Abécédaire des villes : une rencontre à Séville

bodega

Hey ! How are you doing ? Je lui lance en passant, sans trop oser m’avancer, mais lui aussitôt vient à ma rencontre.

Cette fois, on arrivait par le pasaje de Vila. La bodega est une dizaine de mètres plus bas, à droite, dans la calle Rodrigo Caro. Le bar fait l’angle avec la rue Mateos Gago, et il se tenait sous l’auvent, appuyé contre le dernier pilier. Il parlait avec quelqu’un, un verre de bière à la main. Casual conversation, comme disent les Anglais, discussion de pure forme, comme chaque soir il y en a dans tous les pubs.

On se connaît, il me fait, mais je ne sais plus d’où. On ne se connaît pas à proprement parler, je dis. On s’est croisé plusieurs fois cette semaine, mais nous n’avons pas encore eu l’occasion de vraiment faire connaissance.

Lundi soir, à peine arrivés, les valises sitôt posées dans la chambre, nous sommes ressortis faire un tour en ville. Les tapas bon marché, beaucoup plus d’espagnols que de touristes à l’intérieur, on a poussé la porte. Je n’ai rien compris à ce que m’a dit la fille au comptoir. Habla francés ? J’ai demandé. Elle a aussitôt levé les bras au ciel et s’est éloignée en marmonnant quelque chose. De l’autre côté du bar, un type a souri et lui a dit quelque chose. Grand, blond, les cheveux mi-longs, la cinquantaine peut-être, les traits marqués, il lui avait parlé en espagnol, mais j’ai tout de suite pensé qu’il était américain. Elle a plaisanté avec lui, et lui a servi une bière. La fille est revenue vers moi peu après, soudain plus conciliante. J’avais faim, j’ai commandé au hasard quelques tapas, et nos boissons : una cerveza y una coca-cola por favor. Ça, à défaut d’autre chose, je savais le dire, et ici au moins, ça me sauverait toujours la mise. Elle inscrivit à la craie sur le comptoir la commande. Le type en face me salua en levant son verre dans ma direction. Parfois on croise quelqu’un, et l’on se reconnait l’un l’autre, quand même on ne s’est jamais vu. Qui croit-on voir alors ? Une âme sœur, ou comme soi une âme en peine ?

Il sourit. Eh bien, enchanté de te parler enfin ! Il me tend la main, et notre poignée de main est chaleureuse.
Je me présente, et comme il me pose la question, je lui dis d’où je viens. Enchanté Philippe. Moi c’est Terence… Terry si tu veux. Je suis… Il hésite une seconde. Eh bien, je suis de Séville, finit-il par dire, tout sourire, toujours en anglais, et nous savons tous les deux qu’il est américain. Il est d’ici tout aussi bien, comme je pourrai l’être aussi, comme je l’ai été ailleurs, me réinventant tant de fois dans un lieu inconnu, une ville ou un pays nouveau, posant mes valises, délesté, pour un moment, du poids du passé. Étranger aux autres, vraiment, on l’est le plus souvent chez soi.

De retour à notre table avec nos verres, L. me demanda ce que j’avais commandé. J’en sais rien, je lui dis. Elle se marra. Au moins, ce soir-là, je faisais rire tout le monde.
Eh, los franceses ! La serveuse nous faisait des grands signes, et j’allais récupérer nos tapas. Voilà, monsieur ! Elle me dit, en français, en me désignant les assiettes. Bon appetite ! Comme Terence, Angelita — son nom, je le saurais le soir même, il serait inscrit sur la note —, on la croiserait souvent toute cette semaine, et d’abord presque tous les soirs ici, à la bodega, qui deviendrait dès le deuxième jour comme notre cantine, mais plus que celle de la serveuse s’affairant au comptoir, l’image que je garderais d’elle, c’est celle de la jeune femme déboulant à toute blinde sur son scooter rose pâle dans les petites rues du quartier, portant un jean rose clair, un blouson rose bonbon, un foulard fuchsia, et toujours son air renfrogné sous son casque, rose lui aussi, framboise s’il l’on veut, semblant défier les touristes perdus dans ces rues piétonnes, répétant sans doute pour elle-même le numéro pince-sans-rire qu’elle leur ressortirait plus tard, derrière son bar.
Le premier soir, Terence, dont j’ignorai bien sûr encore le nom, je l’imaginais musicien. Le lendemain, on le croiserait, de loin, à deux pas de notre hôtel, et encore une fois, le soir même à la bodega, toujours nous saluant de loin. Le samedi, non loin du Real Alcazar, nous l’avions revu qui tenait une petite échoppe improvisée où il vendait des aquarelles. Il y avait du monde avec lui, il était occupé à peindre et je n’ai pas voulu le déranger.

