vers un écrire film, #05 | générique & expansion, avec Claude Simon

Dans l’angle de la pièce aux hauts murs peints couleur ivoire, un bureau. Sur chacun des deux murs qui forment l’angle, deux tableaux proprement encadrés, verre et marie-louise, le premier, à droite, semble représenter trois silhouettes qui s’éloignent dans la distance. L’autre, sur le mur directement derrière le bureau, une mère et son enfant, on dirait une photo. Le bureau, qui semble déborder légèrement sur l’entrée du couloir depuis là où l’on regarde, est encombré d’objets hétéroclites : un bol noir en faïence, un vase, deux gros volumes maintenus debout par des serre-livres ouvragés en bois (coincé entre un livre et sa cale, une fiche bristol vierge de toute inscription), des jumelles posées à la verticale, des papiers en désordres, d’autres livres de formats variables posés à plat, à gauche et à droite du bureau. Également : de petites pièces sculptées en bois représentant des animaux divers (un ours, un chameau couché, etc.), un stylo plume, un encrier, des feuilles blanches, des cahiers, bref, tout le fatras qu’on peut s’attendre à trouver sur le bureau d’un étudiant.

Le jeune homme assis au bureau porte un pull noir sans manche sur une chemise blanche au col ouvert. Il ne sourit pas. Cheveux courts, gominés, plutôt beau garçon, il regarde fixement devant lui, avec une certaine sévérité. Il veut se donner un air mature, certainement, mais ses traits trahissent son très jeune âge. Mon père a 15 ou 16 ans peut-être sur cette photo prise de lui à Port-Saïd à la fin des années 30. Il est plus jeune que le plus jeune de mes fils aujourd’hui. Depuis qu’il n’est plus là, il ne se passe pas un jour sans que je pense à lui. Et toujours, c’est cette photo, dont je n’ai qu’une mauvaise copie, qui me revient en mémoire.

Mon père à son bureau | Port-Saïd, Egypte (1937 ou 1938)

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

vers un écrire film, #04 | enquête avec Modiano

On vit à côté de quelqu’un et on découvre trop tard qu’on ne savait rien de lui. Alors oui, il y a les histoires mille fois entendues, mais les a t-on jamais vraiment écoutées ? Enfant, on préfère la geste des années folles des frères aînés racontée par la mère, Teppaz, Beatles et Rolling Stones, aux souvenirs du père, une vie passée dans ce qui ressemble à un autre monde vu de là où on est : les années 30 en Égypte, Le Caire, Port-Saïd, le canal de Suez, l’insouciance et l’opulence d’une jeunesse dorée dans un monde d’avant le chaos et la guerre. Trop loin, trop abstrait ; trop tôt, peut-être, pour l’entendre. Et puis on a bientôt son propre chaos — la famille recomposée tout à coup décomposée, la confiance atomisée —, à hauteur d’enfant, un divorce c’est aussi le monde qui s’écroule.
Après on n’y pense plus. On croit savoir, c’est comme une petite musique, ces souvenirs. Seulement on se souvient de l’air, mais on n’a jamais vraiment su ni les paroles, ni su lire la partition.
Et voilà que c’est trop tard. Trop tard, vraiment ? Il y a les objets qu’on se partage après le décès, les livres, les vieilles photos, les papiers.

Après le temps du deuil viennent les interrogations. On tire un fil et il y a tant et tant de choses qui ressortent, des portes s’ouvrent et toujours plus de questions en suspens. Les documents s’accumulent. Papiers militaires : livret individuel, ministère de la guerre, classe 1942, engagé volontaire le 9 juillet 42 dans les FFL… La guerre du désert, le Levant : le Levant… À la lecture de ce nom reviennent à ma mémoire les évocations de la Libye, de la Syrie, du Liban. Dans le livret, des dates, des ratures, une écriture souvent illisible…

Campagnes : Égypte contre Allemagne du 9/7/42 au 29/10/43 ; Levant contre Allemagne du 30/10/43 au 30/06/45 ; Levant du 30/06/45 au 6/7/46 ; En mer du 7/6/46 au 18/7/46 ; France du 19/7/46 au 22/1/47 ; En mer du 22/1/47 au 28/1/47 ; Égypte (C.F.C.) du 29/1/47 au 4/6/47 ; France C.F.C. du 9/6/47 au 15.6.47…

Plus loin : affecté à Carcassonne le 26/11/47, arrivée au centre d’instruction de Rivesaltes le 22.04.48, obtient une permission de 30 jours valable du 26.7.48 au 24 août 1948… Obtient un congé sans solde de 2 mois valable du 1er septembre au 30 octobre 1948 inclus… Libéré du service actif le 20.10.48. Déclare se retirer à Paris. 44 avenue des Gobelins. 13e. Promu au grade de S/Lieutenant par décret du 9/7/51 à compter du 1/10/50.

