ciels ma ville ! | tout un été d’écriture

9 août 2018. Nous roulions depuis deux jours. Aux confins de l’Arizona, la Californie n’était déjà plus qu’un lointain souvenir. Autour de nous, dans toutes les directions, le désert s’étendait à perte de vue. Mais l’ouragan de flammes qui ravageait les forêts loin derrière nous semblait avoir contaminé le ciel, attisé par la sécheresse et les chaleurs caniculaires, poussé par les vents violents qu’on appelle ici les Diablo winds. La Californie brûle, mais c’est l’Amérique qui est en feu, me disais-je.
Je levais les yeux, et je vis un ciel nouveau. Une vision lumineuse. Un horizon alchimique, étang brûlant de braises et de soufre. Des flammes logeaient entre les nuages sombres. L’atmosphère frémissait. La pupille irradiée, je contemplais une étendue d’ocre rouge, de cuivre et de terre d’ombre, d’oxyde de chrome et de cobalt, striée d’altostratus, nappes fibreuses gris cendre comme tracées au couteau. Dans le frémissement de l’atmosphère et de la lumière, je me perdais un instant dans cette chimère d’un monde transfiguré quand, alors que nous zigzaguions dans les montagnes des réserves indiennes, l’horizon devint tout à fait noir, le ciel s’ouvrit et la terre disparut, engloutie sous une pluie d’enfer.


Tout un été d’écriture #32. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

se déplacer, rencontrer | tout un été d’écriture

1685 miles. Nous étions partis de Santa Monica juste avant l’aube, le 26 décembre. Un jeudi. Nous nous sommes arrêtés quelques minutes le long de la plage et j’ai couru jusqu’à la mer. Je suis resté un moment à regarder le jour se lever sur l’horizon, l’eau fraîche sur mes pieds nus. Puis j’ai rejoint la Buick, une Skylark de 72, et nous avons roulé jusqu’à Barstow. Los Angeles semble ne jamais finir quand on veut la quitter, la voiture avale les kilomètres d’autoroute et la ville est toujours là, qui défile devant mes yeux scotchés à la vitre arrière, mais tout à coup c’est le désert, et Barstow, enfin. Une nuit sur place, on repartira demain pour Phoenix. Je me souviens vaguement de Barstow, une brocante où Jeff m’emmène avec lui chiner des livres, un ventilateur qui tourne, la chaleur écrasante. Au petit déjeuner, un bol de Cherrios avalé en regardant un dessin animé avec la fille de Jeff. De Phoenix, je me souviens de la maison immense et de la piscine donnant sur le désert. J’avais marché plusieurs centaines de mètres droit devant moi. J’étais seul. J’avais laissé derrière moi les éclaboussures de l’eau, les éclats de voix, les rires, la fête. Je me suis assis et j’ai attendu. J’ai fermé mes paupières. Mon corps vibrait. Je fus pris de vertige. Quand j’ai rouvert les yeux, la nuit s’ouvrait dans une pluie d’étoiles. Des choses glissaient autour de moi, sans que cela m’effraie. Je me levais. La maison, loin derrière, n’était plus qu’une tache lumineuse. Le désert m’attirait comme un aimant. Enfin, je pouvais me perdre. Je fis un pas, deux, puis je fis demi-tour.
Une nuit encore, et nous sommes repartis. Quand on voyage en train et que le train va vite, les poteaux se courbent. Dans le désert, c’est le temps qui fléchit. Le moteur à beau rugir, les roues tournent et s’usent, mais le décor reste figé, il n’y a pas d’ombre pour lever la monotonie et l’horizon est un mirage inatteignable. La route défilait en vain derrière le rectangle de ma fenêtre. J’étais calé à l’arrière de la Buick. Le corps tantôt droit, tantôt avachi. Endormi, en boule, les écouteurs sur les oreilles. Il y eut d’autres arrêts dont je ne me souviens pas. Enfin, j’ouvris les yeux et la neige avait tout envahi. Profitant d’un arrêt, je me précipitais dehors, le froid vif me saisit. Je marchais un moment dans la neige, comme j’avais marché la veille dans le désert, l’avant-veille le long d’un océan. Deux jours, 1685 miles traversés. Deux fuseaux horaires. Un demi-continent.


