Nord Sud Est Ouest | tout un été d’écriture

NORD
Depuis le centre-ville, on doit rouler une dizaine de kilomètres en direction du nord, laisser derrière soi les immeubles, la tour Jayhawk, le Capitol, les groupes de lotissements ; passer la rivière Kaw, là ou South West Topeka boulevard devient North West Topeka boulevard, quand les habitations se font rares et que les trottoirs ont laissé place à des étendues de terres plantées d’arbres et de poteaux électriques en bois ; il faut tourner enfin dans Menninger road, éviter les nids de poule, pour rejoindre le cimetière de Rochester.
Deux cents ans plus tôt, avant que commence officiellement à partir de 1854 la colonisation du vaste territoire qu’on appelait alors « les états », et qui désignait tout ce qui s’étendait à l’est du Missouri, le Kansas était une zone extrêmement dangereuse, aux mains des tribus indiennes. Dès 1821, ceux qui s’y risquaient, voulant rejoindre la piste de Santa Fe, conduisant au Nouveau-Mexique, traversaient le territoire à leurs risques et périls dans des caravanes bâchées.
Lorsqu’on arrive aujourd’hui à Rochester, un panneau indique que le cimetière est ouvert depuis 1850. C’est quatre ans avant le début officiel de la colonisation : les premières tombes, aujourd’hui disparues, étaient les sépultures de fortune de ces premiers pionniers, tués au cours de la traversée.
L’un des aspects les plus séduisants de Rochester est l’abondance d’arbres, souvent rares pour la région : cèdres rouges, saules et peupliers, ormes, noyers, chênes. Le cimetière surplombe la vallée au pied de laquelle coule la rivière. Un havre de paix, propice au recueillement et à la méditation. On raconte que le lieu est hanté, mais ce sont des légendes inventées par des adolescents en mal de sensations fortes le soir d’Halloween.

SUD
Au petit matin dans la banlieue de Topeka, il était sorti dans le froid sec s’asseoir sur le porche de la maison de son ami Cody.
Le ciel était bleu. Il s’était assis pour fumer une cigarette et il regardait les volutes de fumée dans la lumière du jour qui se levait à peine. Ils venaient de faire l’amour. Elle l’avait rejoint dehors et s’était blottie dans ses bras. Elle pleurait doucement, parce qu’il lui faudrait partir bientôt. Ces larmes l’émouvaient, mais elles le rendaient fort aussi.

EST
On t’a parlé de Rochester ? Tu as cru à cette histoire de fantôme ? Ne me dis pas que tu y as cru ? Attends, tu veux du frisson ? Allez monte, je t’emmène voir les ruines de l’église de Stull. Si on part maintenant, on arrivera juste avant la nuit. Aujourd’hui en ruine, on dit que c’est l’une des sept portes de l’enfer ! Ne me demande pas où sont les six autres, hein, j’en sais fichtre rien ! Mais bref, Stull… La légende dit que c’est l’un des deux lieux sur terre où le diable en personne se manifeste deux fois par an, en mars, pour l’équinoxe de printemps, et à nouveau quand vient Halloween. L’autre coin, c’est une plaine désolée au cœur de l’Inde, mais Stull serait son lieu de villégiature préféré… Un trou paumé du Kansas, tu parles ! Stull se pose là, dans le genre carte postale bucolique ! Enfin, Stull… Stull s’appellerait en fait SKULL, crâne, mais on aurait changé une lettre pour couvrir le fait que c’est un lieu de magie noire ! L’église aurait été bâtie à l’endroit même où a été commis un crime de sang. Bon, en vrai, y reste plus grand-chose de l’église, deux murs, des pierres et le cimetière attenant, et un vieil arbre. C’est aux branches de cet arbre qu’on pendait les sorcières, à l’époque ! On a reconstruit une église en face, de l’autre côté de la route, là où se trouve le village. À peine quelques maisons, une vingtaine d’habitants peut-être… Enfin, ça, c’est le décompte des vivants ! Pour ce qui est des créatures maléfiques, les soirs comme ce soir, c’est la 5e avenue aux heures de pointe, à ce qu’on dit !
Y’a des dizaines d’histoires étranges sur cette église. Deux types ont été terrifiés par un vent glacial et puissant qui semblait venir de l’intérieur de l’église ! Ils ont couru à leur voiture, et la voiture avait changé de place. On raconte aussi que quand il pleut, il ne pleut pas dans l’église… alors que ça fait longtemps qu’il n’y a plus de toit. Me demande pas comment je sais tout ça, mais je te jure que c’est vrai !
Tiens, l’histoire la plus étrange, et c’était même dans Time magazine à l’époque, à ce qu’on dit : Quand Jean Paul II est venu aux USA, alors qu’il se rendait au Colorado, il a fait changer le plan de vol de son avion pour éviter tout l’est du Kansas. Il ne voulait pas survoler une terre prétendument impie : c’était écrit noir sur blanc dans Time, vrai de vrai, mon ami.