Dans la marge, d’une écriture serrée : permis de conduire n° 2814 délivré le 28 août 1944 (V.L. Camions. Bren carrier).

Puis le retour à la vie civile, le Paris des années 50. Deux plaques de cuivre servant à l’impression de cartes de visite : La première, Pierre C., conseil juridique, 10 rue Chauchat. Paris 9e. Sur l’autre, sous le nom, une profession (assureur conseil), une adresse au 59 rue de Rivoli (aujourd’hui un atelier d’artistes : mon frère Jean-Pierre, de 18 ans mon aîné, en allant le visiter a reconnu le bureau de papa où il allait le retrouver lorsqu’il était enfant), deux numéros : Gut. 37-61 — Cen. 11-41.

Jean-Pierre a lui le souvenir de ces années-là. Nous convenons d’une date, une belle matinée de février, je mets en route le dictaphone :
— On peut peut-être commencer par la généalogie, les parents et grands-parents de papa ?
— D’accord… OK. Alors… donc… Ce que je te disais hier, papa, il est né en 1924. Le 2 mai 1924 à Nîmes…


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

Écrire-film #03 | « Comment j’ai fait »

Écrire, pour quoi faire ? Pour qui ? Pour soi ? Pour dire quoi ? Pourquoi écrire, si on n’a rien à dire ; si on ne sait pas à qui on parle. On ne parle pas à soi. On n’écrit pas pour soi. Je n’écris pas pour moi, non. J’écris parce que c’est plus fort que moi, peut-être. Un jour, il y a des années de ça, j’ai voulu ne plus écrire. J’ai ouvert mes tiroirs, j’ai vu les carnets noircis d’une écriture serrée que je n’arrivais plus à déchiffrer. J’ai lu des notes que je ne comprenais plus ; celui qui les avait écrites avait fait un pari sur l’avenir, il pariait sur moi, mais le temps est passé trop vite et l’avenir s’est soudain rétréci. Je ne savais plus ce qu’il voulait me dire. Il écrivait animé d’un pressentiment joyeux, certain que je saurai plus tard dérouler sa pensée. Je ne comprenais rien, je ne me reconnaissais plus en ce jeune homme si confiant en la vie, mais c’est lui qui avait raison, je le savais, et moi qui m’étais égaré. Pourtant, j’ai voulu oublier, tourner la page, en quelque sorte. Je n’ai pas jeté les carnets, non, mais je les ai rangés loin du bureau, dans des cartons entreposés dans un coin du garage. Un poids en moins. Je me sentais léger. Tellement léger, bientôt, que je ne me sentais plus. À virevolter en tous sens, on perd le sens de sa vie. Je croyais m’être perdu, avant, m’être fourvoyé dans mon obstination à écrire envers et contre tout, je me perdais maintenant à ne plus vouloir rien écrire. À vouloir simplement vivre, j’avais le sentiment de vivre pour rien. Écrire pour quoi faire ? J’ai repris un carnet, un stylo. J’ai repris l’écriture. Écrire pour donner un sens au chaos. Le chaos intime : les terreurs héritées de l’enfance, les larmes ravalées, les peines et les blessures qui sont autant de coups portés pour vous faire vaciller. Les mots jetés sur le papier étaient des pansements sur les plaies. Des mots pour avancer. Il me fallait écrire. Réapprendre à marcher. J’ai retrouvé il y a quelques mois les carnets. J’ai patiemment reporté sur mon traitement de texte des fragments et des notes. Je ne savais plus ce que ça voulait dire, mais j’ai repris confiance. Je les ai agencés pour construire autre chose. Un puzzle, en quelque sorte, dont je dessine aujourd’hui toutes les pièces manquantes. Sans doute que ça fera un livre. J’ai posé près de moi la photo du jeune homme qui autrefois noircissait des carnets. Il sourit, un peu dubitatif. C’est qu’il me connaît bien. Il me connaît mieux que je ne me connais moi-même. Pourquoi écrire ? Pour qui ? Pour dire quoi ? Écris, il me dit. De toute façon, tu ne sais rien faire d’autre. Alors, écris. Et j’écris.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

vers un écrire film, #02 | « j’ai trois souvenirs de films »

