Kerouac, Ginsberg, Dylan

 

Once I went to a movie
At midnight, 1940, Mice
And Men, the name of it,
The Red Block Boxcars
Rolling by (on the Screen)
Yessir
life
finally
gets
tired
of
living—

On both occasions I had wild
Face looking into lights
Of Streets where phantoms
Hastened out of sight
Into Memorial Cello Time

Kerouac — Mexico City Blues, 54th Chorus


Allen Ginsberg et Bob Dylan devant la tombe de Jack Kerouac. Ginsberg lit un extrait de Mexico City Blues, de Kerouac, recueil de poèmes écrits au Mexique sous influences : jazz be-bop et marijuana.

«… Le vieux Bill Gains habitait en bas… Je venais tous les jours avec ma marijuana et mon carnet. Bill marchait à l’opium. Je devais chercher l’opium dans les bidonvilles chez Tristessa. C’était elle notre contact. Bill était assis dans un fauteuil, dans son pijama pourpre, bougonnant à propos de la civilisation minoenne et de fouilles… Je me suis assis sur son lit et j’ai écrit ces poèmes. Et certaines de ses paroles transperçaient tout. Comme le 52e Chorus. Nous nous prélassions tout l’après-midi. Il parlait très lentement et j’ai pu tout noter. Il était content. Quand je lui ai montré ce que j’avais écrit, il s’est écrié: Oh mince! C’est bon.»

(interview tirée du recueil de Ann Charters, Kerouac le vagabond, Gallimard, «Du monde entier», 1975)

Edie Sedgwick n’est jamais venue à Paris

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Edith Minturn Sedgwick n’est jamais venue à Paris. Elle est née à Santa Barbara, Californie, le 20 avril 1943. À New York, Edith rencontre Andy et elle devient Edie. Edie : la reine de la Factory. Edie est belle, mais elle, elle ne trouve pas. Quand elle joue, on dit qu’elle est la nouvelle Marilyn. Edith, elle, ne trouve pas. Edie vit de flashbacks psychédéliques. Edie est la lune échappée des fenêtres, le feu couvant, une guerre larvée, un juke-box désolé ; elle est l’alcool qui fait battre le sang au rythme du jazz les soirs d’hiver dans l’extase triste de villes chimériques.
Edie a la beauté moderne maniaco-dépressive, elle est une sorte de cri aveugle, la foudre pareille à l’héroïne. Elle est l’ivresse libératrice, la course incontrôlée sur les quais des métros dégorgeant leurs trop-pleins de vies médicamentées, le chemin des rêves disparus dans la neige. Edie est la nuit télépathique, la bouche meurtrie, la solitaire au cœur brisé pleurant dans l’arrière-cour, une souffrance jetée sur un trottoir, les yeux brillants de pluie, à peine une anecdote, un vague souvenir, une cigarette éteinte aux lèvres d’un ange gris-blond-platine accro aux sédatifs qu’emporte une limousine.
Wharhol en 65, Dylan en 66, la Factory, le purgatoire : Edie s’est perdue dans l’obscurité surnaturelle des hôpitaux psychiatriques ; les électrochocs dans le cerveau, un happening chimique dans la vibration des lumières, juste avant le crépuscule de l’esprit. Edie, les yeux en lambeaux et le corps en friche, fantôme déconnecté des étoiles, les nuits où la mort se loue à l’heure au comptoir du Chelsea hotel. Mais Edith, pourtant, est morte dans son lit, à 7 h 30, le 15 novembre 1971. Elle n’est jamais venue à Paris.


Photo : Edie Sedgwick à Paris, à l’exposition THE VELVET UNDERGROUND – NEW YORK EXTRAVAGANZA à la Philharmonie.

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En passant du coq à l’âne (Pet Sounds, en quelque sorte)