OUEST
Floyd Robbins a un ranch et un crochet. La prothèse, il la porte à la place de sa main droite. Le ranch se trouve à mi-chemin entre Rossville et Silver Lake, la ville la plus proche à l’ouest de Topeka, depuis la route US 24.
À l’origine, Silver Lake fut bâtie le long de la rive nord de la rivière Kaw. Depuis, le cours de la rivière a changé et se trouve désormais 400 mètres au sud de la ville. Pas de lac à Silver Lake, et à peine une rivière. Floyd, sur sa propriété, a, sinon un lac, du moins un point d’eau suffisamment vaste pour y organiser des parties de pêche. Certains dimanches, aux beaux jours, nous nous retrouvons là-bas à plusieurs, en famille, et Floyd fait des glaces maison absolument délicieuses. Le ranch n’est pas très grand, et les pièces sont remplies de bibelots à la gloire du King. Elvis est partout : cadres, tentures, drapeaux, fanions, disques d’or, figurines : il y en a même une dans le salon qui remue de la tête, comme ces chiens qu’on trouvait autrefois à l’avant des voitures. Floyd est un drôle de type. La semaine, dans son costume cravate, l’air grave, il impressionne. Pas le genre de gars à qui on voudrait chercher des noises. Le week-end, dans sa salopette en jean, affairé dans la cuisine, c’est l’homme le plus jovial qu’on puisse rencontrer. Il est aussi démonstratif que sa femme est discrète. Peut-être parce qu’il prend toute la place, aussi bien physiquement que métaphoriquement parlant. On la remarque a peine, cette femme de moins d’un mètre soixante, cinquante kilos, derrière son homme d’un mètre quatre-vingt-quinze, cent vingt kilos, affichant en permanence un sourire communicatif, qu’il porte aussi largement que son embonpoint.


Tout un été d’écriture #34. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

transactions | tout un été d’écriture

Aucun de nous ne sait ce qu’est la ville. On avance dans les rues au hasard, et j’avance dans l’écriture du livre. Une vision poétique. La ville dans le soir est un ballet flottant de couleurs fragiles dans une mer de lumière. La gare routière a son entrée sur la grande avenue. Les bus Greyhound vont et viennent. Les gens vont et viennent. Les gens se croisent. Pour la plupart, ils ne se connaissent pas. Ils ne se parlent pas, mais ils sont chacun une partie d’un même tout. Chacun, avec ses ruminations, ses souvenirs, ses connaissances, dépositaire de sa vie, est dépositaire de la ville. Pour chacun d’eux, c’est sa ville. Mais c’est la même ville. Le type perdu dans ses pensées, le clodo défoncé au crack emporté par ses visions : c’est la même hallucination. La ville est un rêve collectif, le patchwork de nos espoirs et de nos spéculations.
Le type perdu dans ses pensées, appelons-le Rob. Rob a l’habitude de déjeuner au restaurant tous les midis. Son médecin lui a dit de lever le pied sur les déserts. Il sait bien que tout ce surpoids, il finira par le payer. Mais c’est toujours après qu’il y pense, le soir en sortant du bureau quand pèse le poids de la journée. Ce midi encore, il a déjeuné avec un dénommé John D. Déjeuner professionnel. Contrat. Dollars. Intéressements. Le désert, le café, c’est pour lever le stress. Ils se sont quittés sur une poignée de main. Satisfaits tous les deux. Sans doute que l’un a plumé l’autre, mais ils ne savent pas encore qui. John D., en quittant le restaurant, est passé rapidement au grand magasin un peu plus bas sur l’avenue, y retirer une commande pour sa femme. En sortant, un type l’a bousculé sans le faire exprès, qui s’est excusé en ramassant la commande tombée par terre. Deux minutes après, John D. avait tout oublié du type, s’il était jeune ou vieux, grand ou maigre. Le type s’appelle Jason. Il a 30 ans, il est brun, de taille moyenne. Deux heures plus tôt, il faisait l’amour avec Joanna, la femme de Rob que Rob ne voit plus quand il rentre exténué le soir, après avoir traversé la ville sans non plus la voir.


