les secondes passent avec une lenteur infinie


Le message préenregistré qui annonce par deux fois la prochaine station, le crissement des freins quand le métro arrive à quai, la brusque secousse avant-arrière, le claquement des portes qui s’ouvrent, le brouhaha diffus qui l’enveloppe parfaitement (une gangue faite de paroles échangées, de rires, de filets sonores aigus brouillés en provenance des casques ou écouteurs intra-auriculaires branchés sur smartphones ; les gens qui se lèvent tous ensemble, les pas, les roulettes des valises, le froissement du plastique, du coton, des tissus — vestes qui retombent, sacs ajustés sur l’épaule, même le souffle léger de la toile fixée sur l’armature des sièges qui se tend lorsque les corps s’en extraient), tout ça son cerveau l’a identifié, classé, mémorisé sans qu’il s’en rende compte. Le stylo tenu au-dessus du carnet noir, il n’en a que l’écho inconscient ; la pensée en suspens, il est tout entier à observer le ballet compact des personnages qui rentrent et sortent de la rame. De la grisaille qui surcharge tout l’espace se détache des aplats mouvants de beige, de rouge et de vert : auréolée de lumière, une silhouette sur le quai marche dans sa direction ; on dirait que c’est vers lui qu’elle se dirige (pour lire de près, il porte des lunettes, mais quand il lève les yeux à ce moment précis, il voit flou ; il ne comprend pas pourquoi, il a oublié les verres de correction, son esprit occupé à la phrase qui trace des arabesques dans sa tête), bientôt, les couleurs s’agrègent devant lui, la femme qui s’avance gracieusement, il la contemple maintenant magnifiée bien que plus vaporeuse encore, il esquisse un geste vers ses lunettes, mais une note de musique, une voix et le voilà déjà transporté ailleurs, son cœur se serre, réminiscence d’une histoire ancienne, tu verras, tu verras (coincée dans l’angle d’un des couloirs de sortie, invisible depuis la rame, une fille seule avec sa guitare chante Nougaro) ; la sonnerie du métro retentit précisément 5 secondes, les portes se referment, il détourne le regard — son stylo, son carnet, il a perdu le fil —, lorsqu’il relève les yeux la femme a disparu. Bien sûr, rien de tout ça n’est venu jusqu’à lui sous forme de pensées structurées ; des flashs, plutôt (images lointaines, souvenirs gazeux), qu’accompagnaient un imperceptible tressaillement du corps, un frisson, un battement de cœur. Et ça ne dura que quelques instants, 18 secondes d’éternité qu’il oublia pourtant presque aussitôt.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
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Fantôme de soi, écrivain

Cher F,
Pour répondre à l’exercice que tu nous as assigné, voici plusieurs jours que je m’échine à imaginer la biographie d’un auteur fantôme, et je n’arrive à rien. J’ai exploré les recoins de ma bibliothèque en quête d’inspiration, en vain. Et puis, en rêve, me sont venus une histoire et un nom. Au réveil, fébrile, je me suis précipité sur mon traitement de texte pour noter ce dont je me souvenais encore. Voilà, j’avais mon auteur. Seulement, peu après, je retrouvais pour déjeuner mon ami Florent G., et comme je lui en parlais, il fut pris d’un fou rire qu’il n’arrivait pas à contenir. « Tu plaisantes, bien sûr ? » finit-il par dire. Il s’avéra que je n’avais rien inventé : mon auteur, scénariste de comics dans les années soixante-dix, quoique fort méconnu, existait bien. Adolescent, j’avais même eu en main ses bandes dessinées, sans que je me souvienne de son nom (il faut dire qu’à l’époque, les auteurs étaient rarement crédités). Je me mis alors en quête d’informations à son sujet, mais ne trouvais rien, ni sur internet ni en bibliothèque. Enfin, je suis tombé sur ce texte étrange, déniché chez un bouquiniste et qui faisait partie d’un package promotionnel destiné à accompagner le lancement d’un projet multimédia qui, à ma connaissance, n’a jamais vu le jour. Je t’en propose un extrait, pour que tu t’en fasses une idée :

