La rue de Saint-Pétersbourg — du lieu, 3 | à chacun sa rue Vilin

La rue de Saint-Pétersbourg commence place de Clichy. Florence, Turin, Bucarest, Moscou, on voyage aussi à travers les rues adjacentes. Un peu de la Mitteleuropa, un peu de l’Orient-Express. 490 mètres plus bas, le périple se termine place de l’Europe. Le restaurant Hippopotamus qui, tout en haut sur le trottoir de droite, fait l’angle du boulevard des Batignolles et de la rue de Saint-Pétersbourg, est ouvert non-stop de 10 h 45 à 5 h le matin. Sitôt dépassé le restaurant, la rue côté droit est en travaux — prolongement de la ligne 14 du métro, jusqu’à Mairie de Saint Ouen ; vos commerces restent ouverts pendant les travaux —, des palissades sont dressées du 43 au numéro 37 : tout du long, des blocs de béton gris, rouges ou blancs, encombrés d’affiches en partie arrachées, alternent avec des barrières en métal ondulé, vertes et grises, surmontés de grilles. — 39 rue de Saint-Pétersbourg, Création de vêtements Amalia reste ouvert pendant les travaux. Le chantier reprend à partir de la rue de Florence, enveloppant l’angle des deux rues, pour descendre jusqu’au n° 17 — 33 rue de Saint-Pétersbourg, Hôtel Régence Paris reste ouvert pendant les travaux. Des bâches fixées aux grilles cachent partiellement le chantier. Port des protections obligatoire ; 31 rue de Saint-Pétersbourg, Retouches/Repassage Pax Moon reste ouvert pendant les travaux. On distingue cependant des tuyaux rouges et jaunes, par endroit des sacs, sables ou ciment, entassés, des machines : pompes à béton, groupes électrogènes SDMO, bennes à déchets, bureau de chantier, sanitaires, godets à terre, tapis roulants, extracteurs, plaques vibrantes, pilonneuses, bidons oranges, fils électriques, câbles. 27 rue de Saint-Pétersbourg, votre restaurant Boob Mara reste ouvert pendant les travaux ; en dessous, en plus petit, il est précisé : du lundi au vendredi de 12 h à 15 h — sur place ou à emporter. Ensuite, la rue descend sans heurt jusqu’au feu, au croisement de la rue de Turin. Saint Petersbourg, Turin, Florence se coupent et forment un triangle.

Les rues de Turin et de Florence se sont toujours appelées Turin et Florence. De 1914 à 1945, la rue de Saint Petersbourg s’appelait rue de Petrograd. Jusqu’en 1991, elle s’est appelée rue de Leningrad. À l’angle du boulevard des Batignolles et de la rue de Leningrad, je venais le soir acheter du beurre ou toute autre chose qui venait à manquer, quand c’était un Monoprix, ouvert en nocturne jusqu’à 20 h. J’avais 10 ans, parfois on me laissait garder la monnaie des courses. Mon frère avait eu un flirt avec l’une des caissières. Nous habitions au 31, un immeuble à l’angle de la rue de Florence, au-dessus d’un café. Le café toujours fermé dans mon souvenir, peut-être parce que je ne le remarquais que le dimanche matin lorsque je sortais acheter le pain ? La grille baissée, les chaises posées à l’envers sur les tables près des vitres, plus une, près du comptoir, où étaient empilés des assiettes et les cendriers jaunes portant, dans les encoches prévues à cet effet, la marque brune des brûlures de cigarettes oubliées.
Ma sœur n’avait pas loin à aller pour rejoindre son école, au 4, rue de Florence. La porte de l’école, en bois, est surmontée de l’inscription « école de garçons » gravée dans la pierre. Le drapeau européen ne flottait alors pas encore à côté du drapeau français, au-dessus du portail. Sur le trottoir d’en face, un peu plus bas, au numéro 9, la porte cochère à double battant est toujours du même bois clair, le bas des deux battants protégés par deux plaques de laitons devant l’entrée carrossable pavée de losanges devant laquelle un soir de 1978 le concierge passa le jet d’eau depuis la cour au moment où passait ma chienne Douchka, qu’on promenait sans laisse. L’animal prit peur, fit un écart, la voiture qui arrivait depuis la rue de Turin ne le vit pas. Ma mère me fit croire qu’on avait enterré Douchka dans le jardin de la maison de campagne de mes grands-parents. Elle m’avoua plus tard qu’il n’y avait rien sous l’autel que j’avais édifié près du puits, devant lequel j’allais chaque fois me recueillir en retenant mes larmes. Rue de Turin, une porte cochère. Lumière bleue d’un soir d’automne derrière la porte vitrée au fond de la cour. Marcel Proust, dans un texte étudié en classe de français, évoquait la même lumière. Dans l’escalier, au 31, rue de Leningrad, un mercredi en fin d’après-midi — j’avais oublié mes clés —, j’ai lu des comics de Batman et de Tarzan que je venais d’acheter. Quelque part entre la place de Clichy et la place de l’Europe, Marcel Proust, Bruce Wayne et Lord John Greystoke sont enfermés ensemble dans une bulle temporelle, enveloppés d’une belle et douce lumière bleue. La mémoire elle aussi est en chantier ; le commerce avec les souvenirs reste ouvert pendant les travaux.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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