vers un écrire film, #01 | 1m 54s en fumée

La scène est filmée en noir et blanc, non par choix esthétique, mais parce qu’il s’agit d’une scène pour un documentaire destiné à la télévision, et la télévision en ce temps-là (et pour un an encore, pratiquement jour pour jour) n’émet qu’en noir et blanc.

Gros plan sur un homme noir, les cheveux ébouriffés. Il est assis et son visage est en partie caché derrière une bouteille en verre, une carafe d’eau, posée devant lui. La bouteille est vide. L’homme est légèrement penché en avant, il allume une cigarette qu’il tient de la main gauche. Dans un même mouvement, au moment où la cigarette s’embrase, il agite deux fois les doigts de sa main droite pour éteindre l’allumette et la jeter devant lui. La cigarette change de main alors qu’il relève la tête et tourne le regard vers le ciel. Il y a quelque chose de la béatitude dans son expression tandis qu’il aspire profondément la fumée. Il sourit à une personne qui lui parle et qu’on ne voit pas, dont ne distingue pas non plus les paroles. Tirant encore sur la cigarette, l’homme se saisit de la bouteille sur la table. Il rit, s’assure en l’inclinant que la bouteille est vide, tire encore sur la cigarette avant de mettre sa bouche en coeur pour souffler la fumée en direction de la carafe. Il s’amuse des ronds que fait la fumée devant lui. Il recommence deux, trois fois, rit encore, claironne une ou deux notes entre ses dents qui semblent dire : hey, regardez bien ce qui va suivre !

La caméra le filme en très gros plan, ses doigts contre ses lèvres, la cigarette serrée entre les doigts, ses yeux fermés, la fumée qui sort de sa bouche en coeur qui recouvre d’un voile blanc opaque presque tout son visage.
Il parle aux autres : wait, wait, wait… il se concentre, ferme les yeux, se tient le front, il joue encore à faire des ronds, fait silence, et puis il rit et d’autres rires lui font écho.

Plan large : une pièce, un restaurant, on ne sait pas quelle heure il est. Il y a une grande table autour de laquelle ils sont plusieurs attablés avec lui, devant les restes d’un repas. On entend des éclats de voix où se mêlent l’anglais et le français, sans qu’il soit possible de comprendre ce qui est dit dans l’une ou l’autre langue. Au relâchement des corps, on devine qu’il est tard. Derrière eux, une autre table, vide celle-là, sinon pour quelques bouteilles et des serviettes roulées en boule. Entre les deux tables, un homme est assis légèrement en retrait qui observe la scène, les mains croisées devant son menton, son index posé contre ses lèvres. À la gauche de l’homme noir, un jeune type, chemise, veste et cravate sombre, cigarette à la main, rit en regardant la caméra.

Travelling latéral gauche. L’homme noir essuie sa bouche avec sa serviette. Un homme, pull à col roulé blanc sous une veste noire lui tourne le dos. Il parle à son voisin, assis presque à l’angle de la table. Cet homme-là porte lui aussi un col roulé, de couleur noire, il a les manches remontées sur les avant-bras, une montre au poignet. Il tient quelque chose dans ses mains, un paquet de cigarettes, peut-être.

Cut.
Intertitre : « ronds de fumée » lettres blanches, en minuscule, sur fond gris.
Cut.

Plan américain sur l’homme assis dans l’angle, l’homme au col roulé noir. On voit qu’il porte un jean, il a les jambes croisées, le coude droit posé sur sa cuisse. Il ouvre machinalement son paquet de gitane et en sort une cigarette, tout en parlant à son voisin de droite, qui porte lui aussi (décidément) un col roulé, mais de teinte plus claire, peut-être rouge. Ce dernier s’étire et repousse sa chaise en arrière tandis que quelqu’un, hors champ, leur parle. L’homme au col roulé noir allume sa gitane. La caméra recule un peu. L’homme au col roulé noir se met à son tour à faire des ronds de fumée. La caméra zoome sur son visage, saisissant au passage une expression d’ennui chez celui qui est assis en retrait et qui tient toujours ses mains croisées devant sa bouche. L’homme au col roulé noir éclate de rire, dit quelque chose, tire à nouveau sur sa cigarette. Gros plan sur son visage, léger flou le temps de faire la mise au point sur sa bouche entr’ouverte. Il lâche cinq ronds de fumée, on ne voit que ça, sa bouche, ses lèvres ouvertes en rond qui relâchent la fumée dans une répétition sensuelle.