En France, dans les années 70, on lit Pif Gadget et les Quatre As ; nous lisions Jack Kirby, Gene Day et Edward Alexander Dawn.
En 82 la France se pâme devant Sophie Favier, nous, du haut de nos 15 ans, dans la torpeur de nos nuits moites, les yeux clos, nous faisons danser sous nos mains Margaux Hemingway et Pauline Lafont.
Quand la France bouge mollement sur « Vacances j’oublie tout », nous pogotons sur le cadavre encore tiède de Claude François, au son des Sex Pistols, des Ramones et des Cryo Boys on LSD.
Aujourd’hui Sophie Favier va bien. Margaux Hemingway et Pauline Lafont sont mortes. Jack Kirby, Gene Day sont morts; Sid Vicious est mort. Joey, Dee Dee, Johnny et Tommy Ramone sont morts également, et Edward Alexander Dawn, on ne sait plus très bien… Mais peut-être devrions raconter cette histoire autrement.

Edward Alexander Dawn: sorti de nulle part, il débarque à New York à la fin des années soixante et réinvente l’art de raconter une histoire illustrée en 24 pages. Si l’on ne se souvient plus guère de lui, son style immédiatement copié devient emblématique de la culture pop, combinant les styles classiques d’un Jack Kirby et d’un Wallace Wood avec la folie d’un Salvador Dalí. Le grand public l’ignore, mais il devient la coqueluche des happy few. Andy Warhol l’invite à la Factory, on lui prête une liaison avec Edie Sedgwick. Ça ne dure pas, et il quitte bientôt New York pour la Californie. Dans un marché dominé par deux éditeurs sur lequel ils règnent en maîtres, il se lance avec l’ambition de créer seul et en quelques mois un univers aussi riche que ceux patiemment élaborés trois décennies durant par ses concurrents. Ils ont Batman et les X-Men, lui s’inspire de l’épopée de Gilgamesh et veut redonner vie aux dieux babyloniens. Quelques titres sortiront bientôt, mais ils sont mal distribués, et l’affaire fait long feu. Dawn prend le maquis, on le retrouve quelques années plus tard musicien. On le dit fou, il se prétend magicien. Le voici chanteur, leader des Cryo Boys on LSD, un groupe punk qui n’est pas sans rappeler le Velvet Underground croisé quelques années plus tôt chez Warhol. Lui dira seulement qu’à cette époque Lou Reed l’écoutait avec attention quand il jouait de sa guitare. Une pop électrique incandescente coulée dans un métal froid et coupant, un EP, pas même un album, six titres pour solde de tout compte, et les Boys disparaissent. Dawn ne donnera plus signe de vie avant longtemps.

Nous avons dix ans, Pierre Scias nous voit passer chaque semaine dans sa librairie, 38 rue Dauphine à Paris. Il nous aime bien et nous met dans les mains les rares exemplaires de Rise and Fall of Babylon qu’il a chez lui. L’histoire n’est pas complète, l’impression est de mauvaise qualité, on n’y comprend rien, qu’importe : ce sera notre trésor.
Sept ans plus tard, de comics, il ne nous reste que ceux-là. Les autres, on les a revendus, pour s’acheter des vinyles chez Parallèles. Le punk, on prend le train en marche, et c’est par hasard et avec beaucoup de chance qu’on déniche dans un bac ce disque réputé introuvable que l’un de nous achète pour la pochette. Ça n’est que plus tard, en lisant les notes au dos de l’album qu’on retombera sur ce nom qu’on croyait avoir oublié : Edward Alexander Dawn. À l’écoute des paroles, on sait. On ressort les comics, on se les lit en boucle en écoutant pareil le disque.
Les deux plus grosses claques de nos jeunes vies, c’est lui qui nous les a données. Personne ne le connait, et son nom chuchoté devient notre sésame. Il est la clé de notre monde, il devient notre dieu. Nous étions amis, nous serons frères de sang. Par provocation, Dawn, sur la couverture d’un de ses magazines, avait inscrit : lisez ce livre, puis brûlez-le ! Armés d’un couteau, à grand renfort de Jack Daniels et de tabac qui fait rire, nous nous sommes entaillé les mains, mêlant nos sangs au-dessus du disque et des comics. Puis nous avons jeté dessus l’essence de nos Zippo et une allumette, et nos objets fétiches ont disparu dans une épaisse fumée toxique.
Lequel de nous trois eut le premier l’idée de cette cérémonie ? L’un ou l’autre, peu importe : c’était Dawn qui nous l’avait commandé.