Tout un été d’écriture #33. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

ciels ma ville ! | tout un été d’écriture

9 août 2018. Nous roulions depuis deux jours. Aux confins de l’Arizona, la Californie n’était déjà plus qu’un lointain souvenir. Autour de nous, dans toutes les directions, le désert s’étendait à perte de vue. Mais l’ouragan de flammes qui ravageait les forêts loin derrière nous semblait avoir contaminé le ciel, attisé par la sécheresse et les chaleurs caniculaires, poussé par les vents violents qu’on appelle ici les Diablo winds. La Californie brûle, mais c’est l’Amérique qui est en feu, me disais-je.
Je levais les yeux, et je vis un ciel nouveau. Une vision lumineuse. Un horizon alchimique, étang brûlant de braises et de soufre. Des flammes logeaient entre les nuages sombres. L’atmosphère frémissait. La pupille irradiée, je contemplais une étendue d’ocre rouge, de cuivre et de terre d’ombre, d’oxyde de chrome et de cobalt, striée d’altostratus, nappes fibreuses gris cendre comme tracées au couteau. Dans le frémissement de l’atmosphère et de la lumière, je me perdais un instant dans cette chimère d’un monde transfiguré quand, alors que nous zigzaguions dans les montagnes des réserves indiennes, l’horizon devint tout à fait noir, le ciel s’ouvrit et la terre disparut, engloutie sous une pluie d’enfer.


Tout un été d’écriture #32. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Répéter | les morts | tout un été d’écriture

Halloween, ça ne voulait strictement rien dire pour moi. Depuis un mois on ne me parlait que de ça ici, les citrouilles à l’effigie de Jack-o’— lantern avaient envahi les fenêtres des maisons aux façades décorées de toiles d’araignées. Toute la ville s’était mise aux couleurs de la fête, jusqu’aux feuilles mortes ramassées en tas aux pieds des arbres.
Le jour venu, les enfants du quartier piaffaient d’impatience, étouffant à moitié sous leurs costumes bariolés. On m’avait chargé de les accueillir. Je me tenais près de la porte d’entrée que j’ouvrais d’un coup sec, me précipitant dehors à leur rencontre dès que retentissait la sonnette. Enveloppé dans une cape noire, muni de dents de vampire du plus bel effet, j’espérais leur faire peur, mais il en fallait plus pour effrayer ces gamins rodés depuis toujours à l’exercice. Ils m’accueillaient d’un « Trick or treat! » collectif et menaçant, et, vaincu, je remplissais leurs sacs de bonbons acidulés et de chocolats.
Mais à mesure que la nuit tombait, les ombres s’allongeaient et les figures qui sonnaient aux portes se faisaient plus inquiétantes. Les adultes avaient pris la place des enfants, les bières remplaçaient les friandises, les corps se frottaient dangereusement, la fête païenne pouvait commencer. Il devait être pas loin de minuit quand Mel proposa d’aller voir la femme albinos au cimetière de Rochester. « Il y a longtemps, une femme albinos habitait North Topeka, » m’expliqua Mel. « Elle vivait seule, à l’écart du monde, et les gens l’évitaient lorsqu’ils la croisaient. Bientôt elle prit l’habitude de ne sortir qu’à la nuit tombée, traînant sans but du côté de Rochester. Comme on te l’a peut-être dit, et aussi étrange que cela puisse paraître, le cimetière est un lieu de rendez-vous pour les jeunes couples d’ados, qui viennent ici faire l’amour à l’arrière des voitures, à l’abri des regards. Une légende urbaine raconte que le fantôme de la femme albinos vient parfois frapper aux carreaux pour les effrayer. Nous avons tous fait des excursions là-bas dans le but de la voir, sans grand succès ! »
Nous étions dans le salon des parents de Mel, qui nous avaient laissé la maison pour la soirée. Mari était blottie contre moi. Il y avait Laura, Jennifer, Ron, Andy, et peut-être aussi Wes et Plantman, je ne me souviens plus. On a traîné un peu avant de finalement partir. Mel conduisait le break El Camino de son père, j’étais avec Mari à l’arrière. Andy et Lynn nous suivaient en moto. La route était mauvaise et nous avions tous bu, et Mel a fait une embardée et la voiture a fini dans un fossé, nous projetant Mari et moi dans le coffre. On est tous sortis pour pousser la voiture, et enfin, nous sommes arrivés à Rochester. Nous nous sommes séparés en trois groupes, chacun partant dans une direction opposée. Le cimetière était plongé dans le noir, les arbres projetaient des ombres inquiétantes sur les tombes. À un moment, profitant d’être seuls Mari et moi, nous avions voulu faire ce que font les couples adolescents lorsqu’ils viennent au cimetière de Rochester, mais Mel a surgi à côté de nous sans prévenir, nous fichant une peur bleue qui stoppa net nos ardeurs. Nous repartîmes peu après, finalement soulagés de n’avoir vu aucun fantôme.