Nous aurions pu aller n’importe où ce soir, mais j’ai insisté pour venir là parce que je savais qu’il y serait. Je voulais le saluer une dernière fois, le saluer vraiment, apprendre enfin son nom, pour au moins compléter à grands traits son portrait que j’avais commencé de tracer au brouillon.
Je dois y aller, il m’a dit, et nous nous sommes de nouveau serré la main. Je dois y aller, mais peut-être demain… Malheureusement, nous partons demain matin, j’ai dit. Il tenait toujours ma main. Eh bien, si tu reviens à Séville, c’est là que je serais, et il fit un geste du bras, qui englobait aussi bien la bodega que la ville tout entière.

Un peu plus tard, depuis le bar, Angelita nous sortit le grand jeu, nous sifflant en riant, criant le numéro de notre table ou nous jetant en dernier ressort des petits bouts de gressin pour nous signaler l’arrivée de nos plats au fur et à mesure qu’elle les posait pour nous sur le comptoir. En partant, nous voulûmes la saluer, mais déjà elle était loin, elle ne nous entendait plus.


Tout l’été, François Bon anime un atelier d’écriture sur son blog, le tiers livre. Ce texte est ma contribution à la première proposition.

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Ibrahim Jabbar (Un été pour écrire)

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Son arrivée au village (1) coïncida avec la venue de l’hiver (2). Certains prétendront qu’il était venu à pied depuis l’Espagne (3), d’autres qu’il avait surgi du milieu de la nuit(4), et toujours, parmi les vieux villageois (5), on lui prêtera une aura sulfureuse (6). Il apparut un soir d’épais brouillard (7), remontant la rue principale (8) pour rejoindre la place et pousser la porte du café.
Il y avait là l’amiral (9), attablé au comptoir depuis le matin, tellement saoul tout le temps que les gens par ici disent qu’il est accompagné, un groupe de quatre jeunes sur le point de partir (10), le patron derrière son bar (11) et la serveuse occupée à nettoyer les tables (12), et tous se figèrent lorsque la porte s’ouvrit et que la longue silhouette d’Ibrahim Jabbar (13)(14), enveloppée dans un grand manteau noir (15) et précédée d’un vent glaçant (16), entra en silence dans la salle. Il faisait près de deux mètres, et comme souvent les gens très grands, se tenait légèrement vouté. Il salua l’assistance avec un fort accent étranger (17), s’avança jusqu’au comptoir et, posant à ses pieds l’étui qui abritait son instrument (on saura par la suite qu’il jouait du saxophone) (18), commanda un thé (19). Il était coiffé d’un kufi (20), mais ce qui intrigua le plus les jeunes, et qui alimenta leur discussion tandis qu’ils marchaient pour rejoindre leur voiture, c’était qu’en dépit du froid, il portait des sandales (21).

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(1) À vol d’oiseau, le village de Pomerac se situe à environ 25 km au nord du centre de Montpellier et à 12 km au sud-ouest de Quissac. Le territoire communal s’étend sur les pentes de la crête de Taillade (420 mètres) au nord et de la montagne du Causse à l’ouest. Les ruisseaux intermittents qui s’y écoulent, tel le Gorniès, se dirigent vers le Gard et le Brestalou, un affluent du Vidourle. L’ensemble des crêtes qui dominent la plaine de Pomerac forme un croissant ouvert vers l’est. Pomerac est proche de la route départementale 17 (D45 dans le Gard) qui relie Montpellier à Quissac, en passant par Saint-Mathieu-de-Tréviers. Au sommet de la crête de Taillade, la route départementale desservant le village rejoint la départementale gardoise no 25 qui dessert Saint-Hippolyte-du-Fort. (Wikipedia)

(2) Le climat méditerranéen est connu pour sa douceur. Il arrive cependant que certains hivers, en plaine, la température tombe jusqu’à -29°. Sans atteindre ces extrêmes, il faisait froid ce soir-là. Surtout, après un été caniculaire et un automne relativement doux, la brusque chute des températures en ce mois de décembre avait pris tout le monde de court.