Les années ont passé, et Dawn n’est pas réapparu. On l’a longtemps cru mort, avant de retrouver sa trace en Inde au tournant du millénaire. Mais il n’était déjà plus là lorsque nous y parvînmes. Il était en Indonésie, disait-on, au Sri Lanka ou en Thaïlande. Le tsunami de 2004 effacera définitivement sa piste.

Son œuvre, inachevée, protéiforme est aujourd’hui introuvable. Plusieurs fois, nous avons voulu la continuer, nous heurtant à chaque coup à la colère et aux représailles d’un groupe de fans organisés en secte, se faisant appeler les Annunaki.
Mais peu nous chaut aujourd’hui la folie de quelques-uns, il nous semble plus important de renouer avec un héritage qui autrement risquerait de disparaitre. Notre ambition est de redonner corps au dessein de Dawn, et comme il nous l’a appris, sous des formes variées.
Ainsi, DAWN, c’est désormais le nom de notre collectif : Deceptive Audio Waves Network comme acronyme possible.
Romans graphiques, nouvelles, récits imaginaires ou relations d’évènements bien réels, en lien ou non avec la fiction d’origine, nous mélangerons tout, brouillant à notre tour les pistes pour mieux nous retrouver. Musique aussi, et autour du noyau dur, des invités, et les portes sont ouvertes pour qui voudrait se joindre à l’aventure.

Rise and Fall of Babylon; Babylone renaît, et tandis que dans les airs s’élèvent à nouveau les dieux, retentit le son amplifié d’un lourd rock électrique.
DAWN COLLECTIVE: 2 stylos, une guitare, maximum rock’n’roll !

Le texte que tu viens de lire était à l’origine accompagné d’un carnet de croquis, d’une courte nouvelle et d’un CD (tout cela avait disparu de la boite que j’avais achetée).
Maintenant, tu en sais autant que moi. Pour autant, je reste sceptique quant à l’existence de ce Dawn. Quelque chose me chiffonne, et je me demande quand même si tout ça n’est pas un coup monté par l’ami Florent.
Il est passé chez moi l’autre jour, et comme j’étais dans la cuisine, je l’ai distinctement entendu parler de Dawn avec quelqu’un dans la pièce à côté. Je me suis précipité pour voir : il était seul, et c’est à moi qu’il parlait, en définitive.

Enfin, je ne suis pas plus avancé pour ce qui nous concerne, j’en ai peur. Aussi je jette l’éponge. Je me rattraperai sur un autre exercice.

Bien à toi,
Philippe


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
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Alors quoi, Sarah ?… Vous croyiez la connaître ?…

Alors quoi, Sarah ?… Vous croyiez la connaître ?… C’est son maquillage, sa peau diaphane barbouillée de couleurs qui vous retournait le sang ?… Le rouge un peu trop rouge sur ses lèvres… le khôl sur ses yeux… Tout, trop appuyé… « Elle avait en elle une maladresse presque enfantine »… Vous êtes sérieux ?… Non, mais, écoutez-vous !… Vous dites : « pour elle, la vie était un jeu »… Ah ça, oui, d’accord, elle jouait : elle se jouait de vous, vraiment !… Elle était fragile, vous dites… Ah oui, fragile !… Regardez-vous, regardez bien : c’est vous qu’elle a brisé, non ?… Une enfant ? Elle était plus femme que bien des femmes, vous pouvez me croire… Et puis, elle avait mon âge, Sarah… Vous l’ignoriez ?… Si vous saviez comme elle se riait de vous… Comme on riait tous les deux… Elle me disait tout… Ah ! ça, vous pensiez lui en apprendre, hein ?… La musique savante, les arts… Des heures, vous lui parliez et vous étiez convaincu qu’elle buvait vos paroles… Enfin, étiez-vous aveugle à ce point ?… Et toutes ces choses vulgaires qu’elle aimait, vous en faisiez quoi ?… Elle était comme toutes ces jeunes filles qui jouent avec le sens des images, oies blanches plaintives à l’inspiration chétive… Quoi ?… Vous en voulez encore ?… Ça vous plaît, hein, qu’on remue comme ça la fange ?… Pardon ? Mais si elle était un ange, vous étiez quoi, vous ?… Elle n’était pas naïve, elle, ça non… Creusons… Creusons encore… Jusque sous les cicatrices… Jusqu’aux articulations… Creusons à l’os… Ce qu’il y a dessous n’est pas beau à voir… Ni vous d’ailleurs : vous n’êtes pas beau à voir, qui vous mourez de ce mal mystérieux qu’on appelle la culpabilité… Secouez-vous, bon sang !… C’est elle qui était corrompue !… Elle qui jouait l’équilibriste avec la mort… Elle était belle, dites-vous ? C’est que vous ne l’avez jamais vu grimacer… Parce que si vous l’aviez vue telle qu’elle était vraiment, vous en auriez eu la nausée… Vous ne pouvez pas savoir comme elle se moquait de vous… Vos mots coulaient sur elle et elle faisait mine de vous écouter, mais elle n’écoutait pas… Elle était toujours ailleurs… Elle avait toujours un temps d’avance… Manipulatrice… Cette fille n’était qu’illusions… Partout où elle allait, elle portait la destruction… Et vous, vous ressentiez quoi ? Un imperceptible trouble… Un fluide poétique, dites-vous ?… Votre esprit anémique est encore ébloui par les nuits passées avec elle… Décidément, vous faites peine à voir… Oh, mais rassurez-vous !… Demain, vous dormirez tranquille… Le tribunal prononcera sa sentence, je serais le coupable… Oui, allez si vous voulez, le coupable c’est moi… Mais la victime, c’est moi aussi… Et c’est vous, et tous ceux qui ont croisé sa route… Vous ignoriez qu’il y en avait eu d’autres ?… Vous voulez que j’arrête ?… Je vous torture ?… Pardon ? La décence ?… Quoi ?… La morale ?… Ah, elle a bon dos, la morale !… Mais allez, vous avez raison, ça suffit : il convient désormais de faire place au silence.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.

