le je qui tu | tout un été d’écriture

Tu peux bien faire des manières, jeune homme, je sais bien ce que tu as dans la tête ; Mari elle dit que tu n’es pas comme les autres, et c’est vrai que tu n’es pas comme les autres, et ton accent nous fait fondre — nous les filles on est comme ça —, et c’est bien le pire, parce que derrière les courbettes que tu fais pour me plaire et ton accent irrésistible — soi-disant irrésistible —, tu es pareil que les autres, pareil que celui qui m’a mise enceinte de Denise, la demi-sœur de Mari, pour me quitter aussitôt ; pareil que le salaud qui a mis enceinte ma Denise quand elle avait 16 ans à peine, parti lui aussi (et c’est pas plus mal, il est en prison maintenant, ce salaud — pour braquage ! —, et tu imagines si ma fille était restée avec lui ?) et pareil aussi que le père de Mari ; c’est vrai, il est resté, lui, il m’a épousée, il a attendu que la petite vienne au monde, mais après il est parti comme les autres : soi-disant que j’étais folle, que je devrais me faire soigner, bouger mon cul de mon fauteuil et arrêter de gueuler, il a dit — mais qui l’a élevée, en définitive, Mari, hein ? Moi ! Moi toute seule, et son père, elle ne saurait même pas le reconnaître dans la rue, tellement ça fait longtemps qu’elle ne l’a pas vu —, alors je sais, je sais, merde, je sais ce que tu as dans la tête, jeune homme, je sais que tu ne penses qu’à une chose, une seule chose, et cette chose te ronge le cerveau : la seule chose à laquelle tu penses, c’est baiser ma fille ; tu fais bonne figure, assis avec moi dans le salon, tu fais mine de t’intéresser à moi, au film qu’on regarde ensemble à la télé, à notre vie de merde, à Mari et à moi, mais moi j’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi, j’ai pas besoin qu’on fasse semblant, moi j’ai besoin d’un homme qui m’aime, mais ça n’existe pas un homme qui aime, et tu peux bien me raconter ce que tu veux, que tu vas l’épouser ma fille, arrête, arrête un peu jeune homme, dans deux minutes vous allez vous enfermer dans la chambre, et je sais que je vais devoir monter le son de la télé pour couvrir les cris de ma fille, cette petite salope qui ne se rend même pas compte de tout ce que j’ai sacrifié pour elle, ah non, elle croit que c’est un dû, mais j’ai foutu ma vie en l’air pour elle, moi ; moi je suis restée, je ne l’ai pas abandonnée comme son père a fait, comme a fait le père de Denise, je les ai élevées mes filles, comme j’ai pu, et elles, elles font quoi, je te le demande, hein, elles, elles s’envoient en l’air avec le premier salopard venu, elles ne pensent qu’à ça ; enfin, Denise, elle en est revenue, elle est mère-fille maintenant, elle peut courir pour se trouver un homme qui veuille bien la baiser — ne serait-ce que ça, tu vois : la baiser, vite fait bien fait, parce qu’on a des envies, nous aussi ; vous croyez quoi : nous aussi, on aime ça, nous aussi on veut baiser —, et Denise elle va finir comme moi et elle ne mérite pas mieux, mais Mari j’avais espoir, elle a de bonnes notes à l’école, ma Mari, elle est belle, et moi aussi j’étais belle quand j’étais jeune, le père de Mari disait que j’étais belle, que j’étais sa princesse, il m’avait même promis de m’emmener chez toi, tient, dans ton pays si romantique, paraît-il, mais il est parti tout seul après m’avoir baisée, il m’a fait une môme, c’est tout ce qu’il a fait, et pourtant il avait des manières, lui aussi, il était pas comme les autres, non, mais au fond, il était un homme, et un homme ça ne vit que pour courir après le cul des filles, et ma Mari, je sais que tu ne penses qu’à ça, son cul, et après tu vas partir et elle restera seule, et si tu lui colles un polichinelle dans le tiroir, tu feras comme les autres, tu disparaîtras aussitôt, encore plus vite, et plus loin encore, plus loin même que les autres, je sais, et Mari ça sera bien fait pour elle, allez, cette petite écervelée, cette petite conne, elle peut bien faire la belle, elle peut bien parader avec toi à son bras, je sais moi ce qu’elle a derrière la tête, elle veut se faire baiser par toi, et y’a rien d’autre qui compte, c’est une salope ma fille, comme sa demi-sœur Denise, et elle finira comme Denise et moi, pareil, coincée dans un fauteuil à ne même plus pouvoir pleurer, à attendre que ça passe sans pouvoir oublier qu’elle s’est fait baiser, par toi et par la vie.