Puis la caméra part dans un long travelling latéral et circulaire qui nous donne à voir, enfin, toutes les personnes attablées. Ils sont une dizaine en tout, tous des hommes relativement jeunes et ils rient et fument tous ; ils sont une dizaine, et ils sont vraiment deux, l’homme noir et l’homme au col roulé noir, qui ne parlent pas la même langue, mais qui partage la même solitude et les mêmes jeux destinés à faire diversion.

Cut.


À Nancy, le 14 octobre 1966, Jimi Hendrix et Johnny Hallyday font des ronds de fumée au café Foy, sous l’oeil de la caméra de Claude Goretta : https://www.rts.ch/archives/


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

Il se trouve que j’avais choisi de travailler sur cette vidéo de Claude Goretta dès l’annonce de l’exercice par François Bon, le 26 novembre dernier. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un des protagonistes du film a choisi de tirer sa révérence. On peut dès lors, et sans trop se tromper, considérer mon texte comme un hommage humble et sincère à une personnalité hors norme.

La solitude du photographe

Arizona, USA — 2013

Le motel, un phare au milieu du désert. Dernière frontière avant les zones hostiles. Il est assis à califourchon sur sa chaise, face à la piscine vide. Peut-être que c’est le vide qu’il contemple. Il attend. Il n’attend rien. Étranger aux tourments du monde, comme s’il se tenait précisément en son centre, dans l’œil du cyclone. Immobile, tandis qu’autour de lui souffle la tempête. Les gens vont et viennent, et lui garde son rythme. Subtil, presque invisible.

Il faisait comme nous tous, avant, il s’agitait comme vous et moi. Le temps s’est déposé sur lui par vague, il l’a poli. Sans doute que c’est d’être resté aussi longtemps ici, au même endroit. Le temps passe, il file entre les doigts comme le sable du désert, pourtant il y a toujours le désert à perte de vue. Il a compris ça. Il est venu ici pour se soustraire aux hommes. C’est ce qu’il dit. C’est faux, d’ailleurs, il est venu d’abord pour se confronter à ses démons. À l’issue du combat, ils ont convenu d’un gentlemen’s agreement.

Avec le temps, il a pris goût à la solitude. Depuis, chaque matin, aux premières heures de l’aube, il s’enfonce dans le désert, son appareil photo à la main. Il a toujours fait ça, pour rien, en apparence : inlassablement, aller chaque jour photographier la même chose, pour en fixer les imperceptibles mouvements. De la photographie comme d’un satori. Il s’avance dans l’espace, dans le jardin des formes floues, l’appareil photographique dans sa main est un outil magique qui ouvre les portes du temps, figeant les objets dans le moment présent. L’appareil ouvre l’esprit de celui qui regarde au travers, il dit. La structure du cosmos se révèle autrement ; plus fluide. Les choses bougent différemment, il n’y a plus de haut ou de bas. L’œil du photographe se fond dans l’appareil, il se fond dans l’univers, il va lentement et les objets s’agencent au gré de ses variations. Le ciel et la terre se confondent. Le voile se lève juste avant que retombe le rideau de l’obturateur ; 1/125e de seconde peut-être pour voir la vérité crue. 1/125e de seconde pour fixer la beauté ou l’horreur. Il reçoit ça dans un état de grâce. Est-ce qu’il s’agit d’un rêve ? Il n’y a pas d’étoile à suivre, ni même un signe. Le monde est un mouvement vers l’ailleurs, une marche dans toutes les directions.

Pour nous, le passé ne passe pas ; une vieille chimère, la nostalgie de lointains hivers, le souvenir d’une lande recouverte d’ivoire où nous marchions ensemble, où nous marchons encore, inconsolés. Lui n’est déjà plus là.