Yerres, hiver 1976

L’ancienne école primaire était située en haut de la rue Cambrelang, à l’angle de la rue René Coty. La plupart du temps, l’un ou l’autre de mes parents me déposait devant l’école en voiture, mais parfois j’y allais à pied, et je coupais en passant par le parc de Beauregard derrière la mairie, longeant l’espace enfants et sa maison à étages en bois, le petit lac, l’île artificielle et les jardins des résidences, tous ces endroits abritant mes petits secrets, boîtes en métal enterrées, objets insolites et messages codés cachés derrière une pierre ou au pied d’un arbre, déposés comme des pièges que je relevais de temps en temps, espérant (en vain) qu’un autre, un double, un frère (parfois j’imaginais une fille et je tombais aussitôt amoureux d’elle sans qu’elle ait besoin d’exister), les ayant découvert m’ait à son tour laissé des indices conduisant à d’autres caches, initiant un jeu de pistes visant à nous faire nous rencontrer. Quelques jours avant les vacances d’hiver — avant les journées passées mollement à regarder Les visiteurs de Noël sur TF1, juste après le journal de 13 heures d’Yves Mourousi (je suivais religieusement le direct de René Tendron depuis la bourse de Paris, pour être sûr de ne rien rater, pas même le générique, de l’émission présentée par les frères Jolivet), avant les heures passées à lire devant le feu de la cheminée dans l’odeur du chocolat et des marrons chauds dans l’attente du grand soir —, juste avant de nous lâcher, donc, pour deux semaines, notre instituteur avait organisé pour la classe une séance de cinéma, et nous nous rendîmes en rang deux par deux jusqu’à l’autre école primaire, au 10 de la rue Cambrelang, moins de 200 mètres plus bas, qui disposait d’un projecteur. Il y avait eu un léger brouhaha au moment de prendre place sur les chaises d’école, armature métallique, assise et dossier en bois d’un seul tenant, disposées en rangs serrés dans la salle de réfectoire aménagée en cinéma de fortune, des coups de coude et des rires quand la lumière s’était éteinte. Je ne me souviens plus du film, ni du titre, ni de l’histoire, mais il me reste bien vivant le souvenir d’images fantasmagoriques en noir et blanc — un château labyrinthique, des escaliers en pierre, des douves surplombant des routes enneigées —, et celui de la salle plongée dans une semi-obscurité, du bruit du ventilateur du projecteur, de la bobine du film se dévidant, et du faisceau lumineux de la lampe traversant la pellicule.


Lisieux, août 1978

Le cinéma de Lisieux, c’était les De Funès ou les James Bond que nous allions voir rituellement en famille, le soir, au moment des vacances, quand nous faisions halte chez mon oncle et ma tante avant de rejoindre Ouistreham Riva-Bella. Mon grand-père, capitaine au long cours à la retraite, vivait avec eux. Il avait sa chambre sous les toits, aménagée comme la cabine d’un bateau, lit idoine et hublot en guise de fenêtre, lui qui avait passé sa vie en mer. La journée, il descendait faire escale dans l’appartement du premier. Après le repas du soir, il reprenait le large, préférant son poste de radio posé sur sa table de travail encombrée de livres et de feuilles noircies de son écriture serrée à la télévision du séjour. Nous, nous sortions tous ensemble, les parents, oncle et tante, ma cousine de cinq ans mon aînée, ma sœur et moi, pour deux heures d’évasion bon enfant.
Ce jour-là, c’est sans mes parents que je suis allé au cinéma. L’horaire de la séance, déjà, en plein milieu d’après-midi, marquait symboliquement une rupture. Surtout, je sortais sans un adulte pour m’accompagner. J’étais avec ma cousine et son petit ami, pour voir Le jeu de la mort, avec Bruce Lee. Je n’avais pas choisi le film, non, mais qu’importe : pour la première fois, j’allais voir un film pour ma génération. Le soir (peut-être un autre soir, la mémoire agit ainsi qu’elle agrège en un même souvenir certains évènements déterminants), nous sommes retrouvés ensemble, ma cousine, son ami et moi, dans une fête foraine. Bruce Lee (dont je ne savais rien, pas même qu’il était mort) m’est apparu alors non comme le héros d’un film de kung-fu, mais comme un passeur ; la projection du film était un rite d’initiation, le passage d’un monde à l’autre — je quittais l’enfance pour la prime adolescence —, un monde encore trouble, fait d’idoles éphémères, de flirts et de baisers volés, de chansons populaires, d’autotamponneuses et de trains fantômes.