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une seule phrase

deux jeunes gens, un garçon, une fille, attraction réciproque, et puis quoi ? deux jeunes gens font l’amour et c’est sans conséquence, un jeu — elle dit que c’est un jeu —, seulement, lui, tout à coup dit qu’il l’aime, il dit « d’un amour fou », il dit : « l’amour est un jeu, peut-être, très bien ; parfois, c’est un jeu avec la mort » ; deux jeunes gens font l’amour et sont conduits dans un endroit admirable et bizarre que l’esprit n’arrive pas à appréhender, un lieu qui n’est pas ce qu’il prétend être, le lieu de l’étrange, le lieu de la révolution permanente, un lieu qu’ils ne connaissaient pas, un lieu qui les dépasse, où un damné surgit des ténèbres avant de retomber dans un fracas de mort dans le vide de la nuit ; ça n’est pas l’amour, c’est le sexe, l’afflux d’androgènes, l’augmentation du rythme cardiaque, ça cogne tellement là-dedans qu’on pourrait croire que ça va exploser et c’est le cerveau qui finalement explose — affolement des centres réflexes, récepteurs en feu, l’ouïe, la vue, la peau sont à vif, l’hypothalamus synthétise des neurohormones, lulibérine, corticolibérine ; les neurotransmetteurs — dopamine, endorphine, adrénaline — sont libérés dans l’espace synaptique au moment de l’arrivée du « potentiel action », l’influx nerveux, l’augmentation rapide et la chute tout aussi soudaine du potentiel électrique des cellules qui conduit à l’orgasme — plaisir et douleur intenses mêlés ; « viens, on sort », il dit et c’est sans discussion possible, ils sortent, ils marchent sans que jamais il ne lâche sa main ; il l’entraine jusqu’à sa voiture, elle se laisse faire, elle a peur, mais elle le suit quand même, ils s’assoient dans l’habitacle de la Ford beige, ils restent comme ça longtemps, assis sans rien faire, de longues minutes, des heures peut-être, le moteur éteint, la voiture garée dans la ruelle sous l’éclairage blafard du lampadaire, elle regarde son profil et c’est comme si elle le voyait pour la première fois, et il dit : « ça n’est pas moi que tu vois, c’est le réel ; tu n’as pas à avoir peur, c’est comme ça, c’est tout », et aussitôt il démarre, il roule doucement, la nuit leur appartient et demain le monde aura fini (ils savent tous les deux que ça finira mal), la voiture glisse le long des larges avenues jusqu’à quitter la ville et ils roulent encore, la ville derrière eux n’est déjà plus qu’une ondulation de lumières, comme un feu dans le lointain qui attire les marginaux, les désaxés, les plus pauvres des pauvres pour un sabbat où dansent des sorcières, un mirage : une ville imaginaire ; le monde, un monde imaginaire, et seul le mystère qui va leur être révélé peut les sortir de leur torpeur, les ramener à la vie, l’esprit libre enfin, enfin libéré de leurs corps, enveloppes froissées, déchirées, qu’on retrouvera plus tard échoués sur la berge des rêves


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.

