Quatuor à dire

Le jour, c’est un lieu sans intérêt. Un non-lieu : une route qui part en zigzaguant, un fossé, un domaine à l’abandon envahi par les mauvaises herbes, qui certains soirs fait office de parking sauvage. De l’autre côté de la route, un vrai parking, une salle de spectacle aux murs gris recouverts d’une armature métallique qui s’éclaire les soirs de représentation. Plus loin, un grillage, avant un emplacement dédié au foot amateur. Et le funérarium. La nuit, le parking est désert. Le bâtiment destiné au spectacle est plongé dans le noir. Les ténèbres ont avalé le funérarium. Les terrains de foot sont redevenus des terrains vagues. Lieu vide envahi par les ombres. Il y a un certain vertige à venir se perdre là. Parfois, s’arrêter au feu et regarder alentour. Faire quelques mètres et se garer sur le bas-côté. L’appareil photo à portée de main, attendre le surgissement de quelque chose qui ne viendra pas.

J’ai menti par omission. À droite de la salle de spectacle, il y a un skate park. Le skate park est fréquenté le jour. J’y accompagne mon fils parfois. Souvent, il vient seul et me rejoint ensuite. Des bus passent toutes les 10mn, il y a un arrêt sur la route qui traverse l’espace entre la salle et le skate park. On ne peut pas tourner à gauche au feu, mais il y a une voie à sens unique qui débouche de la ville toute proche. À droite, la route en zigzag longe un moment l’autoroute, avant de déboucher sur un petit village. Autrefois, m’a-t-on dit, ce village était un havre de paix perdu en pleine campagne, pourtant à peine à vingt minutes de la ville. Aujourd’hui, il est coincé entre l’autoroute et la nouvelle voie de chemin de fer, et il faut moins de dix minutes pour rejoindre la ville.

Tapie dans les hautes herbes, la nuit surgit quand le jour, fatigué, vient à décliner. Avec la nuit surviennent le mystère et le trouble. La peur parfois. La mort n’est jamais loin. Si on devait croiser quelqu’un ici, à cette heure, il aurait la démarche bancale et les yeux d’un fou ou d’un esprit revenu visiter les vivants.

Le lieu a été choisi au hasard. Le premier à s’être présenté. Un lieu souvent emprunté sans qu’on y ait consciemment prêté attention. Peut-être pas le meilleur ni le plus propice à l’écriture. Un lieu dont il n’y a objectivement pas grand-chose à dire. Un non-lieu, on l’a dit. Mais l’absence du lieu permet à l’imagination de se dévider. Le lieu vide s’offre comme réceptacle à l’écriture. À partir de ce lieu insignifiant et gris le jour, des terrains vagues, des herbes folles et du béton, on peut écrire une fable périurbaine encrée dans le réel. On peut s’y projeter le soir et en dessiner les marges. Imaginer ici des rencontres, une amitié. Une rixe sanglante sur le parking. La naissance d’une histoire d’amour. Un récit fantastique, hanté par la mort. Le non-lieu est le lieu de tous les possibles, un réservoir des écritures.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

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