Chaque année, Halloween est aussi l’occasion pour les morts de venir se mêler aux vivants pour s’assurer discrètement qu’ils vont bien. Personne ne les remarque, mais leur présence est réelle. Simplement, ils font en sorte qu’on ne les reconnaisse pas. Un regard bienveillant de leur part, un geste de la main, parfois à peine esquissé, suffisent à apaiser bien des peines. Ils reviennent pour prendre soin des vivants et personne ne le sait. D’autres reviennent pour se venger, et de ceux-là on en parle. Ils font l’objet de croyances, et sont le sujet de bien des films projetés les soirs d’Halloween. Les plus téméraires, souvent des adolescents, vont à leur rencontre, et il n’est pas de lieu plus propice pour ces rendez-vous que les vieux cimetières.
Celui de Rochester se trouve dans la banlieue nord-ouest de Topeka. C’est ici que repose toute ma famille depuis des générations, et ce sera là ma dernière demeure et celle de ma femme Deborah. On prétend que ce cimetière est hanté. Cette histoire de fantôme prend ses racines au début des années 60. Il y avait ici, à Rochester, une femme albinos qu’on voyait traîner la nuit dans le quartier et qui la journée regardait avec insistance passer les enfants sur le chemin de l’école. Les adultes l’évitaient et les gamins du voisinage la traitaient de tous les noms lorsqu’ils la croisaient. Elle vivait seule, ayant perdu ses parents très tôt, et les anciens se souvenaient qu’enfant, elle était déjà la cible de terribles moqueries de la part de ses camarades de classe comme des parents et même des professeurs.
C’était une très vieille femme lorsqu’elle mourut en 1963, mais elle partit dans des circonstances étranges et jamais élucidées. Peu après, les gens du quartier commencèrent à signaler la présence d’une silhouette luminescente qu’ils voyaient errer dans les rues, plus particulièrement près des berges du ruisseau Shunganunga Creek. Or, la femme albinos (dont le nom s’est perdu avec les années) avait été enterrée au cimetière Rochester, dans le carré des indigents, près de là où passe le cours d’eau.
Aujourd’hui encore, des ouvriers de l’usine Goodyear, située tout près, disent la voir régulièrement, et certains habitants du quartier prétendent la croiser au moins une fois par semaine. Moi-même, je l’ai rencontré deux fois, mais je n’ai plus peur d’elle maintenant, et je vais vous raconter pourquoi.
La première fois que je l’ai vue, c’était au mois d’août 1964 et j’étais occupé à essayer des vêtements dans la cabine d’essayage au second étage du grand magasin JC Penney où travaillait ma grand-mère. La rentrée scolaire était proche, et il était temps de me rhabiller. Je m’apprêtais à rentrer en primaire. Soudain, la porte de la cabine s’est ouverte et devant moi se tenait une grande femme maigre, entièrement vêtue de noir. Un voile recouvrait son visage, mais je discernais ses yeux rouges qui me fixaient alors qu’elle tendait vers moi une main gantée. La chair de son bras entre sa manche et le gant était très pâle, presque bleutée. Je poussai un cri et elle se figea dans son mouvement. Je vis apparaître derrière la grande silhouette effrayante ma grand-mère, qui cria à la femme de partir : « vous n’êtes pas la bienvenue ici ! » La femme voilée fit demi-tour et, alors que ma grand-mère lui intimait à nouveau l’ordre de partir et de ne plus revenir, elle se glissa lentement jusqu’aux escaliers avant de disparaître comme elle était venue. Je devais apprendre bien plus tard que la femme que j’avais vue surgir devant moi dans la cabine était morte un an plus tôt. Et ce n’est que quatre ans plus tard que je sus pourquoi elle était venu me chercher ce jour-là.
