Carnaby Street

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C’était en 1978 ou 1979. Le vendredi après-midi, le professeur de sports nous emmenait du collège boulevard des Batignolles jusqu’à la porte Dorée, courir autour du lac Daumesnil. Nous étions quelques-uns à nous laisser distancer par le groupe alors que nous allions en rang rejoindre la station Rome, et sitôt la tête du troupeau disparue dans l’escalier du métro, nous nous éclipsions discrètement dans les rues transversales. Nous prenions la rue Puteaux au pas de course, rejoignant la rue de Rome que nous descendions jusqu’à pont Cardinet. Nous nous arrêtions square des Batignolles, faisant ensuite une longue boucle qui nous conduisait jusqu’à place de Clichy, allant par deux ou trois, désœuvrés, nous aventurant dans les petites rues, les halls d’immeuble, avec devant nous trois heures à tuer. Parfois nous remontions jusqu’au collège, prenant alors la rue de Rome dans l’autre sens jusqu’à la place de l’Europe, certains jours jusqu’au boulevard Haussmann et les Grands Magasins. D’autres fois, nous poussions plus loin encore, prenant le métro et descendant au hasard, et nous dérivions dans les rues, portés par la chance, au risque de nous perdre.
Lorsque j’étais seul, j’aimais pousser la porte des librairies. Il y en avait plusieurs sur mon trajet à faire de l’occasion, et comme j’aimais alors tenir entre mes mains d’enfant ces vieilles éditions des œuvres d’Hugo ou de Chateaubriand (je me souviens précisément de ces deux-là, peut-être pour en avoir lu déjà des pages en classe de Français), certes pas des ouvrages rares, plutôt des tirages bon marché, mais des livres suffisamment anciens pour m’impressionner positivement et me donner le goût du vieux papier.
Au-dessus de la place de Clichy, rue Lecluse ou rue Biot, rue des Dames ou rue Nollet, j’en ai aujourd’hui perdu l’adresse, il y avait une librairie avec un fort rayon de bandes dessinées, et je me souviens des Tarzan chez Arédit, des Superman et des Batman que j’achetais avec mon argent de poche le mercredi après-midi, m’empressant de rentrer ensuite chez moi, boulevard de Leningrad, et si je n’avais pas les clés et que personne n’était encore rentré, je lisais assis dans l’escalier dans la lumière déclinante de la cage jusqu’à ce que ma mère revienne. D’autres fois, je descendais jusqu’à la rue de Lisbonne : la mairie du VIIIe abritait une bibliothèque de quartier où je passais des après-midi entières.
Le vendredi soir, souvent je dormais chez mes grands-parents à Levallois, je prenais alors le métro ligne 3 jusqu’à Anatole France. Je ne lisais pas le temps du trajet, je m’installais à l’avant du train et regardais par la vitre de la cabine le tunnel qui s’ouvrait devant nous, mais arrivé à destination, j’achetais au kiosque à journaux le dernier numéro de Best ou de Rock’n’Folk, de Gloria ou d’Actuel que je lisais en écoutant radio Nova dans le salon du deux-pièces rue Édouard Vaillant. Je me souviens de Taxi Girl et de Bashung, de Japan, Siouxie et Robert Smith, de Manu Dibango et de la sono mondiale.

Quelques mois plus tard, j’aurais quitté Paris pour la banlieue, et même dans cette petite ville, en ces années, il y a une radio libre. J’y vais un soir, une émission sur les comics, et l’on m’interviewe, un gamin de 14 ans aux rêves imprimés en quadrichromie sur papier bon marché, soudain perdu dans un monde entre deux rives, où l’on écoute Kraftwerk, Bauhaus et Cabaret Voltaire.
Par petites touches et presque malgré moi, je me bâtissais un univers en propre, dont les figures mouvantes n’évoquaient rien même à mes frères, une galaxie dont les ramifications multiples semblaient toutes converger vers un même lieu, un centre à la gravité forte, le soleil noir de mes années sombres : ce lieu, c’était Londres ; c’était Kings Road, Denmark Street, Heddon Street ou Abbey Road, Waterloo Bridge, Montagu Square et Carnaby Street.


Photo : Londres, octobre 2014
Texte extrait d’un projet en cours d’écriture, provisoirement intitulé L’appel de Londres.


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