(3) Il arrivait en effet de Séville. Non pas directement : il venait de Montpellier, en stop. Mais il avait vécu une dizaine d’années à Séville. Après une rupture amoureuse, il était venu tenter sa chance à Paris. Un ami musicien lui avait proposé de jouer sur son album. L’enregistrement aurait lieu dans un studio perdu dans les hauteurs de Pomerac. Ils avaient convenu de se retrouver au café du village.

(4) En fait de nuit, il n’était pas beaucoup plus tard que 21 heures. Cela dit, la nuit tombe vite en hiver, et dans la mémoire collective du village, Jabbar, longtemps le seul noir à arpenter les rues du village, était paré d’une image sulfureuse. Aussi, tel un démon, il n’avait pu apparaître qu’en plein coeur de la nuit.

(5) Les vieux villageois constituaient le tiers de la population de Pomerac, mais leur pouvoir de nuisance était considérable. Entendons-nous bien : ces gens pris isolément pouvaient s’avérer charmants, mais ils vivaient dans une sorte d’autarcie malsaine qui les rendait méfiants à l’égard de ceux qu’ils ne connaissaient pas, et qui devenaient vite la cible de leurs médisances, décourageant de la sorte jusqu’aux plus conciliantes des meilleures volontés.
Mais laissez-moi vous raconter une histoire : peu de temps après avoir emménagé à Pomerac, alors qu’elle sortait de chez elle, la jeune femme qui avait racheté la maison de Micheline aperçut un peu plus haut dans sa rue un vieux monsieur sur le devant de sa porte qui paraissait pris de panique. Elle se dépêcha de le rejoindre, et compris qu’il était arrivé quelque chose à sa femme. Se précipitant à l’intérieur, elle trouva la vieille dame inconsciente, allongée sur le sol. Elle s’assit auprès d’elle, pris son pouls, s’assura que son état était stable, et aussitôt après, appela les pompiers. Elle resta avec le couple jusqu’à l’arrivée des secours, puis aida le vieux monsieur en contactant ses enfants et attendit avec lui que l’ainé de ses fils les rejoigne. Quelques semaines passèrent. Elle apprit que la vieille dame était revenue chez elle et qu’elle allait bien. Un jour qu’elle se rendait à la boulangerie, elle vit le vieil homme, de dos, qui discutait avec une dame de son âge. «Y’en a marre de ces estrangers qui envahissent notre village, vous savez ! Y’en a marre !», disait-il à cette femme, au moment où elle passait devant lui.

(6) Il arriva de nuit. La route qui conduit au village est tortueuse et sombre. On imagine l’effet qu’il produisit lorsqu’il surgit ainsi devant des villageois peu habitués — et peu enclins — à recevoir des étrangers chez eux. Qu’il arrive ainsi le soir et en hiver ne fut pas reçu comme un bon présage.

(7) Un brouillard si épais qu’on n’y voyait pas à deux mètres : alors qu’il marchait d’un pas rapide et sans bruit en direction village, Jabbar, se voyant ainsi enveloppé de ce voile blanc et humide, pensa avec amusement au Bal des vampires, le film de Polanski, avant de se dire que c’était lui, au vu de son accoutrement, que l’on prendrait bientôt sans doute pour le comte Dracula.

(8) L’appellation «rue principale» était alors un euphémisme : quand Ibrahim Jabbar en foula le sol pour la première fois, il n’y avait à proprement parler qu’une rue à Pomerac, que croisaient des chemins communaux et quelques allées. Depuis quelques années néanmoins, le plan local d’urbanisme a permis la construction de résidences privées et de quelques lotissements sur d’anciens champs de vignes dépendants du village, qui ont nécessité un aménagement conséquent de la voirie.