La mère d’A. m’avait à nouveau serré dans ses bras. « Je suis tellement contente de te revoir », m’avait-elle dit la veille en m’embrassant, lorsque je la rencontrais pour la première fois. Elle me glissa dans les mains un paquet. « Joyeux Noël, mon garçon ». Je l’embrassais en retour, la remerciant pour le puzzle en bois 32 pièces.
Des années plus tard, A. me dira que c’est ce jour-là qu’ils avaient compris qu’elle perdait la tête. John et Grace, on savait tous qu’ils n’étaient déjà plus tout à fait avec nous. Le 25 décembre au matin, nous étions chez la grand-mère, mais le soir nous avions dormi chez eux.
John faisait les cent pas dans son jardin, une hache sur l’épaule. J’allais pour le saluer, il me jaugea du haut de ses presque deux mètres, grommelant dans la barbe qu’il portait longue, et s’éloigna avant que j’aie pu arriver jusqu’à lui.
« Mon Johnny, c’est un ours… Il aurait voulu être bûcheron. » Me dit Grace en me tirant par le bras. Elle me conduisit dans une pièce un peu en retrait de la maison. « C’est la chambre de mon fils ». Elle tira le couvre-lit pour moi. « Je n’ai pas changé les draps depuis qu’il est mort l’an dernier… C’est pour le garder encore un peu avec moi, tu comprends ? » Elle caressa la couverture après l’avoir pliée. « Mais ça ne me dérange pas si tu dors dedans toi aussi. »
Sitôt Grace partie, je me calais tant bien que mal dans le fauteuil, mais ne réussis que brièvement à dormir. La télé dans le salon était restée allumée, le volume trop fort pour pouvoir l’ignorer. À quatre heures, on frappa à ma porte. B. glissa un œil. «  Tu es réveillé, fils ? Quittons cette maison de fous, maintenant ! » Je pris ma valise, et me dirigeais vers la Buick. John était dehors, il coupait du bois. Il ne se retourna pas.


Tout un été d’écriture #28 et 29. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

arriver | tout un été d’écriture

L’aérogare, portes automatiques, voies circulaires, escaliers, escalators, lobby, baies vitrées, plantes vertes. Derrière les vitres le tarmac, le ballet des avions. Les douanes. Zip-zap des fermetures éclair. Passeport biométrique. Couloirs sans fin. Tapis roulants. Chariots à bagages. Personnel de maintenance. Hôtesses. Micro. Cabine crew. Boutiques duty-free. Salles de prières. Salon. Salles d’attente. Ici, le lieu avant le lieu. Le lieu de tous les possibles. Le lieu où le temps s’étire à l’infini, au gré des impatiences et des jetlags. La vie en time-lapse. La vie en stop-motion. Fast forward. Stop. Play. Rewind. Play again. Joue encore… Et encore. Un dollar en poche et le cœur gros. Étranger en transit. Embarquement. Le hublot plutôt que le couloir. Toujours les papillons au ventre au moment du décollage. Frisson intérieur. Petit plaisir secret. Du ciel à perte de vue. Du bleu traversé de nuages. Jet-stream. Légère turbulence. Les plaines du Midwest parfaitement dessinées 6000 mètres plus bas lorsque l’avion commence sa descente. À perte de vue, des champs impeccablement tracés. Figures géométriques. Vert clair, foncé, brun, jaune. Figures rondes ou carrées. Des rectangles. « Prepare for landing ». Trains sortis. Touchdown. Spoilers. Inversion de poussée. L’avion avale la piste. Se stabilise. Parking. Passerelle. Couloirs. Dehors, l’odeur des pins.