Tout un été d’écriture #15. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

5 silhouettes ébauchées | tout un été d’écriture

Ça le rendait dingue, tous ces noirs qui s’affichaient avec des blanches qu’il croisait dans la rue. Et ces putains de latinos, pareil. Leur faute s’il était au chômage et que ça durait ; leur faute aussi si Grace l’avait quitté il y a deux ans. Faudrait pas qu’ils le chauffent de trop, tous ces types. C’est pour ça que son flingue, il l’avait toujours sur lui, même quand il dormait : la fenêtre de sa chambre donnait sur la rue, et il avait le sommeil léger.
En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer. Elle se leva, fit glisser sa robe de chambre, se regarda dans le miroir de la chambre à coucher : cheveux blonds, les yeux noisette, le nez en trompette, elle n’avait rien perdu de son charme d’alors ; quelques rides au coin des yeux, d’accord ; les seins trop lourds, les hanches un peu trop larges ? Pour lui peut-être, mais bien des hommes se retournaient encore sur son passage ; des cernes, oui, mais à qui la faute ? Non, décidément, elle ne pleurerait pas cette fois : elle s’habilla, ramassa le téléphone et passa deux coups de fil, le premier pour prendre rendez-vous l’après-midi même avec un avocat du Landon State Office.
Un homme a des besoins, c’est ce qu’il se disait. 45 ans, merde ! Un bon boulot, l’argent qui rentrait : c’était lui. Pas sa faute si ce qui faisait le charme des hommes de son âge, c’est ce qui le gênait maintenant chez elle. Un homme a des besoins et il prend maîtresse. Ça ne prête pas à conséquences, alors inutile d’en faire une montagne, voilà ce qu’il se disait.
En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer : elle se doutait pourtant qu’elle savait, pour elle et lui. Même lui s’en doutait, il lui avait dit qu’il faudrait qu’ils en parlent tout à l’heure, au restaurant. Elle fixa son reflet dans la vitre, ses yeux en amande, ses cheveux bouclés, sa belle peau brune. C’est ça qu’il aimait, bien sûr qu’elle avait raison : non pas elle, mais le parfum de nouveauté, l’exotisme qu’elle dégageait, pas encore gâché par l’habitude. Mais elle n’allait pas lui laisser le temps de s’habituer : ce soir, elle le quitterait.
Il regarda le sac en papier brun dans sa main, s’appuya contre le mur pour ne pas tomber. Il en tenait une bonne, cette fois. Une fois de plus. Un couple était assis dans le restaurant mexicain, il les voyait derrière la vitre : plus tôt, c’est d’une vie comme la leur dont il aurait eu envie ; une vie dont il s’était privé. Maintenant, il s’en foutait. L’alcool faisait ça ; l’alcool l’aidait à oublier qu’au fond, il était déjà mort.


Tout un été d’écriture #14. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

en l’attente | tout un été d’écriture


Le jour se lève à peine. Une pluie fine tombe sur le bâtiment du Capitole. Au sommet de la tour Jayhawk, la silhouette de l’oiseau imaginaire du même nom, mascotte des équipes sportives de l’université du Kansas, un mélange entre le geai bleu et le faucon, illumine le ciel de ses néons bleu, rouge et jaune. Plus bas, un couple fait l’amour, la fenêtre ouverte. Dans l’appartement voisin, un homme dort avec une arme chargée sous son lit. Un gardien de nuit qui a terminé son service pousse la porte de Classic Bean, sur South Kansas Avenue. Il est 8 h. Il commande un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. À 11 h, au 118 SW 8th Ave., le serveur du Celtic Fox dresse les tables pour le service de midi. Un homme sort d’un taxi. Dans un bureau un type fait prévenir sa femme qu’il rentrera tard, après dîner. Puis il appelle sa maîtresse et l’invite le soir chez Lupita’s, le restaurant mexicain. Une voiture freine brusquement en face du Landon State Office Building. Un homme suit une fille dans la rue. Deux jeunes garçons passent en skateboard. Il est 15 h, une femme pleure devant l’immeuble du Kansas Legal Services, un cabinet d’avocats à but non lucratif qui aide les personnes à faible revenu. À 18 h, il ne pleut plus. Les gens sortent des bureaux et envahissent les trottoirs. La circulation se fait plus dense. Il est 21 h et il pleut à nouveau. L’orage gronde au loin. Un éclair zébre la nuit. Un couple finit de dîner en silence chez Lupita’s. Ils ont convenu de se séparer le lendemain. Une voiture grille un feu. Un type ivre passe devant le restaurant, un sac en papier à la main. Il sort du liquor store au coin de la rue. Assis en surplomb en haut des marches d’un immeuble voisin, un jeune homme le regarde passer en fumant sa dernière cigarette. Sa petite amie lui demande de rentrer. Une voiture de police passe en trombe, sirène hurlante. La pluie a cessé. Un nuage sombre vient cacher la lune.


