arriver | tout un été d’écriture

L’aérogare, portes automatiques, voies circulaires, escaliers, escalators, lobby, baies vitrées, plantes vertes. Derrière les vitres le tarmac, le ballet des avions. Les douanes. Zip-zap des fermetures éclair. Passeport biométrique. Couloirs sans fin. Tapis roulants. Chariots à bagages. Personnel de maintenance. Hôtesses. Micro. Cabine crew. Boutiques duty-free. Salles de prières. Salon. Salles d’attente. Ici, le lieu avant le lieu. Le lieu de tous les possibles. Le lieu où le temps s’étire à l’infini, au gré des impatiences et des jetlags. La vie en time-lapse. La vie en stop-motion. Fast forward. Stop. Play. Rewind. Play again. Joue encore… Et encore. Un dollar en poche et le cœur gros. Étranger en transit. Embarquement. Le hublot plutôt que le couloir. Toujours les papillons au ventre au moment du décollage. Frisson intérieur. Petit plaisir secret. Du ciel à perte de vue. Du bleu traversé de nuages. Jet-stream. Légère turbulence. Les plaines du Midwest parfaitement dessinées 6000 mètres plus bas lorsque l’avion commence sa descente. À perte de vue, des champs impeccablement tracés. Figures géométriques. Vert clair, foncé, brun, jaune. Figures rondes ou carrées. Des rectangles. « Prepare for landing ». Trains sortis. Touchdown. Spoilers. Inversion de poussée. L’avion avale la piste. Se stabilise. Parking. Passerelle. Couloirs. Dehors, l’odeur des pins.


Tout un été d’écriture #27. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

révélation | tout un été d’écriture

Jack Hawksmoor est un personnage créé par Warren Ellis & Tom Raney pour les éditions DC Comics
Un jour, j’ai senti vibrer la ville ; je l’ai sentie vivante. À la manière de Jack Hawksmoor, le personnage fictif imaginé par Warren Ellis, je me suis senti lié à la ville. Aux villes. Les villes tentaculaires, chargées d’histoire(s). Un lien viscéral, organique : sitôt dans la ville, je me lance dans les rues au hasard, j’attends le basculement, comme une oscillation légère de la réalité qui vient dès les premières minutes. Alors la ville me parle. Les enseignes lumineuses envoient des avertissements, les brèches sur le trottoir indiquent de nouvelles directions. Un chat miaule sous une voiture pour m’attirer dans une ruelle qui n’était pas là l’instant d’avant. Une ville nouvelle se dessine. Une ville souterraine, invisible et pourtant traversée par les mêmes rues, les mêmes métros. Quand ai-je pris conscience de ce lien particulier ? C’était déjà Paris, lorsque j’étais enfant. Londres, certainement, à peine un peu plus tard. Ou New York, Chicago, Los Angeles. Ou Barcelone ?
C’était peut-être le premier soir à Tokyo que j’en pris véritablement conscience, peut-être parce que ce voyage arrivait longtemps après les autres. Le dimanche 13 mai 2008 exactement, vers minuit ou une heure, depuis la fenêtre de l’hôtel Intercontinental, tandis je contemplais la baie s’étendant sous mes pieds quinze étages plus bas. Un nouvel éveil. Le flux incessant des bateaux, juxtaposé à l’enchevêtrement incroyable des voies d’autoroute sur ma droite (qui m’évoqua un dessin de Escher), et la ville illuminée, en fond, qui semblait s’étendre à l’infini. Ou le trajet en monorail, une ou deux nuits plus tard, depuis la gare de Shimbashi jusqu’à l’île d’Obaida : j’étais absolument seul dans le wagon, au cœur d’une ville surpeuplée et la ville m’appelait avec insistance. C’est peut-être enfin de me perdre dans les rues étroites en descendant n’importe où au gré des stations de la ligne circulaire de surface JR, qui me révéla vraiment la ville comme corps vivant, indépendamment des hommes qui la peuplaient. Il m’avait fallu me perdre pour me retrouver. La ville me révélait à moi-même. Des liens distendus, longtemps ignorés, se resserraient soudain : tout faisait sens. J’étais dans la ville et la ville était une et je faisait partie de ce tout.


