Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Forteresse de solitude
Jamais tout à fait à ma place ; ici présent, mais jamais tout à fait là.
Au milieu de la foule, je suis aussi ailleurs. Ce n’est pas par choix. Je ne crois pas. Il y a un monde que j’habite où personne n’a accès. Un paysage hostile. Une lande balayée par des vents glacés. Sur ses côtes s’abat la tempête. Le terrain est piégeux, et mon refuge est invisible à tout autre que moi. Mais j’y suis à demeure. Ma forteresse de solitude. Une clairière. L’entrée d’une grotte. Une pièce à moi. Tout un monde, je vous dit. Parfois, il se découvre au détour d’une phrase lue dans un livre. D’autres fois, je le devine derrière la mélodie d’une chanson. Il ne m’appartient pas. D’autres y viennent aussi, sans qu’on se croise jamais. Des fantômes dans la brume.
Ce lieu que j’habite depuis l’enfance est plus réel que le monde dans lequel je suis né et où je suis contraint de vivre.
N’allez pas croire que tout y est paisible. Je n’y suis pas seul : j’y côtoie mes démons. Certains dont je m’arrange, d’autres qu’il me faut combattre, et c’est à la vie à la mort. Seulement eux, contrairement à moi, sont immortels. Défaits, ils se relèvent. Détruits, ils renaissent de leurs cendres. L’issue du combat est écrite à l’avance. L’enjeu est de tenir le plus longtemps possible. Avancer blessé, mais debout. Ces batailles remontent à plus loin que moi, et se prolongeront longtemps après mon départ. Leur violence est terrible et pourtant, pourtant, c’est ici que j’ai choisi de vivre. Vers ce monde-là que je m’en retourne chaque fois que l’autre me pèse. Non par masochisme, mais parce que c’est là, seulement, que je ressens l’exaltation de vivre.
Laissez-moi tranquille
Laissez-moi tranquille. Ne voyez-vous pas le mur que j’ai construit, à force de m’y cogner ?
J’ai la tête dure, mais je finirai bien par en briser la coque. Il y a trop de choses à penser, trop de choses inutiles qui m’empêchent d’avancer.
Laissez-moi faire. Je n’ai pas besoin d’aide. Il y a des chaînes aujourd’hui qui m’entravent, mais voyez : je les détache une à une. Parfois, je préfère m’isoler, pour mesurer mes chances. Il y a encore des choses qui ne passent pas. De la colère à ravaler. Une haine recuite à digérer. Ça pèse sur l’estomac. J’ai le ressentiment au bord des lèvres, de la rancœur à la place du cœur. Tout cela finira par sortir.
Laissez-moi tranquille. Laissez-moi faire. Mais ne partez pas. Ne me laissez pas seul.
Les ambiguïtés
Peut-être que ce qui ressemble à de la colère est de l’amour. Il faut accepter les ambiguïtés. Certaines colères sont des prières. Les prières sont parfois des gages d’amour.