Tout un été d’écriture #13. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

lieu non lieu ; intérieurs extérieurs | tout un été d’écriture

Tout un été d’écriture, 2ème cycle : flottements, renverses

lieu non lieu

C’était un Dillon’s, ou un Wallgreens, ou plus probablement une autre enseigne aujourd’hui disparue. Un drugstore ouvert 7 jours sur 7, tôt le matin et jusque tard la nuit, en bordure du centre-ville. On y venait, le jour, pour les médicaments sur ordonnances, la presse, la boulangerie ou pour y déposer des pellicules photos à développer ; le soir, pour un pack de bières, des sacs de glace, un en-cas, des confiseries, des préservatifs ou un test de grossesse, une brosse à dents, des cigarettes, de l’aspirine, une boîte ou deux d’Alka-Seltzer, bref tout produit de première nécessité. Un écran de surveillance derrière le comptoir diffusait sans fin les images en noir et blanc de populations bigarrées se croisant sans se voir dans les allées encombrées.


White Lakes Mall en 1967
intérieurs extérieurs

Qui se souvient du centre commercial de White Lakes, à SW 37 th St. et SW Topeka Blvd. ? Le mall a ouvert au milieu des années 60. C’était le premier du genre dans le Midwest, l’un des tout premiers du pays. Avec un magasin Sears d’un côté, et un JC Penney à l’autre bout, on y trouvait tout ce qu’on voulait, et White Lakes a poussé à la faillite presque tous les commerces du centre-ville de Topeka. — Elle dit : je me souviens, il y avait une petite boutique où je me suis fait percer les oreilles. Et il y avait un type qui jouait de l’orgue dans le magasin de musique à côté de Sears. — Lui dit que le Walgreens avait la forme d’un L, et il y avait deux entrées, l’une était à gauche au bout du corridor. — Tout à fait à la sortie du centre, juste à côté de Sears, il y avait un petit pont au-dessus d’un bassin où il y avait des poissons. C’est là qu’ils installaient chaque année la scène pour le spectacle de marionnettes de Noël. Elle dit que c’est un de ses plus beaux souvenirs. — Elle, sa mère tenait The Gallery, une petite boutique à côté de Sears qui vendait des bijoux. — Quelqu’un se souvient du restaurant Town and Country ? La meilleure soupe à l’oignon que j’ai jamais mangée ! On n’y accédait que depuis l’extérieur du centre, il était situé du même côté que le Walgreens. — À une époque, il y avait un petit café à l’entrée du Walgreens, et il y avait un magasin de jouets, aussi, sur la gauche. Il y avait une colline à l’arrière du parking près de Sears, qui menait au cinéma FOX. — Lui, il habitait Kansas City, et sa famille venait pour toute une journée ici au moment de Noël. — Qui se souvient du Hat Box ? Elle demande. — Ma sœur était serveuse au Windjammer Inn, et j’ai travaillé pendant des années à la librairie Town Crier. J’aimais bien les marionnettes de Noël. — Quelqu’un se souvient du château d’Aladin ? Avec les fontaines, c’est mon souvenir le plus prégnant. — Elle, sa famille était propriétaire du Hat Box et du Hat Box II. Elle dit que c’était là qu’on venait se faire percer les oreilles, juste à côté du Brass Rail, du côté de Sears. Sa grand-mère, Helen Gish, avait démarré l’affaire. Elle était la toute première locataire du centre ! Son frère, Keith Meyers, était promoteur et copropriétaire du centre commercial et son beau-frère, Tom Martin, était propriétaire de l’entreprise qui a construit le centre commercial. Sa mère à elle a commencé à travailler là-bas peu après sa naissance. Elle y a travaillé aussi tout du long de ses années de collège, de lycée et d’université. Pendant dix ans, trois générations d’entre eux ont travaillé là, elle dit. — Et lui, il se souvient qu’à