Une nuit de 1968, le gardien du cimetière de Rochester et sa femme, eux aussi, virent de près son fantôme. Alors qu’ils s’apprêtaient à garer leur voiture devant leur maison, ils aperçurent une ombre qui courait au milieu des tombes. Ils crurent qu’il s’agissait d’un gamin qui leur faisait une blague, et le gardien tourna sa voiture de manière à l’éclairer avec les phares, au moment où la silhouette s’agenouillait devant une stèle. Lorsque le gardien sortit de sa voiture et s’approcha, la forme se leva d’un bond et le fixa d’un air mauvais, avant de disparaître dans les allées du cimetière. Le gardien appela aussitôt la police, mais les agents eurent beau patrouiller tout le cimetière, ils ne trouvèrent rien.
Au fil du temps, le spectre de la femme albinos réapparaissait à intervalle régulier. Il suivait un parcours toujours identique, si bien qu’un type du quartier put l’observer à loisir, certains soirs, qui passait sur sa pelouse lorsque la nuit était claire. Peu à peu, disait-il, le fantôme commençait à marquer des pauses de plus en plus longues, de plus en plus près de la maison, jusqu’à ce qu’un soir, il s’approche de la fenêtre qui donnait sur la chambre des enfants et s’arrête pour les regarder. L’homme fut pris d’une peur panique, mais le fantôme ne fit rien de plus que regarder dormir les enfants. Ce ne fut pas la seule maison où le fantôme de la femme albinos s’arrêta pour regarder à l’intérieur les enfants assoupis…
Par une chaude nuit de l’été 1968, je somnolais dans ma chambre, mon lit avait été rapproché de la fenêtre entre-ouverte pour m’apporter un peu de fraîcheur (ma famille avait peu de moyens, et nous n’avions pas la climatisation). Quelque chose gratta à la fenêtre qui me réveilla. Encore dans un demi-sommeil, je crus d’abord que c’était mon chat, Blue boy qui cherchait à rentrer. J’ouvris les yeux, mais Blue Boy se tenait devant moi, le poil hérissé. Derrière la vitre, la femme albinos me fixait de ses yeux rouges. Je hurlais et me précipitais hors de ma chambre, manquant de renverser ma mère qui arrivait en courant, alertée par mes cris. Lorsqu’elle vit l’apparition à la fenêtre, à ma très grande surprise, elle n’eut pas peur. Au contraire, elle s’approcha et, comme si elle la connaissait, elle s’adressa à la femme en lui demandant de nous laisser en paix. « Je suis désolé, d’accord. Je suis désolé, maintenant, s’il vous plaît, laissez-nous tranquilles ! », dit-elle à la silhouette qui se tenait toujours devant la fenêtre. Puis ma mère me prit dans ses bras et m’entraîna hors de la chambre en claquant la porte derrière elle. Elle me raconta cette nuit-là que lorsqu’elle était enfant, elle habitait déjà dans le quartier et avait bien connu la femme albinos. Ma mère et ses amies faisaient partie de ceux qui se moquaient de la pauvre femme chaque fois qu’ils la croisaient, en partant pour l’école, et le soir en rentrant. Les excuses de ma mère ce soir-là ont-elles suffi ? Je n’ai plus jamais croisé la femme albinos. Mais on raconte qu’elle rôde encore la nuit dans la forêt qui s’étend à l’intérieur du cimetière de Rochester. Chaque année, Halloween est l’occasion pour les morts de venir se mêler aux vivants pour s’assurer discrètement qu’ils vont bien. Personne ne les remarque, mais leur présence est réelle. La femme albinos, elle voudrait simplement qu’on lui demande pardon pour le mal qu’on lui a fait autrefois.