Assis à califourchon sur sa chaise à contempler le vide, il agit comme un arc électrique qui provoque la fusion du temps et de l’espace. Il est l’anomalie potentielle qui ouvre un passage dans le ciel.

Ferme les yeux et tu verras, il dit : chaque jour, il y a un monde qui finit. Chaque jour, une nouvelle apocalypse.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
Et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo.

les secondes passent avec une lenteur infinie


Le message préenregistré qui annonce par deux fois la prochaine station, le crissement des freins quand le métro arrive à quai, la brusque secousse avant-arrière, le claquement des portes qui s’ouvrent, le brouhaha diffus qui l’enveloppe parfaitement (une gangue faite de paroles échangées, de rires, de filets sonores aigus brouillés en provenance des casques ou écouteurs intra-auriculaires branchés sur smartphones ; les gens qui se lèvent tous ensemble, les pas, les roulettes des valises, le froissement du plastique, du coton, des tissus — vestes qui retombent, sacs ajustés sur l’épaule, même le souffle léger de la toile fixée sur l’armature des sièges qui se tend lorsque les corps s’en extraient), tout ça son cerveau l’a identifié, classé, mémorisé sans qu’il s’en rende compte. Le stylo tenu au-dessus du carnet noir, il n’en a que l’écho inconscient ; la pensée en suspens, il est tout entier à observer le ballet compact des personnages qui rentrent et sortent de la rame. De la grisaille qui surcharge tout l’espace se détache des aplats mouvants de beige, de rouge et de vert : auréolée de lumière, une silhouette sur le quai marche dans sa direction ; on dirait que c’est vers lui qu’elle se dirige (pour lire de près, il porte des lunettes, mais quand il lève les yeux à ce moment précis, il voit flou ; il ne comprend pas pourquoi, il a oublié les verres de correction, son esprit occupé à la phrase qui trace des arabesques dans sa tête), bientôt, les couleurs s’agrègent devant lui, la femme qui s’avance gracieusement, il la contemple maintenant magnifiée bien que plus vaporeuse encore, il esquisse un geste vers ses lunettes, mais une note de musique, une voix et le voilà déjà transporté ailleurs, son cœur se serre, réminiscence d’une histoire ancienne, tu verras, tu verras (coincée dans l’angle d’un des couloirs de sortie, invisible depuis la rame, une fille seule avec sa guitare chante Nougaro) ; la sonnerie du métro retentit précisément 5 secondes, les portes se referment, il détourne le regard — son stylo, son carnet, il a perdu le fil —, lorsqu’il relève les yeux la femme a disparu. Bien sûr, rien de tout ça n’est venu jusqu’à lui sous forme de pensées structurées ; des flashs, plutôt (images lointaines, souvenirs gazeux), qu’accompagnaient un imperceptible tressaillement du corps, un frisson, un battement de cœur. Et ça ne dura que quelques instants, 18 secondes d’éternité qu’il oublia pourtant presque aussitôt.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
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Fantôme de soi, écrivain

Cher F,
Pour répondre à l’exercice que tu nous as assigné, voici plusieurs jours que je m’échine à imaginer la biographie d’un auteur fantôme, et je n’arrive à rien. J’ai exploré les recoins de ma bibliothèque en quête d’inspiration, en vain. Et puis, en rêve, me sont venus une histoire et un nom. Au réveil, fébrile, je me suis précipité sur mon traitement de texte pour noter ce dont je me souvenais encore. Voilà, j’avais mon auteur. Seulement, peu après, je retrouvais pour déjeuner mon ami Florent G., et comme je lui en parlais, il fut pris d’un fou rire qu’il n’arrivait pas à contenir. « Tu plaisantes, bien sûr ? » finit-il par dire. Il s’avéra que je n’avais rien inventé : mon auteur, scénariste de comics dans les années soixante-dix, quoique fort méconnu, existait bien. Adolescent, j’avais même eu en main ses bandes dessinées, sans que je me souvienne de son nom (il faut dire qu’à l’époque, les auteurs étaient rarement crédités). Je me mis alors en quête d’informations à son sujet, mais ne trouvais rien, ni sur internet ni en bibliothèque. Enfin, je suis tombé sur ce texte étrange, déniché chez un bouquiniste et qui faisait partie d’un package promotionnel destiné à accompagner le lancement d’un projet multimédia qui, à ma connaissance, n’a jamais vu le jour. Je t’en propose un extrait, pour que tu t’en fasses une idée :

