Samedi 6 juillet 1985 — (No direction home)

I’m out here a thousand miles from my home
Walkin’ down a road other men have gone down
I’m seein’ your world of people and things
Your paupers and peasants and princes and kings
(Bob Dylan – Song to Woody)

Ça commence comme ça : le samedi 6 juillet 1985, en début d’après-midi, à bord d’un petit avion de ligne au-dessus des États-Unis. Il y a peu de passagers, personne à côté de moi, et pour la première fois de ma vie, j’ai conscience d’être seul. D’être absolument seul. Je ne me souviens plus de l’heure exacte. Je ne me souviens plus du nom de la compagnie ni du modèle de l’appareil, mais je me souviens du vertige qui me prend, regardant par le hublot, quand commence notre descente à l’approche de l’aéroport de Kansas City, Missouri — un vertige qui n’a rien à voir avec l’altitude.
C’est là, assis dans cet avion, dans un pays inconnu où l’on parle un anglais auquel je ne comprends rien — si étranger à mes oreilles que mes rudiments appris au collège semblent s’appliquer à une tout autre langue —, contemplant les plaines du Middle West qui s’étendent sous moi, par un après-midi rayonnant de l’été 1985, que je réalise désormais être seul. Seul, et libre.

Les adieux aux parents, c’était il y a presque une semaine, autant dire une éternité. J’avais quitté Paris en bus au petit matin pour Orléans, où nous étions une trentaine d’étudiants. Une semaine ensemble au cœur de l’été sur un campus déserté, ultime préparation avant l’immersion totale dans un pays étranger. Je me souviens des nuits blanches et des discussions enflammées, je me souviens écouter en boucle Marcia Baila des Rita Mitsouko et les deux premiers albums d’Étienne Daho, en qui nous voulions voir un grand frère. Nous sommes dehors, on a branché une sono et nous dansons. Il n’y a pas d’alcool, mais nous sommes ivres, ivres de fatigue et de liberté, comme au bord du vide, hésitant encore à sauter. Je tiens une fille par la main. Je ne me souviens plus de son nom, mais je sais que je ne la lâcherai pas avant New York. Je me souviens aujourd’hui du goût de ses baisers, de mes mains sous son pull. Je me souviens que ça n’est pas allé beaucoup plus loin. Je me souviens aussi qu’elle pleurait quand, quelques jours plus tard, sur un autre campus, à deux heures de Big Apple, nous nous sommes embrassés pour la dernière fois. Et un an plus tard, au même endroit, elle reviendra vers moi, affichant un sourire triste. Elle m’a attendu, elle dit, mais déjà elle sait que je l’ai oubliée. J’ai oublié nos promesses, j’ai oublié nos baisers, le goût de ses lèvres et les heures passées à écouter Daho dans le noir. J’ai oublié Orléans, j’ai oublié les huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, occupées à boire et à nous embrasser. J’ai oublié New York que nous avons traversé en bus, j’ai oublié nos adieux et cet autre aéroport où j’embarque seul. J’ai oublié à peu près tout de ma vie d’avant, rangé dans un coin les 17 années qui précèdent cet après-midi du samedi 6 juillet 1985. Et là, tandis que je m’avance dans les couloirs de l’aéroport, quand devant moi je vois une jeune fille et ses parents et le panneau qu’elle tient sur lequel est inscrit mon nom, je sais que je peux poser mon fardeau, effacer les blessures du passé, me réinventer auprès de ces inconnus qui m’attendent ; imaginer ma vie, renaître, pour être enfin moi-même.

Premier contact et premier choc culturel : si je serre la main de Bob, Angela et Angelina, je les embrasse sur les deux joues, mais ici, le baiser, on le garde plutôt pour l’intimité. Et je suis ce garçon qui débarque dans leurs vies, précédé des clichés que les Américains prêtent aux Français, alors elles se figent, gênées, moi je ne comprends pas bien ce qui se passe, voilà trois jours que je n’ai pas dormi, j’essaie vaguement de dire quelque chose de cohérent, il y a un moment de flottement, puis très vite Bob reprend les choses en main — comme il le fera toujours, quelle que soit la situation, dans les moments heureux comme dans les moments graves —, il me prend par l’épaule et nous voilà tous partis pour récupérer mes bagages.

Dans la voiture, sitôt quitté l’aéroport, le trajet est comme un éblouissement, c’est la première fois que je vois l’Amérique comme ça, en vrai, les highway, les voitures, les enseignes, les feux de signalisation. À la radio, les pubs se succèdent, le DJ lance un disque de Phil Collins, les S. à tour de rôle essaient de me parler, et l’on ne se comprend pas, mais je les fais rire avec mon accent, et c’est un début. Plus tard, lorsque Bob me présente à ses amis, il dira : voici mon nouveau fils.

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No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

7 réflexions sur “Samedi 6 juillet 1985 — (No direction home)

  1. J’aime la densité, les fragments de ce voyage intérieur qui se succèdent, se répondent, kaléidoscope de moments riches passés cohérents ou pas. J’aime découvrir comme sur le journal, enfants, un « épisode de lecture » qui se continuera ensuite.

    1. Merci Cécile. C’est bien cet esprit feuilleton que je veux développer ici, comme un rendez-vous avec le lecteur, avec une fréquence de parution que j’espère régulière, mais sans doute fluctuante.

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