Tout un été d’écriture #30 et 31. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

se déplacer, rencontrer | tout un été d’écriture

1685 miles. Nous étions partis de Santa Monica juste avant l’aube, le 26 décembre. Un jeudi. Nous nous sommes arrêtés quelques minutes le long de la plage et j’ai couru jusqu’à la mer. Je suis resté un moment à regarder le jour se lever sur l’horizon, l’eau fraîche sur mes pieds nus. Puis j’ai rejoint la Buick, une Skylark de 72, et nous avons roulé jusqu’à Barstow. Los Angeles semble ne jamais finir quand on veut la quitter, la voiture avale les kilomètres d’autoroute et la ville est toujours là, qui défile devant mes yeux scotchés à la vitre arrière, mais tout à coup c’est le désert, et Barstow, enfin. Une nuit sur place, on repartira demain pour Phoenix. Je me souviens vaguement de Barstow, une brocante où Jeff m’emmène avec lui chiner des livres, un ventilateur qui tourne, la chaleur écrasante. Au petit déjeuner, un bol de Cherrios avalé en regardant un dessin animé avec la fille de Jeff. De Phoenix, je me souviens de la maison immense et de la piscine donnant sur le désert. J’avais marché plusieurs centaines de mètres droit devant moi. J’étais seul. J’avais laissé derrière moi les éclaboussures de l’eau, les éclats de voix, les rires, la fête. Je me suis assis et j’ai attendu. J’ai fermé mes paupières. Mon corps vibrait. Je fus pris de vertige. Quand j’ai rouvert les yeux, la nuit s’ouvrait dans une pluie d’étoiles. Des choses glissaient autour de moi, sans que cela m’effraie. Je me levais. La maison, loin derrière, n’était plus qu’une tache lumineuse. Le désert m’attirait comme un aimant. Enfin, je pouvais me perdre. Je fis un pas, deux, puis je fis demi-tour.
Une nuit encore, et nous sommes repartis. Quand on voyage en train et que le train va vite, les poteaux se courbent. Dans le désert, c’est le temps qui fléchit. Le moteur à beau rugir, les roues tournent et s’usent, mais le décor reste figé, il n’y a pas d’ombre pour lever la monotonie et l’horizon est un mirage inatteignable. La route défilait en vain derrière le rectangle de ma fenêtre. J’étais calé à l’arrière de la Buick. Le corps tantôt droit, tantôt avachi. Endormi, en boule, les écouteurs sur les oreilles. Il y eut d’autres arrêts dont je ne me souviens pas. Enfin, j’ouvris les yeux et la neige avait tout envahi. Profitant d’un arrêt, je me précipitais dehors, le froid vif me saisit. Je marchais un moment dans la neige, comme j’avais marché la veille dans le désert, l’avant-veille le long d’un océan. Deux jours, 1685 miles traversés. Deux fuseaux horaires. Un demi-continent.


La mère d’A. m’avait à nouveau serré dans ses bras. « Je suis tellement contente de te revoir », m’avait-elle dit la veille en m’embrassant, lorsque je la rencontrais pour la première fois. Elle me glissa dans les mains un paquet. « Joyeux Noël, mon garçon ». Je l’embrassais en retour, la remerciant pour le puzzle en bois 32 pièces.
Des années plus tard, A. me dira que c’est ce jour-là qu’ils avaient compris qu’elle perdait la tête. John et Grace, on savait tous qu’ils n’étaient déjà plus tout à fait avec nous. Le 25 décembre au matin, nous étions chez la grand-mère, mais le soir nous avions dormi chez eux.
John faisait les cent pas dans son jardin, une hache sur l’épaule. J’allais pour le saluer, il me jaugea du haut de ses presque deux mètres, grommelant dans la barbe qu’il portait longue, et s’éloigna avant que j’aie pu arriver jusqu’à lui.
« Mon Johnny, c’est un ours… Il aurait voulu être bûcheron. » Me dit Grace en me tirant par le bras. Elle me conduisit dans une pièce un peu en retrait de la maison. « C’est la chambre de mon fils ». Elle tira le couvre-lit pour moi. « Je n’ai pas changé les draps depuis qu’il est mort l’an dernier… C’est pour le garder encore un peu avec moi, tu comprends ? » Elle caressa la couverture après l’avoir pliée. « Mais ça ne me dérange pas si tu dors dedans toi aussi. »
Sitôt Grace partie, je me calais tant bien que mal dans le fauteuil, mais ne réussis que brièvement à dormir. La télé dans le salon était restée allumée, le volume trop fort pour pouvoir l’ignorer. À quatre heures, on frappa à ma porte. B. glissa un œil. «  Tu es réveillé, fils ? Quittons cette maison de fous, maintenant ! » Je pris ma valise, et me dirigeais vers la Buick. John était dehors, il coupait du bois. Il ne se retourna pas.