En France, dans les années 70, on lit Pif Gadget et les Quatre As ; nous lisions Jack Kirby, Gene Day et Edward Alexander Dawn.
En 82 la France se pâme devant Sophie Favier, nous, du haut de nos 15 ans, dans la torpeur de nos nuits moites, les yeux clos, nous faisons danser sous nos mains Margaux Hemingway et Pauline Lafont.
Quand la France bouge mollement sur « Vacances j’oublie tout », nous pogotons sur le cadavre encore tiède de Claude François, au son des Sex Pistols, des Ramones et des Cryo Boys on LSD.
Aujourd’hui Sophie Favier va bien. Margaux Hemingway et Pauline Lafont sont mortes. Jack Kirby, Gene Day sont morts; Sid Vicious est mort. Joey, Dee Dee, Johnny et Tommy Ramone sont morts également, et Edward Alexander Dawn, on ne sait plus très bien… Mais peut-être devrions raconter cette histoire autrement.

Edward Alexander Dawn: sorti de nulle part, il débarque à New York à la fin des années soixante et réinvente l’art de raconter une histoire illustrée en 24 pages. Si l’on ne se souvient plus guère de lui, son style immédiatement copié devient emblématique de la culture pop, combinant les styles classiques d’un Jack Kirby et d’un Wallace Wood avec la folie d’un Salvador Dalí. Le grand public l’ignore, mais il devient la coqueluche des happy few. Andy Warhol l’invite à la Factory, on lui prête une liaison avec Edie Sedgwick. Ça ne dure pas, et il quitte bientôt New York pour la Californie. Dans un marché dominé par deux éditeurs sur lequel ils règnent en maîtres, il se lance avec l’ambition de créer seul et en quelques mois un univers aussi riche que ceux patiemment élaborés trois décennies durant par ses concurrents. Ils ont Batman et les X-Men, lui s’inspire de l’épopée de Gilgamesh et veut redonner vie aux dieux babyloniens. Quelques titres sortiront bientôt, mais ils sont mal distribués, et l’affaire fait long feu. Dawn prend le maquis, on le retrouve quelques années plus tard musicien. On le dit fou, il se prétend magicien. Le voici chanteur, leader des Cryo Boys on LSD, un groupe punk qui n’est pas sans rappeler le Velvet Underground croisé quelques années plus tôt chez Warhol. Lui dira seulement qu’à cette époque Lou Reed l’écoutait avec attention quand il jouait de sa guitare. Une pop électrique incandescente coulée dans un métal froid et coupant, un EP, pas même un album, six titres pour solde de tout compte, et les Boys disparaissent. Dawn ne donnera plus signe de vie avant longtemps.

Nous avons dix ans, Pierre Scias nous voit passer chaque semaine dans sa librairie, 38 rue Dauphine à Paris. Il nous aime bien et nous met dans les mains les rares exemplaires de Rise and Fall of Babylon qu’il a chez lui. L’histoire n’est pas complète, l’impression est de mauvaise qualité, on n’y comprend rien, qu’importe : ce sera notre trésor.
Sept ans plus tard, de comics, il ne nous reste que ceux-là. Les autres, on les a revendus, pour s’acheter des vinyles chez Parallèles. Le punk, on prend le train en marche, et c’est par hasard et avec beaucoup de chance qu’on déniche dans un bac ce disque réputé introuvable que l’un de nous achète pour la pochette. Ça n’est que plus tard, en lisant les notes au dos de l’album qu’on retombera sur ce nom qu’on croyait avoir oublié : Edward Alexander Dawn. À l’écoute des paroles, on sait. On ressort les comics, on se les lit en boucle en écoutant pareil le disque.
Les deux plus grosses claques de nos jeunes vies, c’est lui qui nous les a données. Personne ne le connait, et son nom chuchoté devient notre sésame. Il est la clé de notre monde, il devient notre dieu. Nous étions amis, nous serons frères de sang. Par provocation, Dawn, sur la couverture d’un de ses magazines, avait inscrit : lisez ce livre, puis brûlez-le ! Armés d’un couteau, à grand renfort de Jack Daniels et de tabac qui fait rire, nous nous sommes entaillé les mains, mêlant nos sangs au-dessus du disque et des comics. Puis nous avons jeté dessus l’essence de nos Zippo et une allumette, et nos objets fétiches ont disparu dans une épaisse fumée toxique.
Lequel de nous trois eut le premier l’idée de cette cérémonie ? L’un ou l’autre, peu importe : c’était Dawn qui nous l’avait commandé.

