Auteur/autrice : Philippe Castelneau

  • Le bruit des jours · 23 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Forteresse de solitude

    Jamais tout à fait à ma place ; ici présent, mais jamais tout à fait là.
    Au milieu de la foule, je suis aussi ailleurs. Ce n’est pas par choix. Je ne crois pas. Il y a un monde que j’habite où personne n’a accès. Un paysage hostile. Une lande balayée par des vents glacés. Sur ses côtes s’abat la tempête. Le terrain est piégeux, et mon refuge est invisible à tout autre que moi. Mais j’y suis à demeure. Ma forteresse de solitude. Une clairière. L’entrée d’une grotte. Une pièce à moi. Tout un monde, je vous dit. Parfois, il se découvre au détour d’une phrase lue dans un livre. D’autres fois, je le devine derrière la mélodie d’une chanson. Il ne m’appartient pas. D’autres y viennent aussi, sans qu’on se croise jamais. Des fantômes dans la brume.
    Ce lieu que j’habite depuis l’enfance est plus réel que le monde dans lequel je suis né et où je suis contraint de vivre.
    N’allez pas croire que tout y est paisible. Je n’y suis pas seul : j’y côtoie mes démons. Certains dont je m’arrange, d’autres qu’il me faut combattre, et c’est à la vie à la mort. Seulement eux, contrairement à moi, sont immortels. Défaits, ils se relèvent. Détruits, ils renaissent de leurs cendres. L’issue du combat est écrite à l’avance. L’enjeu est de tenir le plus longtemps possible. Avancer blessé, mais debout. Ces batailles remontent à plus loin que moi, et se prolongeront longtemps après mon départ. Leur violence est terrible et pourtant, pourtant, c’est ici que j’ai choisi de vivre. Vers ce monde-là que je m’en retourne chaque fois que l’autre me pèse. Non par masochisme, mais parce que c’est là, seulement, que je ressens l’exaltation de vivre.


    Laissez-moi tranquille

    Laissez-moi tranquille. Ne voyez-vous pas le mur que j’ai construit, à force de m’y cogner ?
    J’ai la tête dure, mais je finirai bien par en briser la coque. Il y a trop de choses à penser, trop de choses inutiles qui m’empêchent d’avancer.
    Laissez-moi faire. Je n’ai pas besoin d’aide. Il y a des chaînes aujourd’hui qui m’entravent, mais voyez : je les détache une à une. Parfois, je préfère m’isoler, pour mesurer mes chances. Il y a encore des choses qui ne passent pas. De la colère à ravaler. Une haine recuite à digérer. Ça pèse sur l’estomac. J’ai le ressentiment au bord des lèvres, de la rancœur à la place du cœur. Tout cela finira par sortir.
    Laissez-moi tranquille. Laissez-moi faire. Mais ne partez pas. Ne me laissez pas seul.


    Les ambiguïtés

    Peut-être que ce qui ressemble à de la colère est de l’amour. Il faut accepter les ambiguïtés. Certaines colères sont des prières. Les prières sont parfois des gages d’amour.

  • Notes d’atelier #12

    7 janvier 2026 :

    Le commencement de la semaine a été mauvais, mais maintenant ça reva, pour retomber bientôt sans doute. J’ai toujours ainsi des hauts et des bas. La fétidité du fond, jointe aux difficultés de la forme, m’accable parfois. Mais ce livre, quelque mauvais qu’il puisse être, sera toujours une œuvre d’une rude volonté et, une fois fini, corrigé, achevé d’un bout à l’autre, je crois qu’il aura une mine hautaine et classique (…) À défaut d’autre mérite, c’en est un que la patience. Le mot de Buffon est impie ; mais quand le génie manque, la volonté, dans une certaine limite, le remplace. — Gustave Flaubert, à Louise Colet, le 22 avril 1853

    Après 20 min de méditation en début d’après-midi, suivi d’une sieste d’une heure, j’ai finalement repris le manuscrit de Babylone dévastée, et retravaillé la première moitié de la toute fin du livre.

    Je désespérais d’y arriver ce matin. Du repos, et un peu de volonté sont venus à bout de mes atermoiements !

