Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Le principe d’incohérence
Quand j’écris, je suis vulnérable. Et c’est quand j’écris que je suis vivant. J’ai pensé à ça, hier soir, en entendant Gilda parler de la peur d’écrire. L’écriture me vient par à-coups ces dernières semaines. J’essaie d’écrire tous les jours. J’écris au clavier. J’écris dans mes carnets. Je tente des choses. Je trompe l’ennemi. Je trompe l’ennui.
J’ai un livre à finir. Des idées prennent forme, d’autres projets se dessinent. Tout cela est fragile. Moi-même…
tout sacrifier à la vie
Me voilà bien : le corps usé, fatigué, et en panne d’écriture. Flaubert peut bien écrire à Maupassant, le 15 août 1878, qu’un artiste ne doit avoir qu’un principe : « tout sacrifier à l’Art » ; que la vie ne soit pour lui « qu’un moyen, rien de plus ». La maladie, qui m’a cueilli à l’âge où Flaubert est mort, m’a appris autre chose : à chérir la vie, à aimer les autres et à m’aimer. M’aimer ! C’est cela le plus dur. Je ne me suis jamais vraiment aimé. On m’a aimé, on m’aime encore, je ne m’aimais pas et je commence tout juste à m’accepter.
Enfant chéri pourtant. Enfance heureuse. Adolescence chaotique mais sans risques. Jeune adulte à qui la vie commençait de faire des cadeaux que je n’ai pas su saisir.
Je me suis laissé porter, et portais le poids d’une culpabilité, d’un trop-plein d’amour reçu à la naissance qui aurait dû être mieux partagé, un amour exclusif visant à faire de moi un enfant roi, un rôle que j’ai eu la sagesse de ne jamais accepter complètement, mais qui a fait de moi un éternel insatisfait, un homme pétri de doutes, perpétuellement en quête de quelque chose qui lui échappe. Toujours en retrait, et préférant laisser passer les opportunités plutôt que de me mettre en avant. Et en même temps, conscient de moi-même, jugeant les autres et ne comprenant pas qu’on ne puisse pas m’aimer quand moi-même je ne m’aimais pas.
J’aimais, sans le comprendre, ce que les autres aimaient chez moi. Je m’aimais à travers eux. La vie allait son cours et je ne voyais pas les cadeaux qu’elle continuait de me faire. Elle s’est faite plus pressante : j’ai eu mon lot d’épreuves, assez terribles pour me désarçonner, jamais assez pour que je ne me relève pas, leçon apprise, et plus solide peut-être. Les épreuves : d’autres cadeaux, plus piquants, mais autrement salutaires.
Seulement, j’ai beau faire, un semblant d’ordre revient toujours pour m’amadouer et m’endormir. Mais la vie ! La vraie vie : la vie heurtée se vit à cent à l’heure, les poches vides peut-être, mais la tête pleine, et le cœur, se déversant à grands flots sur des pages arrachées aux carnets.
Un artiste, que Flaubert me le pardonne, ne doit selon moi avoir qu’un seul principe : tout sacrifier à la vie. L’art découle de la vie.
Superboy
J’ai acheté la semaine dernière un Superman en vinyle sur un marché d’Alicante. Une figurine de 10 cm en noir et blanc. Son visage qui se résume à deux ronds figurant les yeux, surmontés chacun d’un trait pour les sourcils, et posés au-dessus d’un triangle en guise de nez, est pourtant étonnamment expressif. Sa tête énorme est fixée à un petit corps qu’on dirait potelé, et cela lui confère une apparence enfantine. Posé sur mon bureau, face à moi quand j’écris, il me renvoie l’image de l’enfant que j’étais. Peut-être s’inquiète-t-il de mes choix ? J’ai commencé à me délester des choses qui m’encombraient, une partie des livres et des disques, un ordinateur, un appareil photo et tous ses objectifs, d’autres choses encore, accumulées au fil des ans, avec lesquelles, comme avec des briques on élève des murs, je m’étais bâti un refuge, avant de me rendre compte que je m’enfermais dans une tour d’ivoire.
Superman est triste parce qu’il voit que cela m’est parfois douloureux. Il est compatissant parce qu’il sait que cela m’est nécessaire. Mais il n’est pas inquiet, non. Il sait que, devrais-je me séparer de tout, il est la dernière chose à laquelle je m’accrocherai, sans jamais l’oublier ni jamais le trahir : ma part d’enfance, mon enfant intérieur.

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