Les années ont passé, et Dawn n’est pas réapparu. On l’a longtemps cru mort, avant de retrouver sa trace en Inde au tournant du millénaire. Mais il n’était déjà plus là lorsque nous y parvînmes. Il était en Indonésie, disait-on, au Sri Lanka ou en Thaïlande. Le tsunami de 2004 effacera définitivement sa piste.

Son œuvre, inachevée, protéiforme est aujourd’hui introuvable. Plusieurs fois, nous avons voulu la continuer, nous heurtant à chaque coup à la colère et aux représailles d’un groupe de fans organisés en secte, se faisant appeler les Annunaki.
Mais peu nous chaut aujourd’hui la folie de quelques-uns, il nous semble plus important de renouer avec un héritage qui autrement risquerait de disparaitre. Notre ambition est de redonner corps au dessein de Dawn, et comme il nous l’a appris, sous des formes variées.
Ainsi, DAWN, c’est désormais le nom de notre collectif : Deceptive Audio Waves Network comme acronyme possible.
Romans graphiques, nouvelles, récits imaginaires ou relations d’évènements bien réels, en lien ou non avec la fiction d’origine, nous mélangerons tout, brouillant à notre tour les pistes pour mieux nous retrouver. Musique aussi, et autour du noyau dur, des invités, et les portes sont ouvertes pour qui voudrait se joindre à l’aventure.

Rise and Fall of Babylon; Babylone renaît, et tandis que dans les airs s’élèvent à nouveau les dieux, retentit le son amplifié d’un lourd rock électrique.
DAWN COLLECTIVE: 2 stylos, une guitare, maximum rock’n’roll !

Le texte que tu viens de lire était à l’origine accompagné d’un carnet de croquis, d’une courte nouvelle et d’un CD (tout cela avait disparu de la boite que j’avais achetée).
Maintenant, tu en sais autant que moi. Pour autant, je reste sceptique quant à l’existence de ce Dawn. Quelque chose me chiffonne, et je me demande quand même si tout ça n’est pas un coup monté par l’ami Florent.
Il est passé chez moi l’autre jour, et comme j’étais dans la cuisine, je l’ai distinctement entendu parler de Dawn avec quelqu’un dans la pièce à côté. Je me suis précipité pour voir : il était seul, et c’est à moi qu’il parlait, en définitive.

Enfin, je ne suis pas plus avancé pour ce qui nous concerne, j’en ai peur. Aussi je jette l’éponge. Je me rattraperai sur un autre exercice.

Bien à toi,
Philippe


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
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Alors quoi, Sarah ?… Vous croyiez la connaître ?…