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dans le métro

ANVERS. Un chien dans un sac. Une fille tatouée, t-shirt rouge et short en jean. Cheveux orange coupés au sécateur. La fille, comme dessinée par Robert Crumb. PLACE DE CLICHY. des pickpockets peuvent être présents à bord. Un enfant rit. La rame se vide. La fille en short reste debout. ROME. Le chien, la fille aux larges hanches sont descendus. VILLIERS. Je sors à MONCEAU.

*

Un long manteau noir en laine sur un chemisier blanc boutonné jusqu’en haut, les cheveux châtains — banane sur le devant, chignon derrière, un bandana rouge noué sur la tête —, jean bleu foncé, ourlets roulés à la cheville sur des Doc Marteens noires 3 œillets, socquettes blanches (maille jersey avec dentelle broderie anglaise), la jeune fille se tient à la barre centrale du bus — ligne 64, direction Place d’Italie. Elle lit un livre d’Hervé Guibert sorti récemment, dont on a parlé chez Pivot l’autre soir.

*

Il traverse le wagon, coup d’œil à gauche, coup d’œil à droite, comme on passe en revue la troupe ; fin de journée, en bout de ligne, après la bataille, on compte les forces encore vaillantes, vêtements froissés, sacs lourds au pied, hommes et femmes pareils, la mine grise défaite. Et puis, face à lui, un seul encore debout, jean, t-shirt arborant une bouche tirant une langue épaisse. Casque sur les oreilles, sourire aux lèvres, son corps tout entier oscille, sans qu’on sache si c’est au rythme du métro ou de la musique. Campé sur ses jambes, adossé à la barre centrale, il rayonne.


 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre ;

(…) Un triptyque : trois paragraphes concernant chacun un personnage différent, et chaque paragraphe un de ces brefs face à face que nous impose en permanence le contexte urbain, sans distance possible. Mais c’est l’intensité même et la brièveté qui sont le défi d’écriture : quelle distorsion de la perception, quel détail emportant tout le reste, comment rendre la promiscuité, l’impossible durée, l’ensemble composite des perceptions.
(…) Si on utilise ici le fragment, c’est dans l’idée que le livre architecturé, continu, pour construire l’illusion du global, du continu, doit saisir la ville par son anonymat, ses circulations, son éphémère. Comment la tâche humble d’en saisir le plus possible d’un personnage, dans un format narratif comprimé, compact, distord la phrase et l’image, nous contraint à pousser le lyrique aux limites.


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onze fois trois trente-trois | 11 personnages en 3 lignes chacun

1.
Enfant, il répondait invariablement « écrivain », lorsqu’on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard.
Plus tard, comme on s’étonnait qu’il vive seul et sans enfant, il disait qu’il consacrait sa vie à l’écriture d’un livre, toujours le même, un livre-monde : l’oeuvre d’une vie.
À sa mort, on trouva chez lui une bibliothèque bien remplie, un lit, une table de nuit et une malle contenant des dizaines de carnets remplis d’une écriture serrée assez peu lisible ; les meubles furent vendus et les carnets brûlés.

2.
C’était un soir d’hiver, peut-être un soir d’automne, la nuit tombait, il faisait froid, Félicien s’enfonça dans la forêt.
Son amie Blanche venait de rompre leurs fiançailles.
Seul, dans le froid et le noir, a-t-il eu peur des ombres mouvantes, des bruissements furtifs des bêtes tapies, du hululement des chouettes ; a-t-il eu peur de la mort au moment où il se passa la corde au cou ?

3.
R. était assis au soleil avec deux autres soldats, le dos appuyé contre le mur du cimetière en ruine.
À un moment, il jetta ses cartes devant lui, abandonnant la partie, et se leva pour se dégourdir les jambes.
À peine le temps de faire cinq ou six mètres, un obus tomba là où il se tenait précédemment, tuant sur le coup ses deux camarades.

4.
Ici repose le corps de Valentine R., décédée le 27 mai 1881, dans sa 18e année.
Dieu trancha son existence au moment où elle entrevoyait de beaux jours.
Adieu notre enfant, nous nous reverrons, les chrétiens se retrouvent au ciel.