MMMay211966

L’autre jour, sur Facebook, Peter Milton Walsh, le chanteur-compositeur de The Apartments, citait Marc Ribot : « If guitars could vote, all guitars would vote to play surf music. That’s what guitars like. »
Brian Wilson, la « surf music », il l’a inventée, avant de l’entrainer vers des sommets que lui seul pouvait atteindre (et où personne n’a jamais pu le rejoindre, d’où son pétage de plombs intégral en 1967). François Bon, c’est plutôt Dylan qui l’anime en ce moment, l’irrésistible désir de bifurcation : « tout d’un coup le voile se déchire sur un détail, et ça te bloque complètement sur tout le reste – de nouveau tu te refais happer dedans par le Dylan de I’m not there (I don’t belong…) et tu sais que c’est pas bon signe, que t’es à un cheveu d’elle, la nouvelle bifurque ». De comment on fait quand on est attiré par les sommets, mais qu’on nous jette des cailloux tranchants sur la route et qu’on marche pieds nus, et qu’autour ça roule à toute blinde en Range Rover. On s’obstine, voilà tout, et on avance.
Pour la sortie de L’appel de Londres chez publie.net la semaine prochaine, j’ai enregistré une lecture, mise en musique par Lilac Flame Son (pour l’instant réservée aux abonnés publie.net). Ça c’est fait comme ça, avec une facilité qui nous a surpris tous les deux, et ça a ouvert des possibilités. Des années qu’on en parle de faire ça, ça remonte même à nos 17 ans, quand on avait loué un studio pour enregistrer une poignée de chansons écrites par nous.
La vie est courte, alors tant pis pour les obstacles, tant pis pour les cailloux qui vous entaillent la plante des pieds tandis qu’on avance, il faut faire fi de la douleur tant qu’on peut et avancer quand même. Lilac Flame Son et moi, on avance : un recueil de textes, Récits de la grand’ route, dont on a pu avoir ici et un aperçu en son temps sur nerval.fr, qu’on va mettre ensemble en musique, et rendez-vous est pris pour un enregistrement, une semaine en studio, pas loin de chez lui, à San Francisco, peut-être avant la fin de l’année. Ce qu’il en adviendra, on verra le temps venu, et si personne n’en veut, « alla founjia della malagente ! » comme dit ma chérie (elle est sicilienne, ma chérie !) : « À la gueule des mauvaises gens » ; tant pis pour les cons, en quelque sorte !

Brian Wilson, c’est pareil, une obsession qui remonte à loin, et voilà l’envie d’écrire sur lui qui revient, seulement cette fois je ne la laisse pas passer : time to pay respect where respect is due, comme disent les Américains. Envie d’écrire pour témoigner aussi, de l’émotion qui me prend à l’écoute de ses chansons, de la beauté qui me met à genoux, et parler de cet homme pourtant rongé par les doutes et l’incertitude, si souvent seul contre tous, en qui je me reconnais trop souvent.

Et si la surf music vous laisse de marbre, jetez donc une oreille au dernier album de The Apartments, No Song, No Spell, No Madrigal, album désespéré et d’une beauté à couper le souffle. Un disque qui, en passant, a vu le jour grâce au financement participatif, quand à côté de ça les maisons de disques mettent des millions sur les belles gueules creuses de la télé-réalité. De François Bon à The Apartments, c’est dur pour tout le monde, dès lors qu’on est un peu sincère.
Eh tiens, pour finir, le nouveau disque des Lilac Times est sorti ces jours-ci. Contre vents et marées, là aussi, Stephen Duffy a conduit sa barque, sans jamais rien perdre de son intégrité. On le retrouve aujourd’hui apaisé et heureux, toujours fidèle à sa devise : Bohemia forever (et voilà, en quelque sorte, qui nous ramène à Dylan et aux rêves fracassés de Brian Wilson).


Image : Article du Melody Maker du 21 mai 1966, il y a 49 ans presque jour pour jour.

Pet Sounds est un album des Beach Boys sorti le 16 mai 1966, imaginé de bout en bout par Brian Wilson quand le reste du groupe était en tournée et lui resté seul à Los Angeles. À leur retour, les boys, surpris et décontenancés par la musique écrite par Brian, prétendirent que certains sons sur le disque ne pouvaient être entendus que par des animaux, d’où le titre du disque. Mike Love, qui pensait compte en banque avant de penser musique, eut cette belle formule : « Brian, don’t fuck with the formula! ». Aujourd’hui, Pet Sounds est considéré comme l’un des albums les plus influents de l’histoire de la musique rock.

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Waterloo Station (journal de bord)

Waterloo Station

Les Basement tapes de Dylan sont ressorties ces jours-ci en version intégrale, et les bandes tournent en boucle chez moi et dans ma voiture sur le trajet du travail et retour.
Fascination pour cette époque dans la vie de Dylan, période transitoire des années Woodstock (le lieu, pas le festival), de 66 à 69, grosso modo, et par lesquelles, peut-être, je reprendrais dans quelques semaines le No Direction Home, sous une forme déjà évoquée dans l’atelier de François Bon cet été.

Sortie également en France cette semaine des carnets de Ian Curtis, dont il est brièvement question dans L’appel de Londres. Trop d’idées toujours en suspens qui sont venues se greffer au projet pour terminer aujourd’hui le chantier, ça se poursuivra encore quelques jours. Après, un temps de pause pour laisser monter la pâte, et ce sera la relecture, avant l’étape suivante : pas de publication en ligne dans l’immédiat, mais l’envie d’essayer d’autres choses avant d’aller plus loin.

De passage à Paris en début de mois, j’ai encore toutes les photos prises au Père-Lachaise à trier. Manque de temps, et ça ne va pas s’arranger avec le mois de décembre dans le viseur : en librairie, Noël, ça laisse peu de répit pour autre chose.
Deux livres, tiens, en ce moment sur ma table de nuit, qu’on ferait bien de poser au pied du sapin cette année : Fragments du dedans, de François Bon, chez Grasset : son cosmos du dedans en 154 fragments, dit la quatrième de couverture. Un extrait, au hasard, à la lettre R, Rouler : « Ce qu’il y a de bien dans conduire une voiture, c’est que l’immédiat remplace la destination. Sinon on s’ennuierait. Ça vaut probablement pour bien d’autres pratiques, voire même la composition d’un livre. » Moi, ça me parle fort. L’autre livre, c’est La longue route de sable, de Pasolini, qui ressort, illustré des photographies de Philippe Séclier, aux éditions Xavier Barral. Superbe carnet de voyage à travers l’Italie des années 50.

Du temps, cela dit, j’en trouve, en n’allant peu ou pas sur les réseaux sociaux ces dernières semaines, fatigué de ce cirque un peu vain, et pourtant, seul lien possible avec des amis autrefois perdus de vue, et des rencontres précieuses qui n’ont pu se faire que là. D’avance, pardon à ceux-là, et tant pis pour les autres. Je ne dirais pas, pour reprendre le titre d’un livre du camarade Crouzet, que j’ai débranché, mais à tout le moins, j’ai décroché.

Photo : Londres, octobre 2014


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Samedi 6 juillet 1985 — (No direction home)

I’m out here a thousand miles from my home
Walkin’ down a road other men have gone down
I’m seein’ your world of people and things
Your paupers and peasants and princes and kings
(Bob Dylan – Song to Woody)

Ça commence comme ça : le samedi 6 juillet 1985, en début d’après-midi, à bord d’un petit avion de ligne au-dessus des États-Unis. Il y a peu de passagers, personne à côté de moi, et pour la première fois de ma vie, j’ai conscience d’être seul. D’être absolument seul. Je ne me souviens plus de l’heure exacte. Je ne me souviens plus du nom de la compagnie ni du modèle de l’appareil, mais je me souviens du vertige qui me prend, regardant par le hublot, quand commence notre descente à l’approche de l’aéroport de Kansas City, Missouri — un vertige qui n’a rien à voir avec l’altitude.
C’est là, assis dans cet avion, dans un pays inconnu où l’on parle un anglais auquel je ne comprends rien — si étranger à mes oreilles que mes rudiments appris au collège semblent s’appliquer à une tout autre langue —, contemplant les plaines du Middle West qui s’étendent sous moi, par un après-midi rayonnant de l’été 1985, que je réalise désormais être seul. Seul, et libre.

Les adieux aux parents, c’était il y a presque une semaine, autant dire une éternité. J’avais quitté Paris en bus au petit matin pour Orléans, où nous étions une trentaine d’étudiants. Une semaine ensemble au cœur de l’été sur un campus déserté, ultime préparation avant l’immersion totale dans un pays étranger. Je me souviens des nuits blanches et des discussions enflammées, je me souviens écouter en boucle Marcia Baila des Rita Mitsouko et les deux premiers albums d’Étienne Daho, en qui nous voulions voir un grand frère. Nous sommes dehors, on a branché une sono et nous dansons. Il n’y a pas d’alcool, mais nous sommes ivres, ivres de fatigue et de liberté, comme au bord du vide, hésitant encore à sauter. Je tiens une fille par la main. Je ne me souviens plus de son nom, mais je sais que je ne la lâcherai pas avant New York. Je me souviens aujourd’hui du goût de ses baisers, de mes mains sous son pull. Je me souviens que ça n’est pas allé beaucoup plus loin. Je me souviens aussi qu’elle pleurait quand, quelques jours plus tard, sur un autre campus, à deux heures de Big Apple, nous nous sommes embrassés pour la dernière fois. Et un an plus tard, au même endroit, elle reviendra vers moi, affichant un sourire triste. Elle m’a attendu, elle dit, mais déjà elle sait que je l’ai oubliée. J’ai oublié nos promesses, j’ai oublié nos baisers, le goût de ses lèvres et les heures passées à écouter Daho dans le noir. J’ai oublié Orléans, j’ai oublié les huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, occupées à boire et à nous embrasser. J’ai oublié New York que nous avons traversé en bus, j’ai oublié nos adieux et cet autre aéroport où j’embarque seul. J’ai oublié à peu près tout de ma vie d’avant, rangé dans un coin les 17 années qui précèdent cet après-midi du samedi 6 juillet 1985. Et là, tandis que je m’avance dans les couloirs de l’aéroport, quand devant moi je vois une jeune fille et ses parents et le panneau qu’elle tient sur lequel est inscrit mon nom, je sais que je peux poser mon fardeau, effacer les blessures du passé, me réinventer auprès de ces inconnus qui m’attendent ; imaginer ma vie, renaître, pour être enfin moi-même.