Alors quoi, Sarah ?… Vous croyiez la connaître ?… C’est son maquillage, sa peau diaphane barbouillée de couleurs qui vous retournait le sang ?… Le rouge un peu trop rouge sur ses lèvres… le khôl sur ses yeux… Tout, trop appuyé… « Elle avait en elle une maladresse presque enfantine »… Vous êtes sérieux ?… Non, mais, écoutez-vous !… Vous dites : « pour elle, la vie était un jeu »… Ah ça, oui, d’accord, elle jouait : elle se jouait de vous, vraiment !… Elle était fragile, vous dites… Ah oui, fragile !… Regardez-vous, regardez bien : c’est vous qu’elle a brisé, non ?… Une enfant ? Elle était plus femme que bien des femmes, vous pouvez me croire… Et puis, elle avait mon âge, Sarah… Vous l’ignoriez ?… Si vous saviez comme elle se riait de vous… Comme on riait tous les deux… Elle me disait tout… Ah ! ça, vous pensiez lui en apprendre, hein ?… La musique savante, les arts… Des heures, vous lui parliez et vous étiez convaincu qu’elle buvait vos paroles… Enfin, étiez-vous aveugle à ce point ?… Et toutes ces choses vulgaires qu’elle aimait, vous en faisiez quoi ?… Elle était comme toutes ces jeunes filles qui jouent avec le sens des images, oies blanches plaintives à l’inspiration chétive… Quoi ?… Vous en voulez encore ?… Ça vous plaît, hein, qu’on remue comme ça la fange ?… Pardon ? Mais si elle était un ange, vous étiez quoi, vous ?… Elle n’était pas naïve, elle, ça non… Creusons… Creusons encore… Jusque sous les cicatrices… Jusqu’aux articulations… Creusons à l’os… Ce qu’il y a dessous n’est pas beau à voir… Ni vous d’ailleurs : vous n’êtes pas beau à voir, qui vous mourez de ce mal mystérieux qu’on appelle la culpabilité… Secouez-vous, bon sang !… C’est elle qui était corrompue !… Elle qui jouait l’équilibriste avec la mort… Elle était belle, dites-vous ? C’est que vous ne l’avez jamais vu grimacer… Parce que si vous l’aviez vue telle qu’elle était vraiment, vous en auriez eu la nausée… Vous ne pouvez pas savoir comme elle se moquait de vous… Vos mots coulaient sur elle et elle faisait mine de vous écouter, mais elle n’écoutait pas… Elle était toujours ailleurs… Elle avait toujours un temps d’avance… Manipulatrice… Cette fille n’était qu’illusions… Partout où elle allait, elle portait la destruction… Et vous, vous ressentiez quoi ? Un imperceptible trouble… Un fluide poétique, dites-vous ?… Votre esprit anémique est encore ébloui par les nuits passées avec elle… Décidément, vous faites peine à voir… Oh, mais rassurez-vous !… Demain, vous dormirez tranquille… Le tribunal prononcera sa sentence, je serais le coupable… Oui, allez si vous voulez, le coupable c’est moi… Mais la victime, c’est moi aussi… Et c’est vous, et tous ceux qui ont croisé sa route… Vous ignoriez qu’il y en avait eu d’autres ?… Vous voulez que j’arrête ?… Je vous torture ?… Pardon ? La décence ?… Quoi ?… La morale ?… Ah, elle a bon dos, la morale !… Mais allez, vous avez raison, ça suffit : il convient désormais de faire place au silence.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.