5.
Dans la pénombre, une ombre se glisse jusqu’au lit de la femme endormie.
Sa fille, qui a 12 ans, allongée dans le lit à côté et qui ne dort pas, croit que c’est sa petite sœur, aussi elle l’appelle doucement : l’ombre s’arrête, mais garde le silence ; la jeune fille appelle encore, l’ombre s’en retourne vers la porte, la jeune fille allume aussitôt, et il n’y a personne, pas même une ombre.
Elle sut ainsi que sa mère ne lui mentait pas lorsqu’elle lui disait que certains soirs son père lui rendait visite, ce père dont elle ne se souvenait déjà plus très bien, qui avait été emporté par une leucémie quelque cinq ans plus tôt.

6.
Lydia L.
18/6/1940, 6 mois.
Demain, un jour nouveau.

7.
Il avait flirté gentiment avec la fille à la machine à café.
Comme elle montait dans sa voiture, il s’était dépêché de rejoindre son véhicule pour la suivre.
C’est seulement après avoir roulé une vingtaine de kilomètres qu’il se rendit compte qu’il avait oublié sa femme sur l’aire d’autoroute de Brocuéjouls.

8.
Il l’avait observée toute la soirée, et finalement non, elle ne lui plaisait plus tant que ça, il décida de ne pas faire le premier pas.
Il s’éloigna vers la cuisine pour être seul un moment ; elle le rejoignit bientôt, et sans prévenir, elle l’embrassa.
Cinq ans plus tard, ils se marièrent.

9.
Il colla ses lèvres à son oreille et lui murmura : « je t’aime »
— tst, tst, elle fit. Jamais pendant l’amour, c’est trop facile.
Plus tard, il réalisa qu’elle avait raison : il ne l’aimait pas.

10.
À 47 ans, il vivait toujours chez sa mère.
Comme il était ivre, elle l’enferma à clé dans le salon pour qu’il arrête de boire : il ouvrit la fenêtre, et entrepris de descendre en rappel les neuf étages à l’aide d’un câble Ethernet.
Rappelons qu’il était saoul.

11.
Il les accueillait chez lui, et tous étaient intimidés par ce grand type si sûr de lui, à l’écharpe et au regard bleu acier.
Une fois qu’ils furent assis, il eut un sourire pour chacun, quelque chose qui évoquait le prédateur devant sa proie.
Après quelques minutes pourtant, un voile passa devant ses yeux, et il crut bon de préciser qu’il lisait beaucoup ; de la poésie, insista-t-il.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.

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Du lieu, 5 – Les escaliers

L’ascenseur étroit, en bois, dans sa cage en fer forgé aux arabesques art nouveau, il suffisait d’en entr’ouvrir l’un des battants intérieurs pour provoquer l’arrêt entre deux étages et que s’offrent à mon regard d’enfant des perspectives nouvelles : vue plongeante sur le niveau inférieur, vue à hauteur de chien sur le palier supérieur ; je restais alors de longues minutes, allongé ou à quatre pattes, attendant impatiemment que la lumière du plafonnier de l’ascenseur s’éteigne, puis celle de l’escalier — ainsi seule la faible veilleuse de la cabine éclairait partiellement à la fois le palier au-dessus et le plafond au-dessous —, pour que se révèle à moi dans toute sa mesure un univers étrange, qui dans l’obscurité prenait naissance dans le vide et se terminait dans le vide, un univers occupé en son milieu par une terre plate aux deux faces dissymétriques, comme deux continents opposés dont j’avais appris à connaitre par cœur la géographie, la faune et la flore — les moulures du plafond, les craquelures, les insectes morts ou prisonniers à l’intérieur du verre épais à motif floral de la lampe, les particules de poussières en suspens, la moquette usée, les tâches, les brûlures de cigarette, les mauvais plis et l’usure des coins, les fixations des barres de laiton dorées, disjointes par endroits — jusqu’à ce que quelqu’un pénètre à nouveau dans le hall, en bas, rallume la minuterie avant d’appeler l’ascenseur, et je me dépêchais d’appuyer sur un étage intermédiaire pour pouvoir me faufiler dans l’escalier, montant quelques marches avant de m’accroupir pour observer l’intrus qui s’élevait dans les étages sans me voir.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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