Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Une nuit sans LuneUn tigre dans le jardinJe ne rêvais pas
Flaubert est mort
Flaubert est mort le 8 mai, entre 11 heures et midi, foudroyé par une attaque.
Pour vous, ce n’est peut-être pas un scoop, mais pour moi qui le fréquente quotidiennement depuis août dernier à travers sa correspondance, c’est un choc.
À peine deux semaines plus tôt, il écrivait : « je me flattais d’avoir terminé le premier volume ce mois-ci ; il ne le sera pas avant la fin de juin, et le second au mois d’octobre. J’en ai probablement pour toute l’année 1880. Je me hâte pourtant, je me bouscule pour ne pas perdre une minute et je me sens las jusqu’aux moelles. »
C’est ainsi, on se construit patiemment une vie et on croit toujours aux lendemains, mais rien n’est jamais promis. Il suffit d’un instant pour que tout s’écroule et que tout disparaisse.
Ce qui m’agite
Qu’est-ce qui m’agite vraiment ?
Note les choses comme elles viennent, m’a commandé l’oracle. Tout ce à quoi tu penses, écris-le. Pose les mots ; pose ton fardeau. Laisse le vide se faire en toi.
Hier, un oiseau est tombé du nid. Un chat dormait sur le parapet. Un autre, sur mes genoux.
Où suis-je, maintenant ? Pas encore là où je voudrais être. Pendant ce temps, d’un continent l’autre, des hommes courent après un ballon. Un vieillard sénile se rêve en roi du monde. Pour le divertir, on se bat sur un ring et c’est en musique et dans les rires qu’on fait couler le sang.
Tout cela, je l’ai lu autrefois dans des livres, et je n’y croyais pas. À trop chercher à se faire peur, on finit par ouvrir des brèches. Le feu vient désormais du ciel, et sous les coups et les bombes, c’est toujours les femmes et les enfants d’abord.
Quelqu’un a fait un pari fou. Il a hypothéqué nos âmes.
Les vieux réflexes
Oublie tes vieux réflexes. Plus rien ne fonctionne comme avant, ni ton corps, ni les humains qui semblent avoir perdu tout sens de la mesure. La planète, elle, ne va pas si mal. Elle se moque de nos coups de chaud, de nos errements. Elle s’adapte, sans doute satisfaite de nous voir nous auto-détruire, après le mal qu’on lui a fait.
Qu’on entraîne avec nous plusieurs millions d’espèces pèse peu à son échelle. Les formes que prend la vie sont infinies. C’est notre monde qui disparait, non pas le monde ; les conditions de notre survivance que nous mettons chaque jour un peu plus en péril, pas celles de la planète.
Et quand bien même nous parviendrions à réaliser le grand chelem, pandémies, hiver nucléaire et extinction complète, parions qu’après quelques millions d’années, autant dire une fraction de seconde à l’échelle de l’univers, de nouvelles formes de vies encore inimaginables apparaitront pour repeupler la Terre.
La perte immédiate ne se mesure qu’à notre échelle : je parle de notre intelligence que nous n’arrivons pas à mettre au service du bien commun. Sommes-nous trop auto-centrés ?
La conscience, ce que nous croyons être notre irréductible essence, que nous appelons aussi notre âme, ne nous appartient pas, et n’est pas propre à notre humanité, ni même au seul règne animal. Le vivant est multiple, tout comme les formes d’intelligence.
Nous courons au bord d’un précipice sans voir la nature qui se déploie sous nos yeux dans son infinie complexité. Si seulement nous perdions nos vieux réflexes et apprenions à regarder, peut-être pourrions-nous comprendre que c’est là son ultime cadeau à une humanité en perdition ?
Le Soleil ne tourne pas autour de la Terre, et le monde ne tourne pas autour de nous. Il n’est peut-être pas trop tard pour revenir humblement à la table du vivant. La nature ne nous est pas extérieure mais constitutive. Nous sommes uns et multiples, formés des mêmes atomes et traversés par un même flux de conscience.
Mais voilà, nous continuons à nous déchirer pour un lopin de terre quand c’est l’univers qu’on nous a donné en partage.
À vous aussi, on a dit que ce Dieu au nom duquel tous se battent est amour ?
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