Premier contact et premier choc culturel : si je serre la main de Bob, Angela et Angelina, je les embrasse sur les deux joues, mais ici, le baiser, on le garde plutôt pour l’intimité. Et je suis ce garçon qui débarque dans leurs vies, précédé des clichés que les Américains prêtent aux Français, alors elles se figent, gênées, moi je ne comprends pas bien ce qui se passe, voilà trois jours que je n’ai pas dormi, j’essaie vaguement de dire quelque chose de cohérent, il y a un moment de flottement, puis très vite Bob reprend les choses en main — comme il le fera toujours, quelle que soit la situation, dans les moments heureux comme dans les moments graves —, il me prend par l’épaule et nous voilà tous partis pour récupérer mes bagages.

Dans la voiture, sitôt quitté l’aéroport, le trajet est comme un éblouissement, c’est la première fois que je vois l’Amérique comme ça, en vrai, les highway, les voitures, les enseignes, les feux de signalisation. À la radio, les pubs se succèdent, le DJ lance un disque de Phil Collins, les S. à tour de rôle essaient de me parler, et l’on ne se comprend pas, mais je les fais rire avec mon accent, et c’est un début. Plus tard, lorsque Bob me présente à ses amis, il dira : voici mon nouveau fils.

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No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

No direction home : notes sur un projet

young americanHow does it feel
 To be on your own
 With no direction home ?
 (Bob Dylan - Like a rolling stone)

No direction home, ça peut se traduire de deux façons : sans foyer où revenir, et aussi sans indications de retour. À la fois homeless, et perdu loin de chez soi.

À 17 ans, je passais une année complète à Topeka, Kansas, aux États-Unis. Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où sur le globe, dans n’importe quel autre pays, n’importe quelle autre culture et n’importe quelle autre langue : le choc aurait été certainement le même, un ébranlement de toutes les certitudes, une ouverture en grand des portes sur le monde, tous les possibles soudain à portée de main.
Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où, mais pas à un autre moment : à 17 ans, j’étais une page vierge sur laquelle j’étais libre de tracer une carte, dessinant à grands traits les routes possibles de ma vie future — naïf peut-être, ignorant encore tout des chemins de traverse. Je plantais là, au cœur du Nouveau Monde, mon axis mundi, point de passage entre le réel et le rêvé, le lieu non pas idéal, mais où prit forme un idéal. Mon lieu totem d’où partaient toutes les pistes qui reliaient tous les points du globe, éternelle invitation au voyage.
Mais en y revenant, je me perdais sans cesse. À 17 ans, j’étais un brouillon sur lequel j’écrivais mes obsessions futures. J’avais tracé une carte, et oublié d’y inscrire mes points cardinaux : sans boussole, il me fallait tout reprendre, tout parcourir, citoyen du monde, en mouvement et sans domicile fixe, explorant de nouveaux lieux, repassant par des routes mille fois traversées, cherchant à faire sens, à épuiser le réel pour retrouver le chemin d’un rêve.

No direction home est le récit de ce voyage.

Après la nuit

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Dormir, elle a dit. Tu dois dormir maintenant, et s’endormir presque aussitôt avec un air de Dylan dans la tête.
Se réveiller, bien plus tard, sans plus savoir où l’on est, se tourner dans le lit, et voir le jour depuis longtemps levé percer la porte en bois de la véranda. Un air de Vic Chesnutt dans la tête, rêver que dehors c’est une ferme du Montana, dehors c’est Nashville, c’est Rio Rancho ou un motel en Arizona. Tendre le bras, attraper le téléphone posé sur la table de nuit, et voir qu’il est bientôt 11 h. Un air des Cowboy Junkies dans la tête, se dire qu’un café noir ferait vraiment du bien. Se lever, prendre en photo avec le téléphone la porte et le jour au travers et se dire qu’ici c’est chez nous, et qu’on y est bien.

Une photo par jour : 268 – janvier 2014 / Projet 52 – épisode 14

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