François Bon — Société des amis de l’ancienne littérature (Tiers Livre éditeur)

Quelle arme ce serait, si on pouvait imaginer détourner les messages officiels, et y insérer au contraire la poésie, la colère.

« Ce n’est pas, comme tu crois, un chemin de faible. » Ainsi s’exprime un des personnages qu’on croise dans ce recueil. Cette phrase, dite « avec cette langue comme curieusement issue du XVIIe siècle », on l’imagine assez bien pensée par François Bon, tant ce chemin emprunté par lui, depuis les premiers livres chez Minuit, Verdier — excusez du peu —, d’autres encore, jusqu’à Tiers Livre (le site fondé en 1997), Remue.net, Publie.net, Tiers Livre éditeur aujourd’hui, les ateliers d’écriture, la chaîne YouTube, ce chemin-là, non, n’a pas dû être un chemin de faible. Peu de ses compagnons d’alors (mais certains tout de même, oui, chacun à leur façon) l’ont suivi jusqu’ici, toujours méfiants vis-à-vis du continent numérique dont il fallait emprunter des eaux troubles pour le rejoindre, quand lui sur son canot s’y lançait, jetant au loin l’ancre et les amarres pour un aller sans retour, et tant pis pour les tempêtes.

Après avoir passé les vents mauvais, il se devait de se coltiner aux mauvais genres : le fantastique, l’horreur ; les textes de Lovecraft (qu’il traduit depuis 2010), de Pierce, de Poe, qu’il confronte sans cesse aux textes de James, de Michaud, de Borges, de Cortazar.

Société des amis de l’ancienne littérature : à la fois manuel d’écriture, analyse du récit fantastique et recueil de nouvelles. D’abord, la mise en place du dispositif, puis la mise en abîme, avant la plongée dans l’abîme.

La pièce vide, lieu de tant de récits fantastiques ou terrifiants, est posée d’entrée. On nous en explique les ressorts narratifs. Puis l’auteur s’y installe. Une pièce qui n’est pas son bureau, mais où il vient cependant écrire. Il ouvre la porte, et nous entrons avec lui dans l’imaginaire.

58 histoires entre réel et fantastique, dit le sous-titre. Mais lesquelles sont réelles, lesquelles sont fantastiques ? Les points de vue s’inversent, et l’auteur se joue de nos repères. « Des films avaient déjà exploré tout cela, mais comme le font les films : on raconte une histoire, on vous dit que ce n’est pas vrai. » 

C’est le même procédé ici à l’œuvre. Le rêve s’immisce subrepticement dans le récit, à peine un pas de côté, et c’est la réalité qui bifurque dans le fantastique. Un fantastique qui n’est jamais autre chose qu’une infime variation de notre quotidien, ce qui le rend d’autant plus terrifiant. D’autant que le lecteur sait bien, pour avoir partagé certains de ces rêves, qu’ils sont parfois bien plus réels que ce qu’on nous donne pour le réel.

… dans le rêve, le livre était transposé en grande ville : on roulait d’un quartier à l’autre, vers le nord. Il y avait des fissures, des entrées d’eaux, de grands ponts. Se garer était dangereux, sol instable. On devait pourtant continuer plus loin dans cette ville qui ne finissait pas (…) Alors, par ce système de GPS, photographies, cartes, descriptions, tout cela se superposait. C’est ce que j’expliquais, passionnément, sereinement : « les mondes se superposent. »

Dans ces mondes qui se superposent, auxquels on accède par des tuyaux étranges, en remontant d’anciens blogs ou en arpentant des bibliothèques à l’abandon, les morts bougent lentement sous les villes. On peut les retrouver dans certains cafés de province et s’entretenir avec eux, mais jamais croiser leur regard. Les livres disparaissent parfois, au profit de fiches plus facilement assimilables par la culture de masse, mais heureusement tout bascule à nouveau, à la faveur d’un gros recueil épais sur papier bible sous une couverture de cuir rouge, perdu de longtemps, mais dont le souvenir reste vif. Car il ne faut jamais désespérer des lettres : la société des amis de l’ancienne littérature veille au grain.


François Bon — La société des amis de l’ancienne littérature, est en vente sur le site Tiers Livre éditeur.

été 2019 | pousser la langue

Pousser la langue, c’est peut-être ça aussi : faire tomber les murs ; ouvrir sur les espaces sauvages qu’on feignait de ne pas voir en nous.


L’atelier d’écriture en ligne de François Bon revient. 15 propositions étalées sur 3 mois. un travail sur la langue elle-même :

Pousser la langue au vif, augmenter notre degré de liberté dans l’instrument qu’est la langue. Avec bien sûr des risques ; chaque proposition ne conviendra pas à tout le monde, mais justement — faire émerger plus singulièrement la voix et la singularité de chacun.e.
Et espérer qu’à réitérer cette recherche, émergera pour chacun.e la possibilité d’un autre récit, aux confins qui sont ceux en permanence de notre contemporain littéraire, entre narratif, performatif, dramatique ou documentaire ?

Présentation et mode d’emploi : c’est par là.
Propositions et textes des participants, par ici.
Mes textes sont là.

arriver | tout un été d’écriture

L’aérogare, portes automatiques, voies circulaires, escaliers, escalators, lobby, baies vitrées, plantes vertes. Derrière les vitres le tarmac, le ballet des avions. Les douanes. Zip-zap des fermetures éclair. Passeport biométrique. Couloirs sans fin. Tapis roulants. Chariots à bagages. Personnel de maintenance. Hôtesses. Micro. Cabine crew. Boutiques duty-free. Salles de prières. Salon. Salles d’attente. Ici, le lieu avant le lieu. Le lieu de tous les possibles. Le lieu où le temps s’étire à l’infini, au gré des impatiences et des jetlags. La vie en time-lapse. La vie en stop-motion. Fast forward. Stop. Play. Rewind. Play again. Joue encore… Et encore. Un dollar en poche et le cœur gros. Étranger en transit. Embarquement. Le hublot plutôt que le couloir. Toujours les papillons au ventre au moment du décollage. Frisson intérieur. Petit plaisir secret. Du ciel à perte de vue. Du bleu traversé de nuages. Jet-stream. Légère turbulence. Les plaines du Midwest parfaitement dessinées 6000 mètres plus bas lorsque l’avion commence sa descente. À perte de vue, des champs impeccablement tracés. Figures géométriques. Vert clair, foncé, brun, jaune. Figures rondes ou carrées. Des rectangles. « Prepare for landing ». Trains sortis. Touchdown. Spoilers. Inversion de poussée. L’avion avale la piste. Se stabilise. Parking. Passerelle. Couloirs. Dehors, l’odeur des pins.


Tout un été d’écriture #27. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).