Zuihitsu

« Je suis un écrivain japonais », un entretien avec Dany Laferrière conduit par Michael Ferrier, à retrouver en ligne ici, sur Tokyo Time Table.
Un court extrait, où il est question de techniques d’écriture et de Zuihitsu :

M.F. – Tes livres sont souvent catalogués comme des romans, mais d’un genre un peu particulier. Ils me font souvent penser au zuihitsu. C’est un genre japonais médiéval qui arrive à mélanger du romanesque, du récit, du reportage parfois, de la chronique un peu politique, de l’épistolaire, de la description aussi, des tableaux ou des tableautins, de la poésie enfin. Les grands praticiens de cette petite forme sont d’ailleurs deux écrivains que tu cites dans tes livres : Murasaki Shikibu et Sei Shônagon.

D.L. – il me faut couper, monter et mélanger. J’aime bien mettre les morceaux qui ne se ressemblent pas et puis quand même, à un moment donné – même pour moi-même – le fond de l’affaire se révèle, brusquement. C’est d’abord une sorte de supposition, comme si j’essayais un peu les choses et puis brusquement, on a une saisie de l’affaire. Dans le récit linéaire, c’est la suite des choses qui révèle, jusqu’à la conclusion, tandis que là, c’est par plaques. Les morceaux se mettent l’un à côté de l’autre – et puis brusquement, on a un éclat, un chaos, un roman.

Oui, j’aime bien ce genre, ces journaux où l’on met tout. Moi, je me laisse à l’intérieur de mes livres jusqu’à ce que les choses que j’y ai mises m’échappent à moi-même. J’écris vraiment dans une sorte de transe, je le sens au moment où je le fais mais après, quand je prends du recul, je n’arrive plus à saisir les choses mais je sais très bien que de tout ce que j’ai mis là, rien n’a été mis au hasard. Ce n’est pas forcément une architecture, une réflexion pensée, mais tout a été mis, que ce soit par l’émotion ou par la réflexion, avec une raison.

Mon principe d’écriture, depuis que je suis enfant, c’est : la Terre qui tourne autour du soleil tout en tournant sur elle-même. J’ai toujours été fasciné par ce mouvement total. Et c’est comme ça que j’aime écrire aussi : je crée une histoire où il y a une révolution de quelque sorte que ce soit – cette première partie-là est très facile à faire, parce que c’est une courbe totale – et à l’intérieur, je crée un deuxième mouvement de difficulté, où il y a du mouvement à l’intérieur du mouvement. C’est très clair : je suis obsédé par le mouvement et l’immobilité.

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Quatuor à dire

Le jour, c’est un lieu sans intérêt. Un non-lieu : une route qui part en zigzaguant, un fossé, un domaine à l’abandon envahi par les mauvaises herbes, qui certains soirs fait office de parking sauvage. De l’autre côté de la route, un vrai parking, une salle de spectacle aux murs gris recouverts d’une armature métallique qui s’éclaire les soirs de représentation. Plus loin, un grillage, avant un emplacement dédié au foot amateur. Et le funérarium. La nuit, le parking est désert. Le bâtiment destiné au spectacle est plongé dans le noir. Les ténèbres ont avalé le funérarium. Les terrains de foot sont redevenus des terrains vagues. Lieu vide envahi par les ombres. Il y a un certain vertige à venir se perdre là. Parfois, s’arrêter au feu et regarder alentour. Faire quelques mètres et se garer sur le bas-côté. L’appareil photo à portée de main, attendre le surgissement de quelque chose qui ne viendra pas.

J’ai menti par omission. À droite de la salle de spectacle, il y a un skate park. Le skate park est fréquenté le jour. J’y accompagne mon fils parfois. Souvent, il vient seul et me rejoint ensuite. Des bus passent toutes les 10mn, il y a un arrêt sur la route qui traverse l’espace entre la salle et le skate park. On ne peut pas tourner à gauche au feu, mais il y a une voie à sens unique qui débouche de la ville toute proche. À droite, la route en zigzag longe un moment l’autoroute, avant de déboucher sur un petit village. Autrefois, m’a-t-on dit, ce village était un havre de paix perdu en pleine campagne, pourtant à peine à vingt minutes de la ville. Aujourd’hui, il est coincé entre l’autoroute et la nouvelle voie de chemin de fer, et il faut moins de dix minutes pour rejoindre la ville.

Tapie dans les hautes herbes, la nuit surgit quand le jour, fatigué, vient à décliner. Avec la nuit surviennent le mystère et le trouble. La peur parfois. La mort n’est jamais loin. Si on devait croiser quelqu’un ici, à cette heure, il aurait la démarche bancale et les yeux d’un fou ou d’un esprit revenu visiter les vivants.

Le lieu a été choisi au hasard. Le premier à s’être présenté. Un lieu souvent emprunté sans qu’on y ait consciemment prêté attention. Peut-être pas le meilleur ni le plus propice à l’écriture. Un lieu dont il n’y a objectivement pas grand-chose à dire. Un non-lieu, on l’a dit. Mais l’absence du lieu permet à l’imagination de se dévider. Le lieu vide s’offre comme réceptacle à l’écriture. À partir de ce lieu insignifiant et gris le jour, des terrains vagues, des herbes folles et du béton, on peut écrire une fable périurbaine encrée dans le réel. On peut s’y projeter le soir et en dessiner les marges. Imaginer ici des rencontres, une amitié. Une rixe sanglante sur le parking. La naissance d’une histoire d’amour. Un récit fantastique, hanté par la mort. Le non-lieu est le lieu de tous les possibles, un réservoir des écritures.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Renversements et variations

Il n’y a aucune règle pour une bonne photographie, il y a seulement de bonnes photographies – Ansel Adams

J’ai toujours un appareil photographique sur moi. Pour fixer les détails les plus infimes du quotidien. Je règle l’exposition en quelques secondes, en fonction du sujet : la vitesse plus ou moins rapide de l’obturateur, l’ouverture plus ou moins grande du diaphragme et la sensibilité ISO, toujours la plus basse possible. Le doigt relâche le déclencheur, je suis déjà passé à autre chose. Plus tard, je retrouve des instants volés, à peine entr’aperçus, que je peux désormais explorer à loisir. Voler du temps au temps, c’est ça, la photographie.

J’ai dit les trois points auxquels il faut être attentif lorsqu’on prend une photo, mais combien de photos ratées pour une photographie réussie ? Une sur trente-six ? Deux ou trois par planche contact ? Le photographe est un animal solitaire qui se confronte seul à ses échecs.

À force de prendre des photographies, les réglages nécessaires deviennent des automatismes, et l’appareil du photographe un objet abstrait, purement utilitaire. Un rectángulo en la mano, disait Sergio Larrain. À ce moment, il est possible de rêver les photographies sans avoir à les prendre. À ce stade, la photographie est un art zen. Une méditation.

J’ai dit les règles d’expositions. J’ai dit la solitude du photographe. J’ai dit le rêve éveillé. Mais je n’ai rien dit de la lumière.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).