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une seule phrase

deux jeunes gens, un garçon, une fille, attraction réciproque, et puis quoi ? deux jeunes gens font l’amour et c’est sans conséquence, un jeu — elle dit que c’est un jeu —, seulement, lui, tout à coup dit qu’il l’aime, il dit « d’un amour fou », il dit : « l’amour est un jeu, peut-être, très bien ; parfois, c’est un jeu avec la mort » ; deux jeunes gens font l’amour et sont conduits dans un endroit admirable et bizarre que l’esprit n’arrive pas à appréhender, un lieu qui n’est pas ce qu’il prétend être, le lieu de l’étrange, le lieu de la révolution permanente, un lieu qu’ils ne connaissaient pas, un lieu qui les dépasse, où un damné surgit des ténèbres avant de retomber dans un fracas de mort dans le vide de la nuit ; ça n’est pas l’amour, c’est le sexe, l’afflux d’androgènes, l’augmentation du rythme cardiaque, ça cogne tellement là-dedans qu’on pourrait croire que ça va exploser et c’est le cerveau qui finalement explose — affolement des centres réflexes, récepteurs en feu, l’ouïe, la vue, la peau sont à vif, l’hypothalamus synthétise des neurohormones, lulibérine, corticolibérine ; les neurotransmetteurs — dopamine, endorphine, adrénaline — sont libérés dans l’espace synaptique au moment de l’arrivée du « potentiel action », l’influx nerveux, l’augmentation rapide et la chute tout aussi soudaine du potentiel électrique des cellules qui conduit à l’orgasme — plaisir et douleur intenses mêlés ; « viens, on sort », il dit et c’est sans discussion possible, ils sortent, ils marchent sans que jamais il ne lâche sa main ; il l’entraine jusqu’à sa voiture, elle se laisse faire, elle a peur, mais elle le suit quand même, ils s’assoient dans l’habitacle de la Ford beige, ils restent comme ça longtemps, assis sans rien faire, de longues minutes, des heures peut-être, le moteur éteint, la voiture garée dans la ruelle sous l’éclairage blafard du lampadaire, elle regarde son profil et c’est comme si elle le voyait pour la première fois, et il dit : « ça n’est pas moi que tu vois, c’est le réel ; tu n’as pas à avoir peur, c’est comme ça, c’est tout », et aussitôt il démarre, il roule doucement, la nuit leur appartient et demain le monde aura fini (ils savent tous les deux que ça finira mal), la voiture glisse le long des larges avenues jusqu’à quitter la ville et ils roulent encore, la ville derrière eux n’est déjà plus qu’une ondulation de lumières, comme un feu dans le lointain qui attire les marginaux, les désaxés, les plus pauvres des pauvres pour un sabbat où dansent des sorcières, un mirage : une ville imaginaire ; le monde, un monde imaginaire, et seul le mystère qui va leur être révélé peut les sortir de leur torpeur, les ramener à la vie, l’esprit libre enfin, enfin libéré de leurs corps, enveloppes froissées, déchirées, qu’on retrouvera plus tard échoués sur la berge des rêves


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.

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dans le métro

ANVERS. Un chien dans un sac. Une fille tatouée, t-shirt rouge et short en jean. Cheveux orange coupés au sécateur. La fille, comme dessinée par Robert Crumb. PLACE DE CLICHY. des pickpockets peuvent être présents à bord. Un enfant rit. La rame se vide. La fille en short reste debout. ROME. Le chien, la fille aux larges hanches sont descendus. VILLIERS. Je sors à MONCEAU.

*

Un long manteau noir en laine sur un chemisier blanc boutonné jusqu’en haut, les cheveux châtains — banane sur le devant, chignon derrière, un bandana rouge noué sur la tête —, jean bleu foncé, ourlets roulés à la cheville sur des Doc Marteens noires 3 œillets, socquettes blanches (maille jersey avec dentelle broderie anglaise), la jeune fille se tient à la barre centrale du bus — ligne 64, direction Place d’Italie. Elle lit un livre d’Hervé Guibert sorti récemment, dont on a parlé chez Pivot l’autre soir.

*

Il traverse le wagon, coup d’œil à gauche, coup d’œil à droite, comme on passe en revue la troupe ; fin de journée, en bout de ligne, après la bataille, on compte les forces encore vaillantes, vêtements froissés, sacs lourds au pied, hommes et femmes pareils, la mine grise défaite. Et puis, face à lui, un seul encore debout, jean, t-shirt arborant une bouche tirant une langue épaisse. Casque sur les oreilles, sourire aux lèvres, son corps tout entier oscille, sans qu’on sache si c’est au rythme du métro ou de la musique. Campé sur ses jambes, adossé à la barre centrale, il rayonne.


 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre ;

(…) Un triptyque : trois paragraphes concernant chacun un personnage différent, et chaque paragraphe un de ces brefs face à face que nous impose en permanence le contexte urbain, sans distance possible. Mais c’est l’intensité même et la brièveté qui sont le défi d’écriture : quelle distorsion de la perception, quel détail emportant tout le reste, comment rendre la promiscuité, l’impossible durée, l’ensemble composite des perceptions.
(…) Si on utilise ici le fragment, c’est dans l’idée que le livre architecturé, continu, pour construire l’illusion du global, du continu, doit saisir la ville par son anonymat, ses circulations, son éphémère. Comment la tâche humble d’en saisir le plus possible d’un personnage, dans un format narratif comprimé, compact, distord la phrase et l’image, nous contraint à pousser le lyrique aux limites.


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