Tout un été d’écriture #26. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

mise en questions | tout un été d’écriture

Revenir. Visiter les lieux d’autrefois. La ville est vivante. Les souvenirs se sont fossilisés. La ville s’est transformée sans nous attendre. Y retourner quand même. Fouiller sans cesse. Archéologue sans autres outils que le mental et une feuille de papier. Pas même une feuille. Un traitement de texte. Retranscrire l’incertain en virtuel. Se confronter à la désillusion. Y retourner. Tout ce qu’on connaissait serait devenu poussière. Des particules coincées dans le prisme d’une lumière hésitante entretenue par une mémoire assez peu fiable. Une ombre vacillante projetée sur le mur des nuits blanches. Plus rien n’existe ailleurs que dans la tête. Ce qui surgit à force de creuser n’a même pas valeur de document. Plus rien n’est vrai et il n’y a plus rien qui subsiste de tangible. On peut s’interroger sur ce qui a bien pu l’être dans ce que reconstruit à son avantage le mental ainsi soumis à rude épreuve. Les rues ne sont pas là où elles devraient être. Les maisons ont disparu. Les kilomètres avalés. Les façades ravalées. Les gens. Les souvenirs. Déplacés. Disparus. Même les visages s’effacent. Pourquoi reconstruire sinon pour se perdre. Fuir quand il n’y a rien à fuir. Se sont les années qui ont fui. Soi-même on pensait s’être resté fidèle. Bien sûr qu’on s’est trahi. On regarde en arrière et il n’y a rien derrière. Une ville. Des souvenirs. Rien ne s’emboîte. La page blanche. Le réel. Un mur sur lequel on se jette à pleine vitesse. Encore et encore. Jusqu’à creuser une brèche. Au risque de s’abîmer. Sublimer. Écrire. Au moins ça : écrire.


Tout un été d’écriture #25. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

caméra temporelle | tout un été d’écriture

South Kansas avenue en 2014. Photo @VisitTopeka : https://www.flickr.com/photos/visittopeka/sets/72157647379929447/with/15104820777/

South Kansas Avenue. JC Penney. Une fois par mois, quand il touchait son argent de poche, il venait ici, au rayon menswear du grand magasin. A. et A. venaient avec lui, ravies d’avoir sous la main un garçon soucieux de sa garde-robe. À Noël, alors que le soir tombait, ils aimaient remonter l’avenue illuminée jusqu’au parking, les bras chargés de sacs.
En juillet, lorsque le bus le déposait downtown, il remontait l’avenue à pieds pour rejoindre l’appartement de Mari, écrasé par la moiteur des jours d’été. Passant devant l’entrée du JC Penney, il sentait le souffle glacé de la climatisation jusque sur le trottoir.
En décembre 2012, le conseil municipal de Topeka a approuvé un projet d’amélioration de plusieurs millions de dollars le long de l’avenue, entre les 6e et 10e avenues. Quatre années durant, l’avenue n’a plus été qu’un vaste chantier à ciel ouvert. Les travaux ont pris fin en 2016.
L’avenue est passée à trois voies, avec une voie centrale de virage. Les trottoirs ont été élargis, pour offrir plus de passage aux piétons et permettre aux restaurants de créer des terrasses. La firme Weststar Energy s’est installée dans l’immeuble qui abritait autrefois JC Penney.


Tout un été d’écriture #24. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

paysage, 5 fois | tout un été d’écriture

Le Capitol se détache dans la nuit, sur Jackson Street, au fond de la 9e. À l’angle de la 9e et Kansas Avenue, en face de la Core First Bank & Trust, une vieille horloge en fonte à quatre faces marque 8 h 33. Toujours, ici, de larges avenues. Kansas Ave., une deux-fois-deux-voies, séparées par un terre-plein central, traverse le centre-ville. Une voiture à l’arrêt. Le feu rouge en face. Le bitume après la pluie luit doucement sous la lune. À droite, une boîte bleue US Postal Service posée sur ses quatre pieds, devant l’entrée en verre d’un immeuble de plusieurs étages. De chaque côté, à intervalles réguliers, des places de parking en épis. Quelques arbres régulièrement plantés. Les bâtiments défilent, alternant ancien et moderne. Pierres ou briques rouges, bois et verre. Les enseignes se succèdent le long du trottoir, 3 flowers (metaphysical treasures), Maricels boutique, Express Cash Payday Loans, Christian Science Reading Room, Leaping Hamas, US Bank, H&R Block, Lupita’s, d’autres encore. Toujours de petits bâtiments carrés de deux étages, surmontés d’un toit plat. Derrière, un parking aérien et ensuite, le dos d’immeubles plus anciens se devine, en briques rouges recouvertes de chaux blanche. Vue d’en haut, l’avenue semble ne jamais prendre fin, elle se noie dans les lumières du lointain. Les premiers immeubles sont de tailles modestes, mais plus on regarde loin, plus ils semblent s’élever. L’avenue est baignée de lumière et quelques bureaux et le grand parking aérien sont restés éclairés. Au-dessus, la nuit a recouvert les toits, faisant ressortir, à gauche, l’enseigne lumineuse de Capitol Federal, au loin à droite, la silhouette de néon du Jayhawk sur sa tour, devant le dôme éclairé du Capitol building. Depuis le ciel, l’avenue fait comme une trouée de lumière qui irriguent les immeubles qui ont poussé tout autour. La ville ailleurs est plate, qui s’étale de chaque côté de cette échappée, chaque maison dans le lointain une luciole brillant doucement dans le soir.


