arriver | tout un été d’écriture

L’aérogare, portes automatiques, voies circulaires, escaliers, escalators, lobby, baies vitrées, plantes vertes. Derrière les vitres le tarmac, le ballet des avions. Les douanes. Zip-zap des fermetures éclair. Passeport biométrique. Couloirs sans fin. Tapis roulants. Chariots à bagages. Personnel de maintenance. Hôtesses. Micro. Cabine crew. Boutiques duty-free. Salles de prières. Salon. Salles d’attente. Ici, le lieu avant le lieu. Le lieu de tous les possibles. Le lieu où le temps s’étire à l’infini, au gré des impatiences et des jetlags. La vie en time-lapse. La vie en stop-motion. Fast forward. Stop. Play. Rewind. Play again. Joue encore… Et encore. Un dollar en poche et le cœur gros. Étranger en transit. Embarquement. Le hublot plutôt que le couloir. Toujours les papillons au ventre au moment du décollage. Frisson intérieur. Petit plaisir secret. Du ciel à perte de vue. Du bleu traversé de nuages. Jet-stream. Légère turbulence. Les plaines du Midwest parfaitement dessinées 6000 mètres plus bas lorsque l’avion commence sa descente. À perte de vue, des champs impeccablement tracés. Figures géométriques. Vert clair, foncé, brun, jaune. Figures rondes ou carrées. Des rectangles. « Prepare for landing ». Trains sortis. Touchdown. Spoilers. Inversion de poussée. L’avion avale la piste. Se stabilise. Parking. Passerelle. Couloirs. Dehors, l’odeur des pins.


Tout un été d’écriture #27. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

caméra temporelle | tout un été d’écriture

South Kansas avenue en 2014. Photo @VisitTopeka : https://www.flickr.com/photos/visittopeka/sets/72157647379929447/with/15104820777/

South Kansas Avenue. JC Penney. Une fois par mois, quand il touchait son argent de poche, il venait ici, au rayon menswear du grand magasin. A. et A. venaient avec lui, ravies d’avoir sous la main un garçon soucieux de sa garde-robe. À Noël, alors que le soir tombait, ils aimaient remonter l’avenue illuminée jusqu’au parking, les bras chargés de sacs.
En juillet, lorsque le bus le déposait downtown, il remontait l’avenue à pieds pour rejoindre l’appartement de Mari, écrasé par la moiteur des jours d’été. Passant devant l’entrée du JC Penney, il sentait le souffle glacé de la climatisation jusque sur le trottoir.
En décembre 2012, le conseil municipal de Topeka a approuvé un projet d’amélioration de plusieurs millions de dollars le long de l’avenue, entre les 6e et 10e avenues. Quatre années durant, l’avenue n’a plus été qu’un vaste chantier à ciel ouvert. Les travaux ont pris fin en 2016.
L’avenue est passée à trois voies, avec une voie centrale de virage. Les trottoirs ont été élargis, pour offrir plus de passage aux piétons et permettre aux restaurants de créer des terrasses. La firme Weststar Energy s’est installée dans l’immeuble qui abritait autrefois JC Penney.


Tout un été d’écriture #24. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

paysage, 5 fois | tout un été d’écriture

Le Capitol se détache dans la nuit, sur Jackson Street, au fond de la 9e. À l’angle de la 9e et Kansas Avenue, en face de la Core First Bank & Trust, une vieille horloge en fonte à quatre faces marque 8 h 33. Toujours, ici, de larges avenues. Kansas Ave., une deux-fois-deux-voies, séparées par un terre-plein central, traverse le centre-ville. Une voiture à l’arrêt. Le feu rouge en face. Le bitume après la pluie luit doucement sous la lune. À droite, une boîte bleue US Postal Service posée sur ses quatre pieds, devant l’entrée en verre d’un immeuble de plusieurs étages. De chaque côté, à intervalles réguliers, des places de parking en épis. Quelques arbres régulièrement plantés. Les bâtiments défilent, alternant ancien et moderne. Pierres ou briques rouges, bois et verre. Les enseignes se succèdent le long du trottoir, 3 flowers (metaphysical treasures), Maricels boutique, Express Cash Payday Loans, Christian Science Reading Room, Leaping Hamas, US Bank, H&R Block, Lupita’s, d’autres encore. Toujours de petits bâtiments carrés de deux étages, surmontés d’un toit plat. Derrière, un parking aérien et ensuite, le dos d’immeubles plus anciens se devine, en briques rouges recouvertes de chaux blanche. Vue d’en haut, l’avenue semble ne jamais prendre fin, elle se noie dans les lumières du lointain. Les premiers immeubles sont de tailles modestes, mais plus on regarde loin, plus ils semblent s’élever. L’avenue est baignée de lumière et quelques bureaux et le grand parking aérien sont restés éclairés. Au-dessus, la nuit a recouvert les toits, faisant ressortir, à gauche, l’enseigne lumineuse de Capitol Federal, au loin à droite, la silhouette de néon du Jayhawk sur sa tour, devant le dôme éclairé du Capitol building. Depuis le ciel, l’avenue fait comme une trouée de lumière qui irriguent les immeubles qui ont poussé tout autour. La ville ailleurs est plate, qui s’étale de chaque côté de cette échappée, chaque maison dans le lointain une luciole brillant doucement dans le soir.


