Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Tout était plus simple
You want to be inspired and to make it happen — taste the fruit of your ambition. But you’re now realizing it’s tougher in reality than it was when you were dreaming it up back home in Vermont.1 — Frank Miller
Tout était plus simple quand tu te contentais de rêver. Tout alors semblait possible. Tu te fiais à ta bonne étoile. Tu attendais un signe, tu scrutais le ciel et c’est une pluie de grêle qui s’est abattue sur toi.
Ton monde s’effondrait. Tu étais nu dans un champ de ruines. Tout ce en quoi tu croyais avait disparu. Le feu qui brûlait en toi avait été soufflé par un mal qui te rongeait de l’intérieur. Une espèce de crabe bleu proliférait en colonisant ton corps. Au scanner, ça ressemblait à la Voie lactée. Des milliers de points lumineux comme autant d’étoiles. La plus grosse luisait étrangement dans ta nuit. Ton étoile noire. Elle se nourrissait de tes peurs. Alors tu as compris. Elle préexistait à la maladie. C’était toi qui l’avais créée. Elle était l’envers de tes rêves, le poids qui te retenait d’avancer. Tu apprenais désormais à déchiffrer les oracles. Tu lisais entre les lignes. La mine contrite des médecins ne te laissait pas beaucoup de chance. Pour certains, le combat était perdu d’avance.
Mais quelque chose a changé. Perdu pour perdu, tu as choisi de te battre, avec tes propres armes. Tu as convoqué les héros de papier qui avaient bercé ton enfance, et fait venir à toi tout ce que tu comptais de géants dans ton panthéon personnel, pour mener la charge à bas bruit.
D’abord, ériger des barricades, puis, pied à pied, reconquérir les territoires, jusqu’à défaire l’ennemi.
L’ennemi s’est replié sur lui-même, invisible au scanner, toujours tapi dans l’ombre. Mais tu n’es plus seul. Tu as érigé un nouvel Olympe où ceux que tu as assemblés se sont installés à demeure.
Et au centre de ta sphère céleste trône désormais, invisible, l’enfant roi, le divin enfant, que par lâcheté tu as trop longtemps voulu taire.
Le chemin
Et qui pourrait tolérer, se demande un jeune homme, de n’être pas écrivain ? — Jean Paulhan
Le vrai chemin va sur un câble, qui n’est pas tendu en hauteur, mais juste au-dessus du sol. Il semble plus destiné à faire trébucher qu’à être parcouru. — Kafka
Quelle idée, tout de même, de se croire à vingt ans un chemin tout tracé. Peinant cependant à en distinguer les contours, je me perdais mille fois en route.
Il aura fallu bien des détours pour que je me retrouve.
J’avais effectué un tour sur moi-même, et si mes pas m’avaient, après tant d’errances, ramené à l’endroit d’où j’étais parti, je n’étais plus le même.
Plus vieux, endurci et mieux assuré de mes choix, je portais en moi les blessures et suffisamment d’histoires pour remplir plus de livres que je n’en pourrais écrire ; le vécu de toutes mes vies, celles que je m’étais rêvées, celle que j’avais subie et celle où je m’étais laissé couler, tandis que s’ouvrait enfin celle de l’accomplissement.
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Tu veux être inspiré et le faire advenir, goûter le fruit de ton ambition. Mais tu réalises à présent que c’est plus rude dans la réalité que lorsque tu en rêvais, chez toi, dans le Vermont. ↩︎
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