Quincy-sous-Sénart, septembre 1982

Tous les quinze jours, lorsqu’il nous récupérait pour le week-end, mon père nous emmenait le samedi soir, ma sœur et moi, au cinéma le Buxi du centre commercial Val d’Yerres 2 (ouvert en 74, il gardait 8 ans après une certaine fraîcheur, qu’il perdit rapidement ensuite). Nous allions dîner d’abord à la cafétéria — frites en accompagnement, mousse au chocolat en dessert —, puis nous faisions un tour rapide à la maison de la presse où je raflais les Strange et Spécial Strange récemment parus, juste avant de rejoindre la salle pour la séance de 21 h.
Cette fois, nous étions seuls mon père et moi, et j’avais insisté pour aller voir ce film qui ne lui disait trop rien. Nous sommes peut-être 10 dans la salle. Mon père ronfle dès les premières minutes. Lorsqu’il ronfle trop fort, je le pousse du coude. Le film est en version française, qu’importe. J’ai 15 ans. Blade Runner est une révélation.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

vers un écrire film, #01 | 1m 54s en fumée

La scène est filmée en noir et blanc, non par choix esthétique, mais parce qu’il s’agit d’une scène pour un documentaire destiné à la télévision, et la télévision en ce temps-là (et pour un an encore, pratiquement jour pour jour) n’émet qu’en noir et blanc.

Gros plan sur un homme noir, les cheveux ébouriffés. Il est assis et son visage est en partie caché derrière une bouteille en verre, une carafe d’eau, posée devant lui. La bouteille est vide. L’homme est légèrement penché en avant, il allume une cigarette qu’il tient de la main gauche. Dans un même mouvement, au moment où la cigarette s’embrase, il agite deux fois les doigts de sa main droite pour éteindre l’allumette et la jeter devant lui. La cigarette change de main alors qu’il relève la tête et tourne le regard vers le ciel. Il y a quelque chose de la béatitude dans son expression tandis qu’il aspire profondément la fumée. Il sourit à une personne qui lui parle et qu’on ne voit pas, dont ne distingue pas non plus les paroles. Tirant encore sur la cigarette, l’homme se saisit de la bouteille sur la table. Il rit, s’assure en l’inclinant que la bouteille est vide, tire encore sur la cigarette avant de mettre sa bouche en coeur pour souffler la fumée en direction de la carafe. Il s’amuse des ronds que fait la fumée devant lui. Il recommence deux, trois fois, rit encore, claironne une ou deux notes entre ses dents qui semblent dire : hey, regardez bien ce qui va suivre !

La caméra le filme en très gros plan, ses doigts contre ses lèvres, la cigarette serrée entre les doigts, ses yeux fermés, la fumée qui sort de sa bouche en coeur qui recouvre d’un voile blanc opaque presque tout son visage.
Il parle aux autres : wait, wait, wait… il se concentre, ferme les yeux, se tient le front, il joue encore à faire des ronds, fait silence, et puis il rit et d’autres rires lui font écho.

Plan large : une pièce, un restaurant, on ne sait pas quelle heure il est. Il y a une grande table autour de laquelle ils sont plusieurs attablés avec lui, devant les restes d’un repas. On entend des éclats de voix où se mêlent l’anglais et le français, sans qu’il soit possible de comprendre ce qui est dit dans l’une ou l’autre langue. Au relâchement des corps, on devine qu’il est tard. Derrière eux, une autre table, vide celle-là, sinon pour quelques bouteilles et des serviettes roulées en boule. Entre les deux tables, un homme est assis légèrement en retrait qui observe la scène, les mains croisées devant son menton, son index posé contre ses lèvres. À la gauche de l’homme noir, un jeune type, chemise, veste et cravate sombre, cigarette à la main, rit en regardant la caméra.