(9) L’amiral n’a jamais été marin. Il porte cependant en permanence une casquette Comodore qui lui vaut son surnom, mais qui, vu son penchant pour l’alcool, aurait tout aussi bien pu lui valoir celui de capitaine Haddock.

(10) Les jeunes, à Pomerac, semblent tous être sur le point de partir. La plupart finissent de fait par s’en aller tenter leur chance ailleurs, et, assez paradoxalement, ils sont remplacés par de jeunes couples avec enfants, fuyant les grandes villes. Mais pour les anciens, ces jeunes-là sont d’abord et avant tout des estrangers.

(11) Il n’en sortait que rarement, et de se tenir ainsi, les mains posées à plat sur le comptoir, à deviser sur le monde dans un perpétuel monologue, homme-tronc secouant négativement sa tête à intervalles réguliers ponctués de longs soupirs, on lui prêtait la même aura qu’aux présentateurs du journal télévisé de la mi-journée.

(12) Les clients étaient rares, et les habitués en général accoudés au comptoir : les tables la plupart du temps étaient propres, mais il fallait bien qu’elle s’occupe. Elle redoutait de ne rien avoir à faire, s’inquiétant de devoir perdre son emploi si le patron s’avisait du peu de travail qu’il y avait. Elle ignorait qu’il s’en moquait bien du travail, trop heureux de ne pas avoir à s’acquitter des tâches ingrates qu’elle accomplissait, comme de nettoyer le sol ou de ranger la cuisine, et surtout, se plaisait à avoir une jolie jeune femme gravitant autour de lui, laissant entendre discrètement à ceux qui voulaient bien l’écouter, qu’entre elle et lui, il y avait peut-être quelque chose.

(13) Ibrahim est le nom musulman d’Abraham, dans la Genèse. Jabbar est un prénom arabe qui porte en lui la notion de puissance.

(14) Ibrahim Jabbar est né Cécil Jones. Il a choisi de se faire appeler ainsi après s’être converti à l’Islam. Parti combattre au Vietnam, il est rentré chez lui en 1975 dans un pays qui ne savait que faire de ses vétérans. Après quelques errances, il trouva dans le Coran la paix qu’il recherchait avec son coeur.

(15) Et sous son manteau noir, il est vêtu d’une sorte de caftan, en fait une tenue traditionnelle chinoise, qu’il porte en hommage à Bruce Lee (l’un de ses modèles avec Mohamed Ali et John Coltrane), quand on imaginerait au premier coup d’oeil que cela a à voir avec sa religion.

(16) La tramontane est un vent froid, sec et violent, qui souffle depuis la terre vers le golfe du Lion. (Wikipedia)
Comme il y avait du brouillard ce soir-là, on imagine que le vent n’était pas si fort que cela, mais il était glaçant.

(17) L’accent est américain, Ibrahim Jabbar est né à Bonham, dans le conté de Fannon, au nord-est du Texas, à 20 kilomètres au sud de l’Oklahoma et une centaine de kilomètres au sud-est de Dallas.

(18) Ibrahim est multi-instrumentiste, mais le saxophone et la flute sont ses instruments de prédilection.

(19) C’est à cause du froid qu’il commanda un thé, et parce qu’il ne buvait pas d’alcool. Il n’aimait cependant pas particulièrement le thé, quoi qu’on imagine.

(20) Il avait adopté ce couvre-chef bien des années plus tôt, quand il était devenu à la mode auprès des Afro-Américains, qui le portaient pour rendre hommage à leurs racines africaines.

(21) Là encore, c’était une habitude chez lui, et en ville cela ne le gênait jamais, mais lorsque l’automobiliste qui l’avait pris en stop le déposa au croisement d’où partait la route qui conduisait au village et qu’il réalisa combien ici il faisait froid, il regretta de ne pas avoir enfilé les chaussettes épaisses et les chaussures de marche qu’il avait laissées dans ses bagages à Montpellier pour ne pas se charger.

