Le bruit des jours · 14 juin 2026

Chaque dimanche, le journal de la semaine.

Faites de beaux rêves !

« Faites de beaux rêves ! », m’a dit l’anesthésiste, tandis que le liquide froid parcourait ma veine, remontant le long de mon bras jusqu’à m’engourdir tout à fait. « Autant ne pas résister », ai-je pensé, et j’ai fermé les yeux.
J’ai rouvert les yeux, peinant à me dépêtrer du songe dans lequel j’étais plongé, aussitôt oublié, sinon pour une impression rétinienne, un visage éclairé de biais par des lumières rouges et vertes, les traits exagérément déformés par un cri très cinématographique.
Je ne sais pas qui était le directeur de la photographie de mon rêve, mais il était doué.
« Ah ! Vous revoilà ! », m’a dit une infirmière que je n’avais jamais vue. Elle a levé les yeux vers l’écran placé au-dessus de ma tête, relevant mes stats, avant de pianoter sur le clavier de son ordinateur sur lequel était juché un panda miniature. « C’est mignon », j’ai marmonné, désignant l’animal. L’infirmière a souri. « Nous avons chacun le nôtre. Ma collègue, c’est un chien », et elle m’a désigné ce qui semblait être un cochon.
« Je rêve encore », me suis-je dit, « et c’est Buñuel qui dirige mon rêve », tandis qu’une autre infirmière glissait un énorme boyau flasque sous la couverture de la vieille dame allongée sur le brancard à côté du mien. Au contact de l’air chaud qui s’échappait du tuyau, la couverture se gonflait et il m’a semblé qu’avec l’aide d’un ou deux souffleurs supplémentaires et d’un peu de bonne volonté, cette dame pourrait bientôt léviter.
J’ai refermé les yeux.
L’infirmière est revenue me voir. « Bon. Votre pression est bonne, je vous envoie au parking. » Elle a dit tension, mais que voulez-vous, entre le panda et les tentatives de lévitation de ma voisine, j’étais encore un peu perdu. Un aide-soignant a surgi et m’a souri avec quelque chose dans le regard qui pouvait s’apparenter à du sadisme ou de la malice, et, posant ses deux mains fermement sur les poignées du brancard, m’a entraîné au pas de course dans un enchevêtrement de couloirs, les néons défilaient au plafond, créant un effet stroboscopique, nous frôlions parfois des silhouettes en blouses bleues ou blanches, jusqu’à enfin rejoindre une chambre — ma chambre où, après qu’il m’a laissé là, je constatais que, sous ma couverture, j’étais à peu près nu. Une infirmière est venue peu après m’apporter une « collation », une madeleine industrielle et une tranche de fromage sous cellophane, et seulement alors, j’ai su avec certitude que je ne rêvais plus.


Le chagrin

Le 21 janvier 1879, Flaubert écrit à sa nièce Caroline : « malgré des efforts de volonté gigantesques, je sens que je succombe au chagrin. Il est temps que ça finisse. Ma santé serait bonne si je pouvais dormir. J’ai maintenant des insomnies persistantes ; que je me couche tard ou de bonne heure, je ne puis plus m’endormir qu’à 5 heures du matin. »
Cinq heures, c’est l’heure où je me rendors. Mes insomnies viennent à trois ou quatre heures, et je rumine alors, et succombe au chagrin. Flaubert a le mot juste. Ce ne sont pas des angoisses. C’est la vérité crue qui s’impose à moi ; le temps qui passe, les années perdues et qui ne se rattrapent pas. Je peux bien mourir demain ou dans vingt ou trente ans, j’aurai toujours ce vide que j’ai laissé se creuser dans ma vie. Je n’ai plus de regrets, mais j’en ai du chagrin.


Je porte seul le poids des sentiments

Le corps est un territoire hostile. Ne vous approchez pas trop près : je parais calme, mais je mords parfois. Des anguilles glissent dans mes veines. Elles se nourrissent de ce que je tiens caché. Et elles ont faim. Je les sens qui vibrent, créatures électriques sous ma peau de papier de verre. Elles sont moi comme je suis mon père, mon frère et tous mes morts, et nous sommes multitude. Avec elles je me sens en danger et plus fort. Avec elles je me sens vivant. J’écris pour ne pas me noyer. Mes mains tremblent quand les mots sortent. Ce que j’appelle libération ressemble à de l’épuisement. La littérature qui ne risque rien ne coûte rien.

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