gauche de Sears, il y avait dans une petite allée un coiffeur et une salle d’arcade. À une époque, il y avait même une épicerie, le Falleys Grocery Store, ce qui n’était pas courant dans ce genre de lieu. L’épicerie était sur la gauche, près de l’entrée principale, mais on pouvait y accéder sans passer par le centre. — Lui, il a grandi en allant dans cette salle d’arcade, chez Orange Julius et impossible d’oublier non plus la boutique de sandwich Little Kings !, il dit — À l’étage inférieur, c’est là où il y avait l’épicerie, Orange Julius et Merle Norman. Et aussi le magasin de disque Joe Henry’s, et Zerchers Photos, un de ces kiosques qui proposait le développement des pellicules photos et les clés minute ; les deux étaient pas très loin de Sears… Il y avait un restaurant aussi à l’entrée du Sears, non ? — Je me souviens avoir vu Wizzo le Clown ici, et mon Dieu ! comme il m’a fait peur quand je l’ai vu de près ! — Il dit que l’entrée du centre donnait directement dans le magasin Sears, et tout à coup le plafond s’ouvrait sur plusieurs étages, et c’était dément, il y avait suspendu le long des murs ces animaux géants, entre la peluche et la piñata, qui semblaient te regarder bizarrement, et lui, ça lui fichait la trouille à chaque fois. — Vous vous souvenez de Darla, qui travaillait comme serveuse au restaurant Sears ? Elle travaille toujours pour eux, mais au West Ridge Mall maintenant. –The Brass Rail, il dit, un restaurant situé près de la sortie, vendait les meilleurs tacoburgers de la ville ! — Elle, elle a pris des cours de couture dans le cadre des ateliers qu’organisait JC Penney. Les fontaines au milieu du centre étaient très belles, elle dit qu’elle se souvient de ça. — Il n’y avait pas une école de mannequins là-bas ? Elle dit qu’à l’époque courrait une rumeur selon laquelle une jeune femme y avait été tuée, mais elle, elle dit : oui, il y avait une école de mannequin dans la partie basse de White Lakes, ça s’appelait Barbazon School of Modeling, et ça a fermé à la fin des années 80, mais personne n’a été tué ici. — Lui dit qu’une élève de l’école de mannequinat a été assassinée sur le parking devant le Windjammer Inn. Elle s’est disputée avec son petit ami et il lui a tiré dessus. La police est arrivée, et a ouvert le feu. Le type est mort peu après de ses blessures. — Walgreens avait un restaurant avec des tables qui donnaient dans le mall, et vous pouviez voir tous ceux qui rentraient et on discutait avec les potes qui venaient. À l’époque, on avait le droit de fumer dans les lieux publics. — Lui dit que White Lakes était le lieu ou être et être vu. Les gens venaient ici de Kansas City, de l’Iowa et même du Nebraska. Mais des années plus tard, le quartier s’est transformé, la délinquance a explosé et le coin est devenu le terrain de jeu de bandes rivales. — Depuis la fin des années 90, White Lakes est à l’abandon, il dit. — Tous, ils trouvent ça triste. Tant de souvenirs, ils disent.

White Lakes Mall aujourd’hui

Tout un été d’écriture #11 & 12. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

l’odeur, le toucher, la bouche | tout un été d’écriture

La voiture se dirigeait vers Kansas Avenue, les vitres ouvertes, et l’odeur des pins, mêlé à la fraîcheur des nuits d’été, a envahi l’habitacle. Coby, perdu dans ses pensées, conduisait sans rien dire, se laissant porter par la voix de David Lee Roth à la radio. Le jeune homme à ses côtés regardait la route défiler sous ses yeux. Il agitait distraitement sa main devant lui au rythme de la chanson. Il a alors senti, encore sur ses doigts, l’odeur de musc et d’angélique aux échos troubles de lichen et de fougère du sexe de Mari.