Travelling latéral gauche. L’homme noir essuie sa bouche avec sa serviette. Un homme, pull à col roulé blanc sous une veste noire lui tourne le dos. Il parle à son voisin, assis presque à l’angle de la table. Cet homme-là porte lui aussi un col roulé, de couleur noire, il a les manches remontées sur les avant-bras, une montre au poignet. Il tient quelque chose dans ses mains, un paquet de cigarettes, peut-être.

Cut.
Intertitre : « ronds de fumée » lettres blanches, en minuscule, sur fond gris.
Cut.

Plan américain sur l’homme assis dans l’angle, l’homme au col roulé noir. On voit qu’il porte un jean, il a les jambes croisées, le coude droit posé sur sa cuisse. Il ouvre machinalement son paquet de gitane et en sort une cigarette, tout en parlant à son voisin de droite, qui porte lui aussi (décidément) un col roulé, mais de teinte plus claire, peut-être rouge. Ce dernier s’étire et repousse sa chaise en arrière tandis que quelqu’un, hors champ, leur parle. L’homme au col roulé noir allume sa gitane. La caméra recule un peu. L’homme au col roulé noir se met à son tour à faire des ronds de fumée. La caméra zoome sur son visage, saisissant au passage une expression d’ennui chez celui qui est assis en retrait et qui tient toujours ses mains croisées devant sa bouche. L’homme au col roulé noir éclate de rire, dit quelque chose, tire à nouveau sur sa cigarette. Gros plan sur son visage, léger flou le temps de faire la mise au point sur sa bouche entr’ouverte. Il lâche cinq ronds de fumée, on ne voit que ça, sa bouche, ses lèvres ouvertes en rond qui relâchent la fumée dans une répétition sensuelle.

Puis la caméra part dans un long travelling latéral et circulaire qui nous donne à voir, enfin, toutes les personnes attablées. Ils sont une dizaine en tout, tous des hommes relativement jeunes et ils rient et fument tous ; ils sont une dizaine, et ils sont vraiment deux, l’homme noir et l’homme au col roulé noir, qui ne parlent pas la même langue, mais qui partage la même solitude et les mêmes jeux destinés à faire diversion.

Cut.


À Nancy, le 14 octobre 1966, Jimi Hendrix et Johnny Hallyday font des ronds de fumée au café Foy, sous l’oeil de la caméra de Claude Goretta : https://www.rts.ch/archives/


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

Il se trouve que j’avais choisi de travailler sur cette vidéo de Claude Goretta dès l’annonce de l’exercice par François Bon, le 26 novembre dernier. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un des protagonistes du film a choisi de tirer sa révérence. On peut dès lors, et sans trop se tromper, considérer mon texte comme un hommage humble et sincère à une personnalité hors norme.

La solitude du photographe

Arizona, USA — 2013

Le motel, un phare au milieu du désert. Dernière frontière avant les zones hostiles. Il est assis à califourchon sur sa chaise, face à la piscine vide. Peut-être que c’est le vide qu’il contemple. Il attend. Il n’attend rien. Étranger aux tourments du monde, comme s’il se tenait précisément en son centre, dans l’œil du cyclone. Immobile, tandis qu’autour de lui souffle la tempête. Les gens vont et viennent, et lui garde son rythme. Subtil, presque invisible.

Il faisait comme nous tous, avant, il s’agitait comme vous et moi. Le temps s’est déposé sur lui par vague, il l’a poli. Sans doute que c’est d’être resté aussi longtemps ici, au même endroit. Le temps passe, il file entre les doigts comme le sable du désert, pourtant il y a toujours le désert à perte de vue. Il a compris ça. Il est venu ici pour se soustraire aux hommes. C’est ce qu’il dit. C’est faux, d’ailleurs, il est venu d’abord pour se confronter à ses démons. À l’issue du combat, ils ont convenu d’un gentlemen’s agreement.