Tout un été d’écriture #23. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

lanterne magique et 1ère cuisine | tout un été d’écriture

Tout un été d’écriture, 3ème cycle : intensités, immersions

lanterne magique

Andy Warhol. Elvis, deux fois. Moi, deux fois. Un singe, un robot, un tigre. William Blake. Alan Moore. Singe en bronze du Ghana. Robot mécanique en métal, tôle et fer blanc agrafé. Tigre de papier : the tiger, écriture manuscrite. Cadre noir. Nemo, Promethea. Bois plaqué chêne. Poussière grise. Ruban rouge. Pochette en papier blanc (rayures bleues), soigneusement pliée. Bleu (bleu nuit, turquoise, bleu roi, bleu clair), noir, vert, marron, blanc, rouge (et jaune et orange et bleu encore). Agrafes. Comics. Six crânes mexicains. Batman, en lego et en peluche. Un grigri japonais.


Première cuisine

Une pièce rectangulaire, huit ou dix mètres carrés, à gauche en haut de l’escalier (l’escalier recouvert d’une moquette foncée, dominance rouge et bleu, avec motif floral). Une porte en bois, peinte en blanc. Murs blanc-ivoire. Parquet. Un placard encastré à droite en entrant, porte coulissante, bois brun clair, étagères en bois. Un lit, en face, contre le mur, près de la fenêtre. (Le lit en bois blanc.) Dessus de lit jaune. Fenêtre à guillotine. Rideaux bleu-pastel. Moustiquaire. Bloc de climatisation sous la fenêtre. Une petite table dans l’angle, à gauche (en bois également). Un stylo. Un bloc-notes. Quelques pièces de monnaie. Un billet d’avion. Un passeport. Sur le lit, une valise ouverte.


Tout un été d’écriture #21 & #22. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

sans vous | tout un été d’écriture

CERN PHOTOWALK 2010 – Computer Centre – Andrew Strickland | © 2010-2018 CERN

Central Business District. Dès 18 h, les populations migrent en masse vers les suburbs. Les bureaux se vident. Les grands magasins ferment. La nuit tombée, il n’y a plus âme qui vive dans le quartier des affaires. L’humanité fait place aux machines. La nuit le Central Business District est une ville morte qui tourne en mode automatique, bercé par le bourdonnement des climatiseurs. Vraiment ? Est-ce que les arbres qui tombent dans la forêt font du bruit, quand il n’y a rien ni personne pour les écouter ? La lumière du soleil est elle blanche s’il n’y a personne pour l’observer ? Au cinquième étage, le couloir en face de l’ascenseur dessert-il encore des bureaux aux portes en verre fumé ? Derrière la porte de la pièce du fond, la machine à écrire posée sur la table de travail ronronne-t-elle toujours, parce que la secrétaire a oublié de l’éteindre en partant ? Il y a deux feuilles glissées dans le rouleau, séparées par un papier carbone. Posés sur la table, une pile de feuilles noircies d’une écriture serrée, un livre. Un cadre avec une photo de famille. Les feuilles bougent doucement sous l’effet du souffle en provenance du climatiseur. La feuille du dessus glisse imperceptiblement. Il y a dans la corbeille à papier un gobelet en carton dans lequel stagne un fond de café froid. À côté du bureau, une armoire, dedans sont classés des cartons d’archives. Au fond de la pièce, une double porte vitrée abrite la salle informatique. Des lumières clignotent depuis les racks sur lesquels sont fixées les machines. Dans la salle, la température est basse, l’espace sonore envahit du cliquetis des ordinateurs, bourdonnement sourd et bruits blancs. Craquements. Crissements. Climatisation. Serveur informatique. Dossiers suspendus, cartons d’archives. Machines à écrire et feuilles carbone. Café froid. Corbeille. Feuilles volantes. Que devient ce dont on parle quand il n’y a plus personne pour le dire ? Quand il n’y a personne pour le voir ? Qu’est-ce qu’un lieu vide, la nuit, sans les hommes ? Faut-il qu’il y ait quelqu’un qui observe ou écoute pour que la feuille s’envole du bureau ? Pour que tournent les machines ? Pour que le bruissement du serveur soit une réalité ? Faut-il une présence humaine pour faire exister les choses ? La nuit, au cinquième étage d’un immeuble du Central Business District, le couloir disparaît quand se referme la porte de l’ascenseur, avalé par la moquette, avalé par la nuit, avalé par le vide. Plus de portes, plus de machine à écrire, d’ordinateurs, de serveurs, plus de bourdonnement, plus de cliquetis, plus rien, tout flotte, un monde en suspens, en attente. Un autre monde, un monde en état de superposition qui cesse d’exister sous le regard des hommes ; les hommes qui n’apportent que décohérence.