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Tout l’été, pendant dix semaines, François Bon anime un atelier d’écriture sur le net. Chaque dimanche, une proposition est mise en ligne sur tiers livre. A chacun des participants ensuite (une quarantaine, pas moins !) d’en livrer jusqu’au jeudi suivant son interprétation sur ouvrez.fr.

Pour la semaine 7, l’exercice : isoler un fragment, de 10 à 25 lignes, dans tout ce qui a été écrit depuis début juillet, puis lui appliquer un système d’appel de notes emprunté à Georges Perec.

Axis Mundi (Un été pour écrire)

Il fallait prendre un lieu, et j’ai choisi celui-là. Non parce qu’il m’était familier (il l’était), mais parce que je venais d’emménager dans ce lieu, et je voyais là un moyen de me l’approprier plus rapidement ; je voulais que ce lieu me devienne intime, en plus d’être le lieu de l’intime. Je voulais créer avec lui une relation particulière, tisser entre ce lieu et moi un lien unique : en connaitre les évolutions et les secrets, quand bien même ces évolutions et ces secrets relèveraient de mon seul imaginaire. Mais un imaginaire qui par le biais de l’écrit s’impose comme possible, puis comme probable, et enfin, comme seule réalité objective, parce que seul témoignage imprimé. Que ce lieu prenne, non pas vie, mais une autre vie. Il y a ce lieu d’avant, ce lieu qui m’est étranger, et il y a, dans une autre dimension — appelons là virtuelle —, ce lieu qui désormais fait corps avec moi.
Ce lieu n’est alors encore qu’un point émergent dans un magma informe, une oasis de vie potentielle dans un désert stérile : il me faut construire autour. Et comme à l’initiative de ce lieu il y a un atelier en ligne, je prends à internet l’idée des jeux de simulation de vie, « expression utilisée pour qualifier un jeu vidéo qui crée un monde virtuel constitué de véritables êtres vivants » (Wikipedia).

Les premières tribus nomades croyaient évoluer dans le chaos. Aussi, au moment de faire campement, leur chaman faisait ériger dans la terre un totem — Axis mundi reliant le Ciel, la Terre et le monde inférieur —, et autour de ce totem, dans ce lieu devenu sacré, les hommes pouvaient s’installer. En consacrant le lieu, il le rendait habitable : ils reproduisaient ainsi symboliquement, à l’échelle humaine, la création de l’univers par les dieux. Comme le soulignait Mircea Eliade dans Le sacré et le profane, pour devenir leur monde, le lieu devait être préalablement créé.
Je me suis arrêté dans ce lieu, et j’y ai planté mon stylo-totem pour pouvoir à mon tour m’y installer.

Mais, pour qu’il devienne mon monde, je dois préalablement le créer. Aussi, d’abord, je peuple ce lieu : deux personnes, un homme et une femme, et le lieu prend vie. Autour de ce lieu, je construis une maison. Autour de cette maison, un village. Je nomme ce village, et le village s’anime. Il y a d’autres gens dans ce village. Pour tous, ce sont des silhouettes aperçues, des histoires entendues, plus ou moins floues, toutes recréées, réinventées, pour venir peupler le lieu. Parmi ces personnes, certaines viennent de plus loin, et le lieu prend une dimension spatiale ; d’autres viennent après, et le lieu prend une dimension temporelle. Et ces personnes interagissent, des liens se tissent et forment un réseau de plus en plus touffu. Le lieu, avec ces personnes, interagit avec d’autres lieux, et des connexions apparaissent.

Dans les jeux de simulation de vie, le joueur, qui observe du dessus le monde qu’il a créé, contrôle indirectement ses personnages, parfois en leur donnant des directives précises, d’autres fois en leur laissant leur libre arbitre. Avec ce projet, des contraintes sont posées, des indications données, mais ce sont les personnages qui s’écrivent, en interagissant les uns avec les autres.
Comme dans les jeux de simulation de vie, il n’existe pas de but ni de fin définis. Le texte prend vie, de et par lui-même.