Tout un été d’écriture #28 et 29. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

arriver | tout un été d’écriture

L’aérogare, portes automatiques, voies circulaires, escaliers, escalators, lobby, baies vitrées, plantes vertes. Derrière les vitres le tarmac, le ballet des avions. Les douanes. Zip-zap des fermetures éclair. Passeport biométrique. Couloirs sans fin. Tapis roulants. Chariots à bagages. Personnel de maintenance. Hôtesses. Micro. Cabine crew. Boutiques duty-free. Salles de prières. Salon. Salles d’attente. Ici, le lieu avant le lieu. Le lieu de tous les possibles. Le lieu où le temps s’étire à l’infini, au gré des impatiences et des jetlags. La vie en time-lapse. La vie en stop-motion. Fast forward. Stop. Play. Rewind. Play again. Joue encore… Et encore. Un dollar en poche et le cœur gros. Étranger en transit. Embarquement. Le hublot plutôt que le couloir. Toujours les papillons au ventre au moment du décollage. Frisson intérieur. Petit plaisir secret. Du ciel à perte de vue. Du bleu traversé de nuages. Jet-stream. Légère turbulence. Les plaines du Midwest parfaitement dessinées 6000 mètres plus bas lorsque l’avion commence sa descente. À perte de vue, des champs impeccablement tracés. Figures géométriques. Vert clair, foncé, brun, jaune. Figures rondes ou carrées. Des rectangles. « Prepare for landing ». Trains sortis. Touchdown. Spoilers. Inversion de poussée. L’avion avale la piste. Se stabilise. Parking. Passerelle. Couloirs. Dehors, l’odeur des pins.


Tout un été d’écriture #27. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

révélation | tout un été d’écriture

Jack Hawksmoor est un personnage créé par Warren Ellis & Tom Raney pour les éditions DC Comics
Un jour, j’ai senti vibrer la ville ; je l’ai sentie vivante. À la manière de Jack Hawksmoor, le personnage fictif imaginé par Warren Ellis, je me suis senti lié à la ville. Aux villes. Les villes tentaculaires, chargées d’histoire(s). Un lien viscéral, organique : sitôt dans la ville, je me lance dans les rues au hasard, j’attends le basculement, comme une oscillation légère de la réalité qui vient dès les premières minutes. Alors la ville me parle. Les enseignes lumineuses envoient des avertissements, les brèches sur le trottoir indiquent de nouvelles directions. Un chat miaule sous une voiture pour m’attirer dans une ruelle qui n’était pas là l’instant d’avant. Une ville nouvelle se dessine. Une ville souterraine, invisible et pourtant traversée par les mêmes rues, les mêmes métros. Quand ai-je pris conscience de ce lien particulier ? C’était déjà Paris, lorsque j’étais enfant. Londres, certainement, à peine un peu plus tard. Ou New York, Chicago, Los Angeles. Ou Barcelone ?
C’était peut-être le premier soir à Tokyo que j’en pris véritablement conscience, peut-être parce que ce voyage arrivait longtemps après les autres. Le dimanche 13 mai 2008 exactement, vers minuit ou une heure, depuis la fenêtre de l’hôtel Intercontinental, tandis je contemplais la baie s’étendant sous mes pieds quinze étages plus bas. Un nouvel éveil. Le flux incessant des bateaux, juxtaposé à l’enchevêtrement incroyable des voies d’autoroute sur ma droite (qui m’évoqua un dessin de Escher), et la ville illuminée, en fond, qui semblait s’étendre à l’infini. Ou le trajet en monorail, une ou deux nuits plus tard, depuis la gare de Shimbashi jusqu’à l’île d’Obaida : j’étais absolument seul dans le wagon, au cœur d’une ville surpeuplée et la ville m’appelait avec insistance. C’est peut-être enfin de me perdre dans les rues étroites en descendant n’importe où au gré des stations de la ligne circulaire de surface JR, qui me révéla vraiment la ville comme corps vivant, indépendamment des hommes qui la peuplaient. Il m’avait fallu me perdre pour me retrouver. La ville me révélait à moi-même. Des liens distendus, longtemps ignorés, se resserraient soudain : tout faisait sens. J’étais dans la ville et la ville était une et je faisait partie de ce tout.


Tout un été d’écriture #26. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).