Un peu plus tôt, ils étaient chez Yvonne, ils jouaient aux cartes, tous les quatre assis dans le salon. Sa main caressait les cuisses de Mari sous la table. Il sentait sous ses doigts le tissu rêche de sa jupe, le soyeux de sa peau se modifier soudain par piloérection. Il resta un long moment ainsi, laissant ses doigts glisser sur sa peau, effleurant les petits grains qui se formaient à la surface de l’épiderme par la contraction du muscle arrecteur des poils, réaction inconsciente de l’organisme lié à l’excitation.

Avant d’aller chez Yvonne, ils sont chez Wendy’s, à l’angle de SW Gage Boulevard et SW Huntoon Street, entre Mcalister parkway et Westboro. Ils s’embrassent à pleine bouche entre deux bouchées de hamburgers, s’étouffant à moitié, riant, crachant, ils mordent dans le pain et la viande, mordillent leurs lèvres, leurs langues se mêlent, ils mordent encore, la chair élastique de la bouche de Mari dans sa bouche, et regardez-les qui se dévorent l’un l’autre : ils ont soif de sang, ils ont faim, faim de leurs corps, ça roule sous les langues, baisers, morsures, tout pareil.


Tout un été d’écriture #10. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
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bande son | tout un été d’écriture

Mari s’était levée, lui avait signe de la suivre. Lui, assis dans le salon, faisait mine de s’intéresser au film, seul moyen à sa connaissance de communiquer avec sa mère, coincée dans son fauteuil. Plus tard, il ne se souviendrait pas l’avoir jamais vue ailleurs que dans ce fauteuil. Il s’était levé malgré tout, passant devant elle sans qu’elle semble même le remarquer. Mais elle avait monté le son du poste avec sa télécommande. Mari l’avait entraîné dans sa chambre. Elle avait claqué la porte, blam ! éteint la lumière, l’avait poussé sur le lit. On entendait toujours la télé : It’s like five miles from here ! … drrr drrr drrr… quelque part, dans l’immeuble, un téléphone s’est mis à sonner sans que personne daigne répondre… sh-h-h… Ferme les yeux, elle lui dit… hmmm… il aimait quand elle lui passait la main dans ses cheveux, quand elle l’embrassait dans le cou… whoosh… froissement des draps, les peaux nues, leurs corps glissent… Boom… ils sont par terre… Ouch !… Be nice, kids, try to be nice! La voix haut perchée de sa mère, depuis le salon, et toujours la télé : The store opens next week, mate… sh-h-h… Ne ris pas ! Leurs bouches se rencontrent dans le noir… Ils rient sans bruit, leurs dents s’entrechoquent, ils s’embrassent, le parquet craque, une voiture passe, vrooooom, elle est déjà loin, awooga ! Coup de klaxon, coup de frein et boom ! et quelques minutes à peine après : wee-woo, wee-woo, la sirène d’une voiture de police… He just won the race !… thump thump thump son cœur bat à tout rompre… Toi aussi, elle lui dit à l’oreille. Moi quoi ? Tu as gagné la course, idiot !


Tout un été d’écriture #9. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
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il pleut | tout un été d’écriture

Tornado Alley : l’allée des tornades… la zone la plus active est la région des Grandes Plaines, entre les Rocheuses et les Appalaches. Le ciel, assombri par les nuages, pèse sur Topeka. L’entonnoir se forme à la base des cumulonimbus : un tourbillon, le cisaillement des vents dans la basse atmosphère. La nuit s’ouvre en plein jour ; un jour noir pour un monde sans espoir. Les cellules orageuses se déchaînent. Accélération du signal électrique vers les zones synaptiques : l’esprit s’ouvre à la rêverie en contemplant le ciel qui se déchire. Quand la vraie nuit rejoint enfin la part noire du jour, il faudrait s’abriter au sous-sol, mais le ciel trace une voie magique. Des choses volent qui ne devraient pas voler. L’univers se retourne. Densité absolue : pour un instant, l’âme est au diapason du monde.
Derrière la lune, dit-on, au-delà de la pluie, il y a une terre où les rêves se réalisent. Il faut attendre encore, il y a un chemin à trouver. Un pas, deux, sur la route, face aux vents violents, regarder le couvercle qui s’apprête à sauter et ce qui s’en échappera recouvrira les murs noirs d’un bleu gris beau comme un ciel d’automne sans aucun nuage. Un ciel d’automne en plein été.
Un ciel d’espoir.
I have a feeling we’re not in Kansas Anymore.


Tout un été d’écriture #8. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).