Tout l’été, pendant dix semaines, François Bon anime un atelier d’écriture sur le net. Chaque dimanche, une proposition est mise en ligne sur tiers livre. A chacun des participants ensuite (une quarantaine, pas moins !) d’en livrer jusqu’au jeudi suivant son interprétation sur ouvrez.fr.

Pour la semaine 6, deux exercices. Voici ma version du premier, qui consistait à décrire « le plus précisément possible le texte auquel on veut aboutir« .

(Petite parenthèse : les plus perspicaces d’entre vous auront noté une petite pause dans mon projet 52 : ce magnifique atelier avec François Bon en prend le relais pour le moment).

Le monologue de l’amiral (un été pour écrire)

« “Encore un ?”, t’as fait et t’as même pas attendu que je te réponde, tu m’as rempli mon verre, parce que je n’ai même plus besoin de rien dire, la réponse est oui, toujours oui, des dizaines de oui si souvent dits qu’ils en donnent soif, et avant, je disais non, pas non à un verre, mais non quand on me disait “tu bois trop”, je disais non, et après, on me disait simplement “tu bois ?” et je disais non pareil, et je buvais pareil et le médecin, c’est elle qui m’a fait comprendre, elle m’a pas dit “tu bois ?” ou “vous buvez ?”, moins méprisant peut-être — et pourquoi d’ailleurs, parce qu’on est saoul, on nous tutoie ? Qu’est-ce qu’on a perdu d’humanité qui nous ramène à être un moins que rien dans le regard de l’autre ? Qu’est-ce qu’il en sait, l’autre, de ce par quoi on est passé, des épreuves, des douleurs, des blessures, ces choses qu’il ne connait pas, et qui peut être nous font boire, mais nous rendent tellement plus lucide sur le monde, sur son monde, à ce crétin, le monde qui l’entoure et qu’il ne voit même pas alors que ça l’enserre tout autour, ça le compresse de partout et il ne sent rien (pour l’instant, il ne sent rien, attends un peu que ça te tombe vraiment dessus, hein, attends un peu, on trinquera ensemble alors) — le médecin, ouais, elle m’a pas regardé de haut, du haut de son statut, elle m’a pas méprisé ni déconsidéré ni rien, elle m’a juste demandé “vous picolez ?” et j’ai dit oui, j’ai dit un peu, “trop, peut-être ?” elle a fait, “je peux vous aider, vous savez ?” elle a dit, mais moi je veux pas être aidé, je veux pas ne pas boire : lucide, c’est tout, je peux pas m’arrêter, et je veux pas et quand ils disent qu’on boit pour oublier, c’est des conneries, ils disent ça et ils se gavent d’antidépresseurs qui les endorment, mais moi je dors pas, moi je vois tout, et l’alcool ça aide à tenir, c’est comme ça, ça occupe en attendant — pas attendre que ça passe, parce que ça passera pas, je le sais ça —, y’a rien à faire qu’attendre de crever et voilà, y’a rien d’autre : on vit dans un monde fini, parce que nous sommes nous-mêmes prisonniers des frontières de notre corps — le monde dans lequel nous vivons est faux, il est le rêve mauvais des paresseux, de tous ceux qui ont abdiqué, de tous les résignés, et pour les autres, les