élégie de rien

ici repose

Au matin du dernier jour au moment de partir pour mon plus long voyage quand mon cœur trop lourd finira par lâcher je veux une dernière fois réchauffer mes vieux os à la chaleur d’un feu. Pas de prêtre : flammes de l’enfer ou non, le bien, le mal, ma vie et ce que j’en ai fait, la messe est déjà dite. Que l’on me joue Blue Moon, ou une fanfare ou ce que vous voudrez, mais pour finir s’il vous plait quelques notes de musique ; et mes amis, si d’aventure il s’avère qu’il m’en reste, qu’ils aillent ensuite jeter mes cendres aux quatre vents, qu’ainsi on me laisse partir, rejoindre mes démons, mes fantômes et mes rêves, rejoindre mes souvenirs et disparaître enfin, il sera plus que temps.

Une photo par jour : 312 – mars 2014

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Intersate 40

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Il est 7 h 22 à Rio Rancho, New Mexico, 6 h 22 à San Francisco et 15 h 22 à Paris. Nous sommes le dimanche 20 octobre, voilà une semaine pleine que nous sommes sur la route, et nous attaquons la deuxième partie du voyage.
Nous avons quitté Flagstaff hier peu après 8 h et pris l’interstate 40 que nous avons suivie pratiquement tout du long sur 328 miles (527 kilomètres), jusqu’à Albuquerque. Nous nous sommes posés une première fois pour un brunch copieux chez Denny’s, en plein territoire Navajo, et ici pratiquement tout le monde était indien, le personnel et les clients, à l’exception de deux ou trois bikers et des routiers de passage, rednecks pur jus. Plus loin, nous nous sommes arrêtés quelques fois pour prendre des photos ou visiter des boutiques d’artisanat local, et il fallait chercher au milieu du fatras pour touristes pour espérer trouver un peu d’authenticité, mais peu importe, nous n’étions pas là pour acheter : le Nouveau-Mexique nous attendait, Albuquerque et Santa Fé down the road nous combleraient.

Tout du long, nous avons écouté une playlist que j’avais élaborée consciencieusement comme un long hymne à l’Amérique, cette Amérique que je porte en moi depuis 25 ans, celle qui m’est apparue quand j’ai pour la première fois mis le pied sur ce territoire, celle qui va de New York à Chicago, de Topeka au Grand Canyon, de Flagstaff à Los Angeles ; l’Amérique profonde, celle des champs de blé à perte de vue, des déserts et des canyons, celle qui s’écrit en roulant, celle que Kerouac écrivit sur un rouleau. Une Amérique qui ne me lâche plus, une Amérique chantée par Dylan, Springsteen, Elliott Murphy ou Johnny Cash.

Le paysage qui nous conduisit de Flagstaff au Nouveau-Mexique a été tout du long magnifique, un éblouissement continu, et je garde en moi cette image particulière, avec en fond sonore, la reprise de Blue Moon par les Cowboys Junkies, douce et mélancolique : face à moi, la route, qui s’étend à à perte de vue, et sur ma droite, le désert, au loin une montagne teintée de rouge et devant un train de marchandises qui passe lentement, trainant ses dizaines de wagons, un convoi si long qu’il semble ne jamais devoir finir.

Une photo par jour : 197 — Quelque part sur l’interstate 40, en Arizona
Fragments d’un voyage : De Las Vegas au Nouveau Mexique, octobre 2013

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Blue Moon

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Dimanche 13, déjeuner chez Mel’s Drive In, une chaîne de restaurants qui capitalise sur l’imagerie de la fin des 50’s du film American Graffiti de George Lucas. Le repas est copieux et bon, typiquement américain : le MelBurger avec des sweet potatoes fries et une hot apple pie a la mode (sirop de cannelle et glace à la vanille). Après déjeuner, nous partons voir les otaries sur la jetée du Pier 39, et les observons un bon moment.
En y repensant, en dépit du côté kitch 50’s un peu forcé, j’ai vraiment bien aimé Mel’s Drive In, en grande partie je crois à cause de la clientèle : un élégant couple afro-américain qui partait quand nous arrivions, un vieux monsieur handicapé que nous avons aidé à se lever pour se rendre aux toilettes avec son déambulateur, et qui une fois là-bas fit aussitôt demi-tour avec un haussement d’épaules (« Il m’a fallu tant de temps pour venir jusqu’ici, que maintenant mon envie est passée, et je vais retourner m’asseoir, et ça va recommencer », dira-t-il, résigné, à P.), quelques vieilles personnes, des gens visiblement assez pauvres qui sortent de là avec leurs doggy bags, la vraie Amérique, celle que j’avais pu observer et parfois côtoyer à Topeka un an durant, il y a plus de vingt ans, cette Amérique qui vient chez Mel’s retrouver les symboles d’une époque perdue, les traces de son rêve américain (on y revient toujours, à ce rêve tenace).

Haight. Comme le hasard fait bien les choses, nous trouvons une place à l’angle de Haight et Ashbury, autrefois le cœur du mouvement hippie. Ici, beaucoup de boutiques de vêtements vintage et une foule bigarrée, pas mal de clodos, et des pseudo babas en mal d’authenticité (pas sûr qu’ils la trouvent ici, cela dit). Je suis ému plus que je ne l’aurais cru en voyant la maison de Hendrix, une maison toute simple, avec une belle fresque qui a été peinte sur le côté. À une des fenêtres, le drapeau étoilé. One nation under God, one nation under a groove. Les maisons du quartier sont typiques, de type victorien, et affichent parfois des tons pastel. C’est plutôt joli et l’on s’y sent bien, malgré la nostalgie sixties un peu forcée.
Visite aussi à la librairie Bound Together Anarchist Book Collective. Nous sommes tout au plus quatre à l’intérieur, occupés à flâner, et je crois, tous là plus pour l’importance historique du lieu que par réelles convictions politiques. Derrière son comptoir, un bénévole nous surveille distraitement avec un franc sourire. J’ai très envie de le prendre en photo dans sa librairie, la lumière est belle et le lieu s’y prête, mais je ne veux pas d’un cliché volé, et demander l’autorisation me parait ici incongru. J’avise un comptoir consacré aux fanzines. Sur le meuble, un sticker « Fuck Barnes & Nobles » péremptoire. Je ressors. Dehors, toujours le flux incessant des touristes. Décidément, il ne doit pas être facile d’être anar de gauche aux pays du consumérisme (je dis ça, et dans deux jours je suis à Las Vegas).

Après Haight nous reprenons une nouvelle fois la voiture pour une ballade sur les hauteurs de la ville, Lombard street et Russian Hill. Un petit tour à pied, quelques photos, la nuit tombe et il est temps de rentrer.
P. a acheté des bières, des Blue Moon, bières blanches à l’écorce d’orange et à la coriandre, savoureuses et au nom évocateur, idéales pour une soirée tranquille entre amis, quelque part dans les suburbs de San Francisco.

Une photo par jour : 184 — Russian Hill
Fragments d’un voyage : San Francisco, octobre 2013

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