lanterne magique et 1ère cuisine | tout un été d’écriture

Tout un été d’écriture, 3ème cycle : intensités, immersions

lanterne magique

Andy Warhol. Elvis, deux fois. Moi, deux fois. Un singe, un robot, un tigre. William Blake. Alan Moore. Singe en bronze du Ghana. Robot mécanique en métal, tôle et fer blanc agrafé. Tigre de papier : the tiger, écriture manuscrite. Cadre noir. Nemo, Promethea. Bois plaqué chêne. Poussière grise. Ruban rouge. Pochette en papier blanc (rayures bleues), soigneusement pliée. Bleu (bleu nuit, turquoise, bleu roi, bleu clair), noir, vert, marron, blanc, rouge (et jaune et orange et bleu encore). Agrafes. Comics. Six crânes mexicains. Batman, en lego et en peluche. Un grigri japonais.


Première cuisine

Une pièce rectangulaire, huit ou dix mètres carrés, à gauche en haut de l’escalier (l’escalier recouvert d’une moquette foncée, dominance rouge et bleu, avec motif floral). Une porte en bois, peinte en blanc. Murs blanc-ivoire. Parquet. Un placard encastré à droite en entrant, porte coulissante, bois brun clair, étagères en bois. Un lit, en face, contre le mur, près de la fenêtre. (Le lit en bois blanc.) Dessus de lit jaune. Fenêtre à guillotine. Rideaux bleu-pastel. Moustiquaire. Bloc de climatisation sous la fenêtre. Une petite table dans l’angle, à gauche (en bois également). Un stylo. Un bloc-notes. Quelques pièces de monnaie. Un billet d’avion. Un passeport. Sur le lit, une valise ouverte.


Tout un été d’écriture #21 & #22. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

sans vous | tout un été d’écriture

CERN PHOTOWALK 2010 – Computer Centre – Andrew Strickland | © 2010-2018 CERN

Central Business District. Dès 18 h, les populations migrent en masse vers les suburbs. Les bureaux se vident. Les grands magasins ferment. La nuit tombée, il n’y a plus âme qui vive dans le quartier des affaires. L’humanité fait place aux machines. La nuit le Central Business District est une ville morte qui tourne en mode automatique, bercé par le bourdonnement des climatiseurs. Vraiment ? Est-ce que les arbres qui tombent dans la forêt font du bruit, quand il n’y a rien ni personne pour les écouter ? La lumière du soleil est elle blanche s’il n’y a personne pour l’observer ? Au cinquième étage, le couloir en face de l’ascenseur dessert-il encore des bureaux aux portes en verre fumé ? Derrière la porte de la pièce du fond, la machine à écrire posée sur la table de travail ronronne-t-elle toujours, parce que la secrétaire a oublié de l’éteindre en partant ? Il y a deux feuilles glissées dans le rouleau, séparées par un papier carbone. Posés sur la table, une pile de feuilles noircies d’une écriture serrée, un livre. Un cadre avec une photo de famille. Les feuilles bougent doucement sous l’effet du souffle en provenance du climatiseur. La feuille du dessus glisse imperceptiblement. Il y a dans la corbeille à papier un gobelet en carton dans lequel stagne un fond de café froid. À côté du bureau, une armoire, dedans sont classés des cartons d’archives. Au fond de la pièce, une double porte vitrée abrite la salle informatique. Des lumières clignotent depuis les racks sur lesquels sont fixées les machines. Dans la salle, la température est basse, l’espace sonore envahit du cliquetis des ordinateurs, bourdonnement sourd et bruits blancs. Craquements. