour la nuit. Le jour, c’était un abandon à soi, libéré du langage et des pensées parasites. Je rejoignais un lieu qu’on dirait primordial, à défaut d’autre mot ; le lieu où jaillit la conscience.

Je n’en connais pas les contours, et il n’apparaît sur aucune carte. Comme l’île de la série Lost, ses coordonnées peuvent changer pour échapper à ceux qui le cherchent pour de mauvaises raisons : il faut une âme pure pour le rejoindre, et, lorsqu’on y parvient, il ouvre un passage dans le temps. Il prend pour chacun une forme différente. Pour moi, c’est une clairière au cœur d’une forêt1.

Si je me concentre assez, je vois, assis à l’ombre d’un arbre, caché par la végétation, un garçon plongé dans un livre, qui fait mine de ne pas entendre les adultes qui l’appellent. Il n’entend pas davantage les cris ou les pleurs, comme il ne voit plus les drames qui se nouent devant lui. Dans cette clairière, il est bien. Je n’ose pas le déranger. Je devrais peut-être lui dire qu’il n’a pas à s’en faire. C’est inutile. Il porte en lui toutes les réponses.

« Eh bien, ça alors ! » (James Ford, dit Sawyer, dans la série LOST)

  1. J’ai déjà évoqué cette clairière ici. ↩︎

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