Le bruit des jours ·9 août 2026

Chaque dimanche, le journal de la semaine.

Papillon de nuit

J’ai ouvert les yeux, le jour était à peine levé. Un papillon de nuit de la taille de ma main s’est envolé de sous mon oreiller, emportant tous mes rêves. Je me retrouvais seul, perdu dans mes pensées. Assis face au chêne centenaire, j’ai lu quelques pages de Kerouac, une tasse de café à la main. Les hirondelles tournaient dans le ciel. Je me laissais bercer par les chants des oiseaux. Les trois chats étaient couchés sur la terrasse, à mes côtés. Le ciel était traversé de nuages gris. Un chien aboyait, plus haut dans le village. La cloche de l’église a sonné l’heure et j’ai pris mon carnet pour l’écrire avant de l’oublier.
Bientôt, j’affronterai dans le miroir de la salle de bain mon visage ravagé par la fatigue, si pâle qu’il pourrait disparaître, et seuls mes yeux, plus bleus encore, brilleront sous la lumière du néon, pour me rappeler que je suis toujours vivant.
Il faudra une nouvelle fois chasser la tristesse qui m’étreint pour aller braver le monde, m’accrocher au bonheur fugace de ces instants vécus dans cet entre-deux des jours, en communion avec la nature, où je dialoguais avec un auteur mort à peu près quand je venais au monde, cherchant à mon tour, sans le savoir, mon satori.
Dans la forêt, on distingue encore les quelques planches restées debout de la cabane qu’avaient érigée autrefois des enfants dans le dépli d’un arbre.
Je ne sais plus ce qu’on peut écrire, de ce monde effondré. Avons-nous déjà tout perdu ?


Les marges

Il y a beaucoup de choses qui m’étouffent en ce moment. Qui m’empêchent de dormir. M’empêchent de créer.
Ces choses-là dont le bon sens voudrait qu’elles prennent le pas sur le reste : tâches administratives, démarches, organisation, finance. Paperasse. Paperasse. Paperasse. Le temps que je passe à remplir des formulaires est du temps volé à l’écriture. Ces choses contaminent le quotidien, envahissent jusqu’aux rêves quand enfin j’arrive à dormir.
L’administratif est la grande machinerie de la société qui se regarde tourner en rond. Un virus qui pervertit le langage, et anesthésie la créativité.
Toujours, il faut, sans se tromper, cocher des cases, s’appliquer à ne pas écrire dans les marges.
Mais moi, ce sont les marges qui m’intéressent.


La solitude

… il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer (Samuel Beckett)

J’aimerais me sentir moins seul. Je suis entouré, aimé, accompagné. Mais il y a des choses que je ne peux qu’affronter seul. Cela pèse sur mon humeur et m’isole un peu plus. J’essaie de me projeter dans un avenir heureux. Seulement, le futur semble bouché. L’écriture me maintient debout, mais en vivre ? Les meilleures années, mes droits d’auteur font moins qu’un mois de salaire. Je rêve d’un collectif à géométrie variable ; d’écrivains et de musiciens. Je rêve d’ouvrages écrits à plusieurs mains, de revues, d’enregistrements. Certaines tentatives en ce sens ont abouti par le passé, mais rien n’a tenu dans le temps. J’en ai ma part de responsabilité. Trop solitaire. Trop individualiste, sans doute. « Je suis d’un autre pays que le vôtre ; d’une autre solitude. » Jamais les mots de Ferré n’ont autant résonné en moi que ces jours-ci. Étrange pays que le mien : je crois le connaître par cœur et il me surprend toujours. Ses frontières sont floues, son territoire immense, qui n’a de limites que celles de mes pensées, et, s’il n’est connu que de moi, je n’y suis jamais vraiment seul. Mes chers disparus m’y font cortège. Il est peuplé de fantômes surgis de tous les livres que j’ai lus, de tous les films vus, de tous les rêves que j’ai faits. C’est un lieu magique, qui tient dans un atome enfermé sous mon crâne, mais se déploie jusqu’aux confins de l’univers. Il est de toutes les temporalités, un instant unique qui renferme toute éternité. J’y suis présent de ma naissance jusqu’à ma mort, et je pourrais tout savoir si je le voulais vraiment, mais je me contente d’être vivant. Il faut continuer. Je ne peux pas continuer. Je vais continuer.



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Commentaires

7 réponses à « Le bruit des jours ·9 août 2026 »

  1. Avatar de françoise RENAUD

    ah ces mots forts, si forts, ceux de Beckett que tu répètes, ceux de Ferré…
    ils sont ta litanie, ton garde-fou quand tu contemples le vide
    tellement avec toi dans ce parc immense de solitude, c’est notre lot, il y a des choses et des espaces qu’on ne peut partager avec personne…
    mais l’affection est immense elle aussi, tu le sais…

    1. Avatar de Philippe Castelneau

      Merci Françoise…

  2. Avatar de Wintrebert
    Wintrebert

    Je ne sais plus ce qu’on peut écrire, de ce monde effondré.

  3. Avatar de Wintrebert
    Wintrebert

    Zut, je ne sais pas encore me servir de ton site. Je voulais mettre ta phrase en citation, parce qu’elle me parle, ô combien : oui, que peut-on encore écrire, de ce monde effondré, et comme il faut à chaque fois que j’entre toutes mes coordonnées, c’est parti sans que je puisse compléter.
    Ce qui me parle aussi, c’est le monde imaginaire qui est le nôtre, peuplé de tous nos fantômes, réels ou fictionnels.

    1. Avatar de Philippe Castelneau

      Merci Joëlle 😉

  4. Avatar de Boris Dunand
    Boris Dunand

    Moins seul de lire cette autre solitude… merci Philippe

    1. Avatar de Philippe Castelneau

      Merci à toi Boris.

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