Tout un été d’écriture #27. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

révélation | tout un été d’écriture

Jack Hawksmoor est un personnage créé par Warren Ellis & Tom Raney pour les éditions DC Comics
Un jour, j’ai senti vibrer la ville ; je l’ai sentie vivante. À la manière de Jack Hawksmoor, le personnage fictif imaginé par Warren Ellis, je me suis senti lié à la ville. Aux villes. Les villes tentaculaires, chargées d’histoire(s). Un lien viscéral, organique : sitôt dans la ville, je me lance dans les rues au hasard, j’attends le basculement, comme une oscillation légère de la réalité qui vient dès les premières minutes. Alors la ville me parle. Les enseignes lumineuses envoient des avertissements, les brèches sur le trottoir indiquent de nouvelles directions. Un chat miaule sous une voiture pour m’attirer dans une ruelle qui n’était pas là l’instant d’avant. Une ville nouvelle se dessine. Une ville souterraine, invisible et pourtant traversée par les mêmes rues, les mêmes métros. Quand ai-je pris conscience de ce lien particulier ? C’était déjà Paris, lorsque j’étais enfant. Londres, certainement, à peine un peu plus tard. Ou New York, Chicago, Los Angeles. Ou Barcelone ?
C’était peut-être le premier soir à Tokyo que j’en pris véritablement conscience, peut-être parce que ce voyage arrivait longtemps après les autres. Le dimanche 13 mai 2008 exactement, vers minuit ou une heure, depuis la fenêtre de l’hôtel Intercontinental, tandis je contemplais la baie s’étendant sous mes pieds quinze étages plus bas. Un nouvel éveil. Le flux incessant des bateaux, juxtaposé à l’enchevêtrement incroyable des voies d’autoroute sur ma droite (qui m’évoqua un dessin de Escher), et la ville illuminée, en fond, qui semblait s’étendre à l’infini. Ou le trajet en monorail, une ou deux nuits plus tard, depuis la gare de Shimbashi jusqu’à l’île d’Obaida : j’étais absolument seul dans le wagon, au cœur d’une ville surpeuplée et la ville m’appelait avec insistance. C’est peut-être enfin de me perdre dans les rues étroites en descendant n’importe où au gré des stations de la ligne circulaire de surface JR, qui me révéla vraiment la ville comme corps vivant, indépendamment des hommes qui la peuplaient. Il m’avait fallu me perdre pour me retrouver. La ville me révélait à moi-même. Des liens distendus, longtemps ignorés, se resserraient soudain : tout faisait sens. J’étais dans la ville et la ville était une et je faisait partie de ce tout.


Tout un été d’écriture #26. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
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mise en questions | tout un été d’écriture

Revenir. Visiter les lieux d’autrefois. La ville est vivante. Les souvenirs se sont fossilisés. La ville s’est transformée sans nous attendre. Y retourner quand même. Fouiller sans cesse. Archéologue sans autres outils que le mental et une feuille de papier. Pas même une feuille. Un traitement de texte. Retranscrire l’incertain en virtuel. Se confronter à la désillusion. Y retourner. Tout ce qu’on connaissait serait devenu poussière. Des particules coincées dans le prisme d’une lumière hésitante entretenue par une mémoire assez peu fiable. Une ombre vacillante projetée sur le mur des nuits blanches. Plus rien n’existe ailleurs que dans la tête. Ce qui surgit à force de creuser n’a même pas valeur de document. Plus rien n’est vrai et il n’y a plus rien qui subsiste de tangible. On peut s’interroger sur ce qui a bien pu l’être dans ce que reconstruit à son avantage le mental ainsi soumis à rude épreuve. Les rues ne sont pas là où elles devraient être. Les maisons ont disparu. Les kilomètres avalés. Les façades ravalées. Les gens. Les souvenirs. Déplacés. Disparus. Même les visages s’effacent. Pourquoi reconstruire sinon pour se perdre. Fuir quand il n’y a rien à fuir. Se sont les années qui ont fui. Soi-même on pensait s’être resté fidèle. Bien sûr qu’on s’est trahi. On regarde en arrière et il n’y a rien derrière. Une ville. Des souvenirs. Rien ne s’emboîte. La page blanche. Le réel. Un mur sur lequel on se jette à pleine vitesse. Encore et encore. Jusqu’à creuser une brèche. Au risque de s’abîmer. Sublimer. Écrire. Au moins ça : écrire.


Tout un été d’écriture #25. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).