écorchés vifs, les sages, les simples d’esprit, les marginaux et les alcoolos, il faut lutter encore et toujours, chercher à faire tomber les barrières, les remparts qui emprisonnent, dans ce monde et dans ce corps —, et celui qui boit, tu vois, il ne cherche qu’à repousser les limites, il veut faire voler en éclat les liens qui le retiennent et plus il boit, plus son corps devient poreux, mais les entraves ne cèdent pas, alors il lutte, il cogne et il crie, mais sa colère et son désespoir l’isolent un peu plus encore, mais ça personne ne le voit, hein, tu vois rien, toi, au comptoir, tu vois que l’amiral qui rentre le matin dans ton bar et qui n’en sortira que le soir, jusqu’au jour où il en ressortira les pieds devant, c’est ça que tu te dis, et le mépris, il y est dans tes yeux, et parfois mêlé d’un peu de pitié, mais j’en veux pas, moi, de ta pitié, je veux rien d’autre que boire, je veux rien, ou alors qu’on me ramène mon frère, mon jumeau adoré, mon double lumineux, mais il est parti pour de bon, il est mort et y’a plus rien à faire qu’à boire parce que c’est trop dur de vivre sans lui, de vivre avec le regard des autres qui se disent en me voyant que décidément, c’est toujours les meilleurs qui partent les premiers, qui disent à voix basse ce que pensaient tout haut nos parents, à lui et à moi, si fort ils le pensaient qu’ils auraient pu le hurler et je ne l’aurais pas mieux entendu, et moi aussi je pense pareil, et y’a que mon frère qui disait que c’était pas vrai, y’a que lui qui m’aimait, il m’aimait comme un frère, et il m’aimait comme un père, et il me disait que j’étais le meilleur, que personne ne me comprenait pour ça, mais que lui il voyait qui j’étais à l’intérieur et il disait que ce qu’il voyait était beau, mais aujourd’hui y’a plus personne pour le voir, et de toute façon j’ai construit un mur maintenant, pour pas qu’on voie au travers : ça me va d’être réduit à un stéréotype, ça rend les choses plus simples, personne n’attend plus rien de moi — l’amiral, qu’ils disent, et y’a rien d’autre à dire, hein, l’amiral, et c’est un sourire entendu, l’amiral avec sa casquette, que c’est son frère qui lui avait donné, et c’est lui aussi qui l’appelait ainsi, qu’on sait pas pourquoi, et là encore, les regards en coin —, et moi je passe ma route, je fais comme si je voyais pas, je continue d’avancer, le chemin est sinueux, mais j’avance, et avec l’alcool, même quand la route est droite y’a des virages abrupts et des dénivelés que je suis seul à voir, “regardez-le tituber”, ils disent, “il va tomber”, ils disent, mais non, je me raccroche toujours, je tombe pas, moi, je suis solide comme un roc, mais ça personne ne le voit, y’a que mon frère qui le voyait, mon frère, y’a que lui qui m’aimait, et t’as bien fait de me resservir, tiens, pour que je trinque avec lui, et j’en veux bien un autre, et après je m’en vais : un pour la route, parce que dehors il fait froid et que la route est longue »


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Pour la semaine 5, un exercice sur le thème « leur faire siffler le monologue« , ou étendre le territoire du texte aux voix intérieures. La consigne, une seule phrase qui constitue tout le texte, et un temps référentiel nul :

Parenthèses, tirets, deux points, emboîtements, guillemets,la phrase peut tout se permettre, mais elle ne comporte ni point (.) ni points de suspension (…) Ne pas avoir droit d’interrompre la phrase en cours est précisément l’outil pour la prolonger, descendre dans ses caves, lui permettre d’accueillir des digressions.

J’ai choisi cette fois de faire s’exprimer un des personnages secondaires de ma fiction, l’amiral, que l’on n’avait pour l’instant fait qu’entrevoir dans deux de mes textes. Il m’a semblé intéressant de lui laisser la parole, et exprimer ce que le plus souvent on ne voit ou ne sait pas voir.

Pour les curieux, l’ensemble de mes contributions à l’atelier sont accessibles ici.

Trajet (un été pour écrire)

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Il a dix ans. Peut-être neuf. Son père l’a emmené, lui et sa sœur, rue de la Huchette, pour manger des « sandwichs grecs ». C’est la première fois qu’il vient dans ce quartier. Ils se sont garés plus bas et remontent à pied le boulevard Saint-Michel. Il se retourne, et il voit Notre-Dame derrière lui. Là encore, c’est la première fois. Il a 23 ans. Il est étudiant en lettres modernes. Il suit un module sur les écrivains roumains d’expression française. Il étudie Panaït Istrati, Emil Cioran, Mircea Eliade, Tristan Tzara et Eugène Ionesco. Il sort du théâtre de la Huchette. Il vient de voir la pièce La Cantatrice chauve. Il a 28 ans. Au milieu des livres usés proposés dans les étals devant la librairie Shakespeare & Company, il a trouvé un exemplaire de poche d’Ada or Ardor de Vladimir Nabokov. Il a 19 ans. Il vient de passer un an dans le Middle West, à Topeka, Kansas. C’est George Whitman qui lui tend le titre qu’il recherche : On the road, de Jack Kerouac. Dans la foulée, il lit tous ses autres livres, de même qu’il lit tous ceux d’Henry Miller. Il est assis square Viviani. Il a 25 ans. Il écrit une nouvelle qu’il ne finira jamais, mais qui le hantera toujours. Il est devant le studio Galande. Il a 17 ans, il est vingt-deux heures, nous sommes le samedi 14 avril 1984. Il s’apprête à voir le Rocky Horror Picture Show. Il le verra en tout près d’une centaine de fois. Il a 14 ans. Il est rue Dante, à la librairie Temps Futurs. Au sous-sol, on y trouve des comic books américains. Il a 26 ans. Il vient là presque tous les jours, à l’occasion d’une rétrospective Godard au cinéma Champo. Il observe furtivement l’étudiante assise un peu plus loin. Il aime la façon qu’elle a d’agiter sa cuillère dans son café. Elle n’est pas seule. Lui non plus. Il la trouve jolie. Il a 40 ans. Il sort du musée Cluny. Il remonte la rue des écoles et reconnait la brasserie. Il entre, commande un café et une omelette au serveur aux longues moustaches tombantes qui, apprendra-t-il plus tard, s’appelle Lionel. Il se souvient de la jeune femme entr’aperçue quatorze ans plus tôt. Il a 32 ans. Il sort de la librairie Un regard moderne, rue Gît-le-Coeur. Il a acheté deux numéros d’une luxueuse revue italienne, Glamour. L’un est consacré à Alex Toth, l’autre à la représentation de la femme dans la littérature populaire américaine, entre 1930 et 1960. Il a 15 ans et il pousse pour la première fois la porte de la librairie Actualités, au 38 rue Dauphine. On lui a donné cette adresse, il vient y chercher des comic books anciens. Il reviendra souvent ici, où sur les étagères Alan Ginsberg côtoie Guy Debord et Jack Kirby. Tous les mercredis, il s’en souvient, puis, plus tard, chaque fois qu’il remontera à Paris. A 20 ans, il passe des heures ici à discuter avec Pierre S., assis à son bureau sous un portrait de Fernandel. Il a 39 ans. Il est libraire et vit dans le Sud. Il apprend la mort de Pierre S. Il sait ce qu’il lui doit. Il n’a jamais pu le lui dire.


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Pour la semaine 4, deux exercices sur le thème de « laisser entrer les personnages » :

– deux personnages, même principe d’écriture (suite de « il a » + âge + proposition complément, sans chronologie, et laissée dans son état de connaissance très partielle du personnage) ;
– un personnage qui soit lié à votre premier texte, et un personnage forcément fictif puisque construit depuis le récit d’un autre des participants, selon affinité.

Je me suis servi du lieu de Delphine R. pour cet exercice, mais je n’ai pas respecté à la lettre la consigne : il y a dans mon texte une part autobiographique (et je vous laisse démêler le vrai du faux !).

Pour les curieux, l’ensemble de mes contributions à l’atelier sont accessibles ici.

Un été pour écrire

Tout l’été, pendant dix semaines, François Bon anime un atelier d’écriture sur le net. Chaque dimanche, une proposition est mise en ligne sur tiers livre. A chacun des participants ensuite (une quarantaine, pas moins !) d’en livrer jusqu’au jeudi suivant son interprétation sur ouvrez.fr.
Tout cela est riche, dense et terriblement stimulant. Incroyable impression de saut dans le vide, avec à la clé un récit qui prend forme.

Pour les curieux, mes contributions sont accessibles ici.

Un été studieux

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Ce soir, les vacances, et je compte bien en profiter pour travailler ma technique photo (ce sont les notes dans le carnet) et écrire pour le blog, et depuis la semaine dernière, en atelier, coordonné par François Bon, ici.
Ca, plus la relecture de mon roman à paraître à la rentrée chez Numeriklivre.

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