Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Le labyrinthe
We are all apprentices in craft where no one ever becomes a master (Hemingway)
Prisonnier du labyrinthe, je courais à l’aveugle et me cognais aux murs. Il a suffi que je prenne de la hauteur pour comprendre : les murs auxquels je me cogne sont ceux que je m’invente. Je sais depuis que la véritable épreuve n’était pas le labyrinthe, mais trouver ma voie une fois sorti.
On croit avoir à portée de main toutes les informations, tout le savoir du monde, et pourtant… Ce que l’on ne peut trouver qu’en soi, c’est la magie : l’art de transformer la matière du monde en quelque chose d’unique, qui se tient hors du temps.
Taking a Few Days Off
Depuis l’annonce de mon cancer en novembre 2024, la mort m’est devenue une présence régulière. Elle m’a épargné pour le moment, mais elle frappe autour de moi. On ne sait rien de la mort, sinon du sentiment de perte, du chagrin qui s’empare de ceux qui restent. Les religions nous promettent une résurrection, la vie éternelle dans un lieu éthéré, paradisiaque. Certains veulent croire que nos âmes rejoignent un grand tout et qu’ainsi, rien ne disparaît.
Je ne le crois pas. C’est en nous que nos morts restent vivants, tant que nous pensons à eux.
« C’est étrange », écrit Thierry dans son journal de juin, « je n’ai pas ressenti la mort d’Isa comme traumatique, plutôt comme un état de grâce, ce qui est assez dingue pour un athée. Si Isa était morte dans une chambre d’hôpital en mon absence, j’aurais vécu ça autrement, mais tenir sa tête jusqu’au bout a été comme capter Isa en moi, la prendre, la recueillir. »
Un peu plus haut, il dit aussi : « Elle a voulu vivre, et je veux vivre pour elle, pour la maintenir vivante en moi. »
Mon père est à mes côtés presque chaque jour depuis qu’il est parti, il y a bientôt quatorze ans. Que restera-t-il de lui, lorsque je ne serai plus là, ni mes frères, ni ma sœur ? Quand tous ceux qui l’ont connu auront à leur tour disparu ? Il ne restera rien. Des photos, des lettres, sans doute, mais qui ne signifieront rien à personne, pas même à mes enfants qui l’ont si peu connu.
Mais n’est-ce pas là ce qui rend la vie si belle ? Sa singularité ?
J’ai appris hier la mort d’Om Malik. Depuis plusieurs années, je lisais ses articles, m’intéressais à ses photos. Par la manière qu’il avait d’écrire, il avait su tisser un lien avec ses lecteurs. Il me semblait presque le connaître.
Quelques jours avant sa mort, il postait sur son blog un billet : Taking a Few Days Off. « I am taking a few days off. No posts here, no newsletter, no notes from the road. Things will be quiet on om.co until I am back (…) I will see you in a few days. »
Sans doute se savait-il malade, et les quelques jours off, il les passerait à l’hôpital. Mais jamais on ne se résigne tout à fait à la mort, pour soi, ou pour les autres.
Béatitude
Comprendre ce bonheur, le sol sur lequel tu te tiens ne peut être plus grand que les deux pieds qui le recouvrent. (Kafka)

L’homme est assis, la tête penchée en avant. Sa bouche est posée sur l’embouchure de son instrument, ses doigts sur les pistons. Ses yeux sont clos. À cet instant précis, le sol sur lequel il se tient, limité à ses deux pieds fermement ancrés, est un portail qui ouvre sur un monde plus vaste dont sa musique porte l’écho. Est-ce un air de béatitude qui enveloppe son visage ? We’re not Bohemian, remember. Beat means beatitude, not beat up…, disait Kerouac.
De quand date cette image de Donald Byrd jouant de la trompette assis dans le A train, à New York ?
J’en connais précisément la date : 23 septembre 1992. C’est ce jour-là que j’ai collé dans mon journal la carte postale reprenant la photo de William Claxton, prise un jour de 1959.
Que signifiait-elle alors pour le jeune homme que j’étais ? Que dit-elle de moi aujourd’hui ?
Il y a bien sûr le médium, la photo elle-même, un noir et blanc superbe, la composition parfaite. La photographie, déjà, me prenait par la main.
Il y a le musicien ensuite, absorbé par la musique qu’il joue. L’idée que je me faisais de « l’artiste », tel que je rêvais de l’être.
Enfin, il y a le jazz. Je le découvrais tout juste en 1992. Un apprentissage. Je ne comprenais pas le jazz. Je voulais l’aimer de toutes mes forces. J’ai beaucoup lu, écouté les classiques. Encore et encore. Et puis j’ai regardé. Donald Byrd, les yeux clos, par exemple. Il faut parfois traverser le regard d’un autre pour trouver ce qu’on aimait déjà sans le savoir. J’étais perdu. Tout s’est peu à peu éclairé. Beat signifie béatitude, et non être abattu…
Le jazz ne m’a jamais quitté.
Dix-sept ans de ma vie.

Laisser un commentaire