Le bruit des jours · 7 juin 2026

Chaque dimanche, le journal de la semaine.

Le principe d’incohérence

Quand j’écris, je suis vulnérable. Et c’est quand j’écris que je suis vivant. J’ai pensé à ça, hier soir, en entendant Gilda parler de la peur d’écrire. L’écriture me vient par à-coups ces dernières semaines. J’essaie d’écrire tous les jours. J’écris au clavier. J’écris dans mes carnets. Je tente des choses. Je trompe l’ennemi. Je trompe l’ennui.
J’ai un livre à finir. Des idées prennent forme, d’autres projets se dessinent. Tout cela est fragile. Moi-même…


tout sacrifier à la vie

Me voilà bien : le corps usé, fatigué, et en panne d’écriture. Flaubert peut bien écrire à Maupassant, le 15 août 1878, qu’un artiste ne doit avoir qu’un principe : « tout sacrifier à l’Art » ; que la vie ne soit pour lui « qu’un moyen, rien de plus ». La maladie, qui m’a cueilli à l’âge où Flaubert est mort, m’a appris autre chose : à chérir la vie, à aimer les autres et à m’aimer. M’aimer ! C’est cela le plus dur. Je ne me suis jamais vraiment aimé. On m’a aimé, on m’aime encore, je ne m’aimais pas et je commence tout juste à m’accepter.
Enfant chéri pourtant. Enfance heureuse. Adolescence chaotique mais sans risques. Jeune adulte à qui la vie commençait de faire des cadeaux que je n’ai pas su saisir.
Je me suis laissé porter, et portais le poids d’une culpabilité, d’un trop-plein d’amour reçu à la naissance qui aurait dû être mieux partagé, un amour exclusif visant à faire de moi un enfant roi, un rôle que j’ai eu la sagesse de ne jamais accepter complètement, mais qui a fait de moi un éternel insatisfait, un homme pétri de doutes, perpétuellement en quête de quelque chose qui lui échappe. Toujours en retrait, et préférant laisser passer les opportunités plutôt que de me mettre en avant. Et en même temps, conscient de moi-même, jugeant les autres et ne comprenant pas qu’on ne puisse pas m’aimer quand moi-même je ne m’aimais pas.
J’aimais, sans le comprendre, ce que les autres aimaient chez moi. Je m’aimais à travers eux. La vie allait son cours et je ne voyais pas les cadeaux qu’elle continuait de me faire. Elle s’est faite plus pressante : j’ai eu mon lot d’épreuves, assez terribles pour me désarçonner, jamais assez pour que je ne me relève pas, leçon apprise, et plus solide peut-être. Les épreuves : d’autres cadeaux, plus piquants, mais autrement salutaires.
Seulement, j’ai beau faire, un semblant d’ordre revient toujours pour m’amadouer et m’endormir. Mais la vie ! La vraie vie : la vie heurtée se vit à cent à l’heure, les poches vides peut-être, mais la tête pleine, et le cœur, se déversant à grands flots sur des pages arrachées aux carnets.

Un artiste, que Flaubert me le pardonne, ne doit selon moi avoir qu’un seul principe : tout sacrifier à la vie. L’art découle de la vie.


Superboy

J’ai acheté la semaine dernière un Superman en vinyle sur un marché d’Alicante. Une figurine de 10 cm en noir et blanc. Son visage qui se résume à deux ronds figurant les yeux, surmontés chacun d’un trait pour les sourcils, et posés au-dessus d’un triangle en guise de nez, est pourtant étonnamment expressif. Sa tête énorme est fixée à un petit corps qu’on dirait potelé, et cela lui confère une apparence enfantine. Posé sur mon bureau, face à moi quand j’écris, il me renvoie l’image de l’enfant que j’étais. Peut-être s’inquiète-t-il de mes choix ? J’ai commencé à me délester des choses qui m’encombraient, une partie des livres et des disques, un ordinateur, un appareil photo et tous ses objectifs, d’autres choses encore, accumulées au fil des ans, avec lesquelles, comme avec des briques on élève des murs, je m’étais bâti un refuge, avant de me rendre compte que je m’enfermais dans une tour d’ivoire.
Superman est triste parce qu’il voit que cela m’est parfois douloureux. Il est compatissant parce qu’il sait que cela m’est nécessaire. Mais il n’est pas inquiet, non. Il sait que, devrais-je me séparer de tout, il est la dernière chose à laquelle je m’accrocherai, sans jamais l’oublier ni jamais le trahir : ma part d’enfance, mon enfant intérieur.

Commentaires

4 réponses à « Le bruit des jours · 7 juin 2026 »

  1. Avatar de Marlen Sauvage

    « M’aimer ! C’est cela le plus dur. » Oui ! En prenant du recul, en ayant un regard lucide sur soi, sur cet être qui a fait ce qu’il pouvait, au mieux de ses capacités au temps T, en étant bienveillant avec soi-même, sans jugement, on parvient à s’aimer ! Merci pour ces confidences, Philippe !

    1. Avatar de Philippe Castelneau

      Merci Marlen…

  2. Avatar de françoise renaud

    très très belle, cette page de journal du 7 juin, le bruit des jours / le bruit du cœur qui bat et du corps qui parle
    je vais y puiser un peu de matière pour rédiger ma prochaine lettre vers toi, sans doute à propos de vulnérabilité, de fragilité, de retrait et de désir de se rapprocher tout en ayant peur
    l’enfant intérieur est là et nous pouvons nous y référer, il est notre part véritable…

    « Tout cela est fragile. Moi-même… »

  3. Avatar de Joëlle Wintrebert
    Joëlle Wintrebert

    J’adore ton Superman : je comprends pourquoi tu as craqué devant son minimalisme étonné (plutôt que triste ?).
    Quant à chérir l’enfant que nous fûmes et qui survit en nous envers et contre tout, oui, mille fois oui.

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