    8 janvier 2026 :

    J’ai travaillé aujourd’hui au plan d’une nouvelle de SF. J’avance à petits pas. J’ai mon idée, et comme souvent, le début et la fin. Comment on va de l’un à l’autre, c’est autre chose.

    J’étais impatient de m’y mettre quand j’ai eu l’idée générale, mais maintenant qu’il me faudrait écrire, je trouve tout poussif. Mais je vais le faire. À force de creuser le scénario, des éléments se mettent en place, de nouvelles idées surgissent qui rendront peut-être l’histoire intéressante.

    C’est paradoxal : c’est vraiment le genre d’histoire que j’écrivais autrefois, et au fond de moi, une petite flamme brûle toujours pour ce genre de récit, mais aujourd’hui, ce n’est plus vraiment moi, et je peine à m’y remettre. Et pourtant, mon Babylone dévastée n’est pas si éloigné de ça…

    12 janvier 2026 :

    Il me faut, pour écrire, l’impossibilité (même quand je le voudrais) d’être dérangé. (Flaubert, à Louise Colet, le 6 juin 1853)

    Réflexion oh ! Combien moderne, en ces temps de notifications et d’alertes permanentes sur nos smartphones, d’informations en continu sur nos téléviseurs, qui, pour finir, ont conduit le monde d’aujourd’hui à un état d’angoisse et d’insatisfaction permanent.

    Je m’astreins chaque matin à lire quelques pages de la correspondance de Flaubert, et, chaque soir, je m’endors en lisant Proust.

    Le reste du temps, je dors et je rêve ; j’écris jusqu’à deux ou trois heures dans les bons jours (qui sont encore trop rares), j’écoute mes disques, je procrastine, et trop souvent, oubliant mes bonnes résolutions, je me laisse rattraper par le bruit du monde. Il faut être un moine, j’imagine, ou un ermite, pour réussir à s’abstraire des autres humains.


    Ah ! Flaubert encore, même lettre adressée à Louise Colet :

    Voilà (…) le conte égyptien qui me trotte dans la tête. J’ai peur seulement qu’une fois dans les notes, je ne m’arrête plus et que la chose ne s’enfle. J’en aurais encore pour des années ! Eh bien, après, qu’est-ce que ça fait, si ça m’amuse et que ce soit bon plus tard ? Au fond, c’est fort bête de publier.

    Propos qui me console un peu de la masse accumulée de notes pour mes deux prochains projets.

    13 janvier 2026 :

    Terminé hier en fin de journée la réécriture de la dernière partie de Babylone dévastée, et la mise au propre des modifications.

    J’ai écrit ensuite une lettre d’accompagnement, évitant soigneusement les mots qui fâchent (roman postapocalyptique ! zombies !), et j’ai envoyé l’ensemble à trois éditeurs.

    Je suis à la fois satisfait de mon texte, et inquiet de la manière dont il sera finalement perçu.

    Une dystopie, vraiment ? Des zombies ?!

    Mais enfin, le livre est maintenant achevé, et je peux passer à autre chose.

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  • Le bruit des jours · 16 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Pochette surprise

    J’ai avec moi un mojo bag, une pochette à rituels : des gris-gris que j’utilise pour tromper l’ego. Quand je les déroule, ce n’est plus moi qui écris, c’est la magie qui opère.
    La plupart du temps, ça marche. Je sais pourtant qu’il s’agit de tours que je joue à mon cerveau. L’essentiel, j’imagine, c’est d’y croire. Le problème, c’est quand je ne peux pas les exécuter, ces rituels. Alors les heures me filent entre les doigts, et tous les prétextes sont bons pour ne surtout pas écrire.
    Mais si, levé tôt, une fois le café avalé, assis à mon bureau, j’ouvre ma boîte à malices, je suis à peu près sûr de non seulement écrire, mais aussi, le soir venu, de me rendre compte que pas une minute de cette journée n’aura été perdue. L’esprit toujours en éveil, j’aurais rêvé, créé, planifié ; j’aurais lu, écrit, médité. Et sans doute même que j’aurais fait un peu de sport.
    Alors, me direz-vous, que contient-elle, cette pochette surprise, quelles sont les incantations prononcées aux premières heures du jour, qui me permettent d’avoir des journées si bien remplies ?
    Une bonne dose de confiance en soi, une pincée de détermination, un café noir et sans sucre, un livre stimulant dont on ne lit que quelques pages chaque matin, un carnet ouvert et un stylo à sa main, et vingt minutes qu’on consacre à méditer.


