Blue Moon

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Dimanche 13, déjeuner chez Mel’s Drive In, une chaîne de restaurants qui capitalise sur l’imagerie de la fin des 50’s du film American Graffiti de George Lucas. Le repas est copieux et bon, typiquement américain : le MelBurger avec des sweet potatoes fries et une hot apple pie a la mode (sirop de cannelle et glace à la vanille). Après déjeuner, nous partons voir les otaries sur la jetée du Pier 39, et les observons un bon moment.
En y repensant, en dépit du côté kitch 50’s un peu forcé, j’ai vraiment bien aimé Mel’s Drive In, en grande partie je crois à cause de la clientèle : un élégant couple afro-américain qui partait quand nous arrivions, un vieux monsieur handicapé que nous avons aidé à se lever pour se rendre aux toilettes avec son déambulateur, et qui une fois là-bas fit aussitôt demi-tour avec un haussement d’épaules (« Il m’a fallu tant de temps pour venir jusqu’ici, que maintenant mon envie est passée, et je vais retourner m’asseoir, et ça va recommencer », dira-t-il, résigné, à P.), quelques vieilles personnes, des gens visiblement assez pauvres qui sortent de là avec leurs doggy bags, la vraie Amérique, celle que j’avais pu observer et parfois côtoyer à Topeka un an durant, il y a plus de vingt ans, cette Amérique qui vient chez Mel’s retrouver les symboles d’une époque perdue, les traces de son rêve américain (on y revient toujours, à ce rêve tenace).

Haight. Comme le hasard fait bien les choses, nous trouvons une place à l’angle de Haight et Ashbury, autrefois le cœur du mouvement hippie. Ici, beaucoup de boutiques de vêtements vintage et une foule bigarrée, pas mal de clodos, et des pseudo babas en mal d’authenticité (pas sûr qu’ils la trouvent ici, cela dit). Je suis ému plus que je ne l’aurais cru en voyant la maison de Hendrix, une maison toute simple, avec une belle fresque qui a été peinte sur le côté. À une des fenêtres, le drapeau étoilé. One nation under God, one nation under a groove. Les maisons du quartier sont typiques, de type victorien, et affichent parfois des tons pastel. C’est plutôt joli et l’on s’y sent bien, malgré la nostalgie sixties un peu forcée.
Visite aussi à la librairie Bound Together Anarchist Book Collective. Nous sommes tout au plus quatre à l’intérieur, occupés à flâner, et je crois, tous là plus pour l’importance historique du lieu que par réelles convictions politiques. Derrière son comptoir, un bénévole nous surveille distraitement avec un franc sourire. J’ai très envie de le prendre en photo dans sa librairie, la lumière est belle et le lieu s’y prête, mais je ne veux pas d’un cliché volé, et demander l’autorisation me parait ici incongru. J’avise un comptoir consacré aux fanzines. Sur le meuble, un sticker « Fuck Barnes & Nobles » péremptoire. Je ressors. Dehors, toujours le flux incessant des touristes. Décidément, il ne doit pas être facile d’être anar de gauche aux pays du consumérisme (je dis ça, et dans deux jours je suis à Las Vegas).

Après Haight nous reprenons une nouvelle fois la voiture pour une ballade sur les hauteurs de la ville, Lombard street et Russian Hill. Un petit tour à pied, quelques photos, la nuit tombe et il est temps de rentrer.
P. a acheté des bières, des Blue Moon, bières blanches à l’écorce d’orange et à la coriandre, savoureuses et au nom évocateur, idéales pour une soirée tranquille entre amis, quelque part dans les suburbs de San Francisco.

Une photo par jour : 184 — Russian Hill
Fragments d’un voyage : San Francisco, octobre 2013

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