Dans une interview pour le site Alan Moore World, accordée en mai 2025 et toujours d’actualité, le scénariste et écrivain offre à la question « Que pensez-vous de la situation politique actuelle dans le monde ? » la meilleure des réponses possibles.
En voici la traduction (la version originale est en note de bas de page1, mais je vous invite à lire l’interview dans son intégralité : Alan Moore est toujours passionnant à écouter).

Que pensez-vous de la situation politique actuelle dans le monde ? Peut-on raisonnablement garder espoir, ou le scénario est-il inévitablement sombre pour l’Humanité ?
Alan Moore : Ma réponse tient des deux à la fois. L’espoir est toujours la seule position rationnelle, dans la mesure où renoncer à espérer la réussite revient à garantir l’échec ; et si jamais le pire devait arriver, il vaut assurément mieux s’en aller en sachant qu’on y a résisté, qu’on a lutté de toutes ses forces pour l’empêcher. Alors oui, il y a toujours de l’espoir. Cependant, je crains que le monde ne soit inévitablement promis à une période sombre, et l’espoir réside dans notre capacité à y survivre et à bâtir, à partir d’elle, quelque chose de meilleur.
Si nous voulons un avenir habitable pour nous, pour nos enfants et pour les enfants de nos enfants, alors permettez moi de suggérer, tout simplement, que nous cessions d’élire et de tolérer des bouffons fascistes patents, au seul motif que nous les trouvons divertissants, comme s’ils étaient des colocataires de Big Brother2. Ceci n’est pas de la télé réalité. Ceci est la réalité, ou ce qu’il en reste. Protestons plutôt, tempêtons contre ces crétins nazis baveux jusqu’à notre dernier souffle, au lieu de sourire béatement tandis qu’Elon Musk « nous envoie son cœur », façon Nuremberg. Rappelons que ce sont des crétins suicidaires lorsqu’ils s’obstinent à prétendre que le changement climatique est un canular chinois. Ne cédons pas un pouce de terrain à ces cons sans cervelle.
Et, plus important encore que de condamner les forces à l’origine de ce désastre aux multiples visages, prenons nos responsabilités, pour nous mêmes et pour nos communautés. Cessons, pour l’amour de Dieu, de compter sur ces dirigeants et sur leurs structures sociales égoïstes, qui ne nous mènent nulle part sinon vers l’abîme. Si nous voulons que certaines choses continuent d’exister, comme une éducation digne de ce nom, des services de santé et de protection sociale, alors donnons notre énergie, notre temps, notre argent, notre art, aux nombreux projets communautaires qui surgissent par nécessité et tentent de contrer ces privations imposées par l’État ou par le monde toxique qu’il a engendré. Soutenez les mouvements et les manifestations écologistes, défendez les droits des minorités et des femmes à l’heure où ces droits leur sont arrachés par ce personnage de cauchemar doublé d’un pitre qui occupe actuellement la Maison Blanche. Formez des Arts Labs ou lancez des fanzines, en reconnaissant qu’il nous appartient sans doute, à nous aussi, de produire notre propre art et nos propres divertissements. Et faites quelque chose, petit ou grand, pour que le monde autour de vous ressemble un peu plus à celui dans lequel vous voulez vivre. Bonne chance.
- La version originale de l’interview :
What do you think of the current political situation in the world? Can we reasonably have hope, or is the scenario inevitably gloomy for Humanity?
Alan Moore: My answer is both. Hope is always the only rational position, in that to give up hope of success is to guarantee failure and, in the event that the worst happens, it is surely better to go out knowing that you resisted it and struggled your very best to prevent it from happening. So, yes, there is always hope. But, yes, I fear that the world is inevitably in for a gloomy period, and the hope is that we can survive it and build something better from it.
If we wish to have an inhabitable future for us and our children and their children, then might I quietly suggest we stop electing and tolerating obvious fascist buffoons because we think they’re entertaining characters, as if they were housemates on Big Brother. This isn’t reality TV. This is reality, or what’s left of it. Let us instead protest and rail at these dribbling Nazi idiots to our last breath, rather than beam stupidly as Elon Musk ‘sends his heart out to us’ Nuremberg style. Let us point out that they are suicidal cretins when they insist that climate change is a Chinese hoax. Let us not give these witless fuckers an inch.
And, more important than condemning the forces driving this multi-faceted disaster, let us take responsibility for ourselves and our communities. Let us for God’s sake stop relying on these leaders and their self-serving social structures that lead us nowhere save into the abyss. If we want things to exist – things like proper education, health and welfare services – then let us give our energies, our time, our money, our art, to the numerous community projects that are springing up of necessity and attempting to counteract these privations of the state or the toxic world it has created. Support environmental movements and protests, stand up for the rights of minorities and women at a moment when those rights are being clawed away from them by the horror story/laughing stock currently in the White House, form Arts Labs or start fanzines in recognition of the fact that we should probably think about providing our own art and entertainment too, and do something, some little or big thing to make the world around you more like the world you want to live in. Good luck. ↩︎ - Big Brother, qui tire son nom du roman 1984 de George Orwell, est la version anglo-saxonne de Loft Story en France. ↩︎