Tout un été d’écriture #23. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

lanterne magique et 1ère cuisine | tout un été d’écriture

Tout un été d’écriture, 3ème cycle : intensités, immersions

lanterne magique

Andy Warhol. Elvis, deux fois. Moi, deux fois. Un singe, un robot, un tigre. William Blake. Alan Moore. Singe en bronze du Ghana. Robot mécanique en métal, tôle et fer blanc agrafé. Tigre de papier : the tiger, écriture manuscrite. Cadre noir. Nemo, Promethea. Bois plaqué chêne. Poussière grise. Ruban rouge. Pochette en papier blanc (rayures bleues), soigneusement pliée. Bleu (bleu nuit, turquoise, bleu roi, bleu clair), noir, vert, marron, blanc, rouge (et jaune et orange et bleu encore). Agrafes. Comics. Six crânes mexicains. Batman, en lego et en peluche. Un grigri japonais.


Première cuisine

Une pièce rectangulaire, huit ou dix mètres carrés, à gauche en haut de l’escalier (l’escalier recouvert d’une moquette foncée, dominance rouge et bleu, avec motif floral). Une porte en bois, peinte en blanc. Murs blanc-ivoire. Parquet. Un placard encastré à droite en entrant, porte coulissante, bois brun clair, étagères en bois. Un lit, en face, contre le mur, près de la fenêtre. (Le lit en bois blanc.) Dessus de lit jaune. Fenêtre à guillotine. Rideaux bleu-pastel. Moustiquaire. Bloc de climatisation sous la fenêtre. Une petite table dans l’angle, à gauche (en bois également). Un stylo. Un bloc-notes. Quelques pièces de monnaie. Un billet d’avion. Un passeport. Sur le lit, une valise ouverte.


Tout un été d’écriture #21 & #22. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
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sans vous | tout un été d’écriture

CERN PHOTOWALK 2010 – Computer Centre – Andrew Strickland | © 2010-2018 CERN

Central Business District. Dès 18 h, les populations migrent en masse vers les suburbs. Les bureaux se vident. Les grands magasins ferment. La nuit tombée, il n’y a plus âme qui vive dans le quartier des affaires. L’humanité fait place aux machines. La nuit le Central Business District est une ville morte qui tourne en mode automatique, bercé par le bourdonnement des climatiseurs. Vraiment ? Est-ce que les arbres qui tombent dans la forêt font du bruit, quand il n’y a rien ni personne pour les écouter ? La lumière du soleil est elle blanche s’il n’y a personne pour l’observer ? Au cinquième étage, le couloir en face de l’ascenseur dessert-il encore des bureaux aux portes en verre fumé ? Derrière la porte de la pièce du fond, la machine à écrire posée sur la table de travail ronronne-t-elle toujours, parce que la secrétaire a oublié de l’éteindre en partant ? Il y a deux feuilles glissées dans le rouleau, séparées par un papier carbone. Posés sur la table, une pile de feuilles noircies d’une écriture serrée, un livre. Un cadre avec une photo de famille. Les feuilles bougent doucement sous l’effet du souffle en provenance du climatiseur. La feuille du dessus glisse imperceptiblement. Il y a dans la corbeille à papier un gobelet en carton dans lequel stagne un fond de café froid. À côté du bureau, une armoire, dedans sont classés des cartons d’archives. Au fond de la pièce, une double porte vitrée abrite la salle informatique. Des lumières clignotent depuis les racks sur lesquels sont fixées les machines. Dans la salle, la température est basse, l’espace sonore envahit du cliquetis des ordinateurs, bourdonnement sourd et bruits blancs. Craquements. Crissements. Climatisation. Serveur informatique. Dossiers suspendus, cartons d’archives. Machines à écrire et feuilles carbone. Café froid. Corbeille. Feuilles volantes. Que devient ce dont on parle quand il n’y a plus personne pour le dire ? Quand il n’y a personne pour le voir ? Qu’est-ce qu’un lieu vide, la nuit, sans les hommes ? Faut-il qu’il y ait quelqu’un qui observe ou écoute pour que la feuille s’envole du bureau ? Pour que tournent les machines ? Pour que le bruissement du serveur soit une réalité ? Faut-il une présence humaine pour faire exister les choses ? La nuit, au cinquième étage d’un immeuble du Central Business District, le couloir disparaît quand se referme la porte de l’ascenseur, avalé par la moquette, avalé par la nuit, avalé par le vide. Plus de portes, plus de machine à écrire, d’ordinateurs, de serveurs, plus de bourdonnement, plus de cliquetis, plus rien, tout flotte, un monde en suspens, en attente. Un autre monde, un monde en état de superposition qui cesse d’exister sous le regard des hommes ; les hommes qui n’apportent que décohérence.


Tout un été d’écriture #20. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
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