Avec le temps, il a pris goût à la solitude. Depuis, chaque matin, aux premières heures de l’aube, il s’enfonce dans le désert, son appareil photo à la main. Il a toujours fait ça, pour rien, en apparence : inlassablement, aller chaque jour photographier la même chose, pour en fixer les imperceptibles mouvements. De la photographie comme d’un satori. Il s’avance dans l’espace, dans le jardin des formes floues, l’appareil photographique dans sa main est un outil magique qui ouvre les portes du temps, figeant les objets dans le moment présent. L’appareil ouvre l’esprit de celui qui regarde au travers, il dit. La structure du cosmos se révèle autrement ; plus fluide. Les choses bougent différemment, il n’y a plus de haut ou de bas. L’œil du photographe se fond dans l’appareil, il se fond dans l’univers, il va lentement et les objets s’agencent au gré de ses variations. Le ciel et la terre se confondent. Le voile se lève juste avant que retombe le rideau de l’obturateur ; 1/125e de seconde peut-être pour voir la vérité crue. 1/125e de seconde pour fixer la beauté ou l’horreur. Il reçoit ça dans un état de grâce. Est-ce qu’il s’agit d’un rêve ? Il n’y a pas d’étoile à suivre, ni même un signe. Le monde est un mouvement vers l’ailleurs, une marche dans toutes les directions.

Pour nous, le passé ne passe pas ; une vieille chimère, la nostalgie de lointains hivers, le souvenir d’une lande recouverte d’ivoire où nous marchions ensemble, où nous marchons encore, inconsolés. Lui n’est déjà plus là.

Assis à califourchon sur sa chaise à contempler le vide, il agit comme un arc électrique qui provoque la fusion du temps et de l’espace. Il est l’anomalie potentielle qui ouvre un passage dans le ciel.

Ferme les yeux et tu verras, il dit : chaque jour, il y a un monde qui finit. Chaque jour, une nouvelle apocalypse.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
Et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo.

les secondes passent avec une lenteur infinie


Le message préenregistré qui annonce par deux fois la prochaine station, le crissement des freins quand le métro arrive à quai, la brusque secousse avant-arrière, le claquement des portes qui s’ouvrent, le brouhaha diffus qui l’enveloppe parfaitement (une gangue faite de paroles échangées, de rires, de filets sonores aigus brouillés en provenance des casques ou écouteurs intra-auriculaires branchés sur smartphones ; les gens qui se lèvent tous ensemble, les pas, les roulettes des valises, le froissement du plastique, du coton, des tissus — vestes qui retombent, sacs ajustés sur l’épaule, même le souffle léger de la toile fixée sur l’armature des sièges qui se tend lorsque les corps s’en extraient), tout ça son cerveau l’a identifié, classé, mémorisé sans qu’il s’en rende compte. Le stylo tenu au-dessus du carnet noir, il n’en a que l’écho inconscient ; la pensée en suspens, il est tout entier à observer le ballet compact des personnages qui rentrent et sortent de la rame. De la grisaille qui surcharge tout l’espace se détache des aplats mouvants de beige, de rouge et de vert : auréolée de lumière, une silhouette sur le quai marche dans sa direction ; on dirait que c’est vers lui qu’elle se dirige (pour lire de près, il porte des lunettes, mais quand il lève les yeux à ce moment précis, il voit flou ; il ne comprend pas pourquoi, il a oublié les verres de correction, son esprit occupé à la phrase qui trace des arabesques dans sa tête), bientôt, les couleurs s’agrègent devant lui, la femme qui s’avance gracieusement, il la contemple maintenant magnifiée bien que plus vaporeuse encore, il esquisse un geste vers ses lunettes, mais une note de musique, une voix et le voilà déjà transporté ailleurs, son cœur se serre, réminiscence d’une histoire ancienne, tu verras, tu verras (coincée dans l’angle d’un des couloirs de sortie, invisible depuis la rame, une fille seule avec sa guitare chante Nougaro) ; la sonnerie du métro retentit précisément 5 secondes, les portes se referment, il détourne le regard — son stylo, son carnet, il a perdu le fil —, lorsqu’il relève les yeux la femme a disparu. Bien sûr, rien de tout ça n’est venu jusqu’à lui sous forme de pensées structurées ; des flashs, plutôt (images lointaines, souvenirs gazeux), qu’accompagnaient un imperceptible tressaillement du corps, un frisson, un battement de cœur. Et ça ne dura que quelques instants, 18 secondes d’éternité qu’il oublia pourtant presque aussitôt.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
Et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo.

Licence Creative Commons