Tout un été d’écriture #20. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
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lâcher de ballon | tout un été d’écriture


Topeka 23 septembre 1980, photo de Marion Doss de Scranton, Kansas, USA [CC BY-SA 2.0 ], via Wikimedia Commons

Cette ville ressemblait à toutes les villes de ce côté-ci du continent américain : des villes climatisées, aseptisées, aux larges avenues perpendiculaires nommées par un numéro et une indication géographique. Un centre-ville construit suivant un plan orthogonal à mailles carrées, où chaque quadrilatère formé par l’intersection des rues constitue un bloc, et chaque bloc équivaut à un quartier.
Downtown, le Central Business District ou quartier d’affaires. Immeubles de bureaux, grands magasins et bâtiments publics ; une ruche le jour, la nuit une ville morte qui tourne en mode automatique : serveur informatique, data center, climatisation, signalétique, enseignes et éclairage public. Tout à côté, le quartier intermédiaire, où vivent les minorités et populations pauvres : immeubles d’habitations anciens de taille moyenne, friches industrielles et entrepôts désaffectés ou réhabilités, commerces de proximité. Puis en périphérie, les suburbs, banlieues résidentielles pour classes moyennes. Quartiers pavillonnaires, environnement boisé, terrains gazonnés et clôturés à l’arrière, un arbre avec l’allée asphaltée à l’avant.
Cette ville, une ville comme toutes les autres villes : downtown, des bâtiments en briques, comme à Dunkerque, Londres ou Flagstaff ; comme à Flagstaff, New York ou à San Francisco, dans les bars les enseignes lumineuses Coors ou Budweiser éclairent d’une lumière tamisée les banquettes et les tables. Une ville où l’on vit et meurt chaque jour, dans le va-et-vient des activités humaines. Une ville comme toutes les autres, un monde d’avenues, un plan en damier, comme dans les citées antiques, une ville comme Alexandrie ou Pompéi. Une ville avec des nuits de pleine lune, des soirs d’été, des fins d’après-midi où des couples marchent serrés dans le froid mordant de l’hiver. Cette ville ressemblait à toutes les villes. Ce lieu était partout.
Ce lieu était nulle part : cette ville ne ressemblait à aucune autre.


Tout un été d’écriture #19. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
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bégayer | tout un été d’écriture

Ça n’est pas elle qu’il aime, c’est son absence : la mélancolie. Pas elle : la mélancolie. La mé. lan.co.lie. La colère aussi. Ça colle aux doigts, la colère. Pas ça qu’il aime. Pas la colère, ni elle : son absence. Son absence. SON ABSENCE, merde ! C’est ça qu’il aime : une blessure légère qu’on agace. Une gerçure. Comme le sel sur les lèvres. Ça pique, l’absence. Le définitif. Ça pique un peu. Ça dérange le quotidien. Ça mouille un peu les yeux, la mélancolie. Les rues d’autrefois parcourues à l’envers sont faites de son absence définitive. Les lieux rebattus dessinent un territoire retourné à l’imaginaire. Chauffée à blanc la mémoire cristallise les souvenirs sous forme solide ; billes multicolores : agate, araignée, œil de chat, qui roulent sur des pistes étrangères suivant des tracés flous.


Tout un été d’écriture #18. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
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