    Les monstres

    Personne ne se crée comme moi une société réelle en évoquant les ombres ; c’est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. (Chateaubriand)1

    On met toujours plus dans son travail qu’on ne le croit, à condition d’être sincère.
    Quelquefois, même, ça nous dépasse. À la relecture, quelque chose nous arrête qu’on ne savait pas avoir en soi. Non pas une évidence, plutôt une chose en apparence si éloignée de ce qu’on fait d’habitude, si distante de soi, qu’elle nous semble étrangère. Étrangère, et étrange. Parfois ça nous porte, peut-être même que ça nous transporte. D’autres fois, ça nous inquiète ou nous fait peur. Il ne faut pas s’y tromper : ce qui semble avoir surgi par accident, c’est notre vraie nature. À trop s’y frotter, quelques-uns s’y sont brûlés les ailes. L’écriture n’est pas pour les âmes sensibles. Ce qui nous stimule nous déchire.
    À force d’incantations, ce sont nos propres démons qu’on convoque à notre table de travail. La page noircie reflète l’image du monstre qui sommeille en nous.
    Mais ce peut être un monstre de bonté.


    Du travail, mais pas une épreuve

    It’s hard work but shouldn’t be a struggle (Jeff Tweedy)2

    Ce serait trop facile de considérer que ce sont mes douleurs et mes peines qui sont le moteur de mon écriture. Tout le monde souffre. Nos corps sont de vieilles machines qui ont fait leurs preuves, mais qui restent fragiles. Parfois, ça coince et ça tire. Parfois ça se voile ou déraille. La belle affaire ! Le vrai miracle, c’est que ça tient quand même.
    Arrête-toi une minute, garçon, et cesse de te lamenter. Ferme les yeux une minute et concentre-toi sur ce qui t’entoure. Sans trop d’effort, tu devrais ressentir la beauté du monde. Essaie d’aller plus loin que toi, d’aller le plus loin possible. Entends-tu le chant des oiseaux ? Oublie le bruit des voitures qui le recouvre. Focus. Voilà. Suis la ligne mélodique. Maintenant que tu l’as, rien ne peut t’en détourner. Ramène-la vers toi maintenant. Respire. Sens l’air emplir tes poumons. Si tu y prêtes vraiment attention, tu verras que c’est plus que ça. Plus que de l’air. C’est comme le chant des oiseaux, cet air que tu respires. C’est à peine si tu le remarques, d’habitude, et là, c’est tout ton corps qui se soulève, tout ton corps qui le ressent. Essaie d’aller le plus profond possible en toi à présent. C’est un drôle d’engin que tu observes, d’accord, mais qui tourne 24h sur 24, 7 jours sur 7, et depuis combien d’années ? Pense à ça. Entends-tu ton coeur ? Maintenant tu l’entends, bien sûr. Tu le sens. Tu sens ces pulsations qui rythment tes jours. Laisse-toi porter par ça. Poum. Poum. Poum. Voilà. Reste là-dessus. Et le chant des oiseaux ? Tu l’as toujours ? Et ton souffle ? Vois un peu la musique que ça fait, tout ça ensemble. Nourris-toi de ça pour écrire. C’est peut-être du travail, mais ce n’est jamais une souffrance.


    1. Cité par Christian Garcin dans Portrait du jeune homme en spirite (Actes Sud) ↩︎
    2. « C’est un travail difficile, mais ça ne devrait pas être une épreuve » — Jeff Tweedy : How to write one song (Faber) ↩︎
  • Le bruit des jours ·9 août 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Papillon de nuit

    J’ai ouvert les yeux, le jour était à peine levé. Un papillon de nuit de la taille de ma main s’est envolé de sous mon oreiller, emportant tous mes rêves. Je me retrouvais seul, perdu dans mes pensées. Assis face au chêne centenaire, j’ai lu quelques pages de Kerouac, une tasse de café à la main. Les hirondelles tournaient dans le ciel. Je me laissais bercer par les chants des oiseaux. Les trois chats étaient couchés sur la terrasse, à mes côtés. Le ciel était traversé de nuages gris. Un chien aboyait, plus haut dans le village. La cloche de l’église a sonné l’heure et j’ai pris mon carnet pour l’écrire avant de l’oublier.
    Bientôt, j’affronterai dans le miroir de la salle de bain mon visage ravagé par la fatigue, si pâle qu’il pourrait disparaître, et seuls mes yeux, plus bleus encore, brilleront sous la lumière du néon, pour me rappeler que je suis toujours vivant.
    Il faudra une nouvelle fois chasser la tristesse qui m’étreint pour aller braver le monde, m’accrocher au bonheur fugace de ces instants vécus dans cet entre-deux des jours, en communion avec la nature, où je dialoguais avec un auteur mort à peu près quand je venais au monde, cherchant à mon tour, sans le savoir, mon satori.
    Dans la forêt, on distingue encore les quelques planches restées debout de la cabane qu’avaient érigée autrefois des enfants dans le dépli d’un arbre.
    Je ne sais plus ce qu’on peut écrire, de ce monde effondré. Avons-nous déjà tout perdu ?


    Les marges

    Il y a beaucoup de choses qui m’étouffent en ce moment. Qui m’empêchent de dormir. M’empêchent de créer.
    Ces choses-là dont le bon sens voudrait qu’elles prennent le pas sur le reste : tâches administratives, démarches, organisation, finance. Paperasse. Paperasse. Paperasse. Le temps que je passe à remplir des formulaires est du temps volé à l’écriture. Ces choses contaminent le quotidien, envahissent jusqu’aux rêves quand enfin j’arrive à dormir.
    L’administratif est la grande machinerie de la société qui se regarde tourner en rond. Un virus qui pervertit le langage, et anesthésie la créativité.
    Toujours, il faut, sans se tromper, cocher des cases, s’appliquer à ne pas écrire dans les marges.
    Mais moi, ce sont les marges qui m’intéressent.


    La solitude

    … il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer (Samuel Beckett)

    J’aimerais me sentir moins seul. Je suis entouré, aimé, accompagné. Mais il y a des choses que je ne peux qu’affronter seul. Cela pèse sur mon humeur et m’isole un peu plus. J’essaie de me projeter dans un avenir heureux. Seulement, le futur semble bouché. L’écriture me maintient debout, mais en vivre ? Les meilleures années, mes droits d’auteur font moins qu’un mois de salaire. Je rêve d’un collectif à géométrie variable ; d’écrivains et de musiciens. Je rêve d’ouvrages écrits à plusieurs mains, de revues, d’enregistrements. Certaines tentatives en ce sens ont abouti par le passé, mais rien n’a tenu dans le temps. J’en ai ma part de responsabilité. Trop solitaire. Trop individualiste, sans doute. « Je suis d’un autre pays que le vôtre ; d’une autre solitude. » Jamais les mots de Ferré n’ont autant résonné en moi que ces jours-ci. Étrange pays que le mien : je crois le connaître par cœur et il me surprend toujours. Ses frontières sont floues, son territoire immense, qui n’a de limites que celles de mes pensées, et, s’il n’est connu que de moi, je n’y suis jamais vraiment seul. Mes chers disparus m’y font cortège. Il est peuplé de fantômes surgis de tous les livres que j’ai lus, de tous les films vus, de tous les rêves que j’ai faits. C’est un lieu magique, qui tient dans un atome enfermé sous mon crâne, mais se déploie jusqu’aux confins de l’univers. Il est de toutes les temporalités, un instant unique qui renferme toute éternité. J’y suis présent de ma naissance jusqu’à ma mort, et je pourrais tout savoir si je le voulais vraiment, mais je me contente d’être vivant. Il faut continuer. Je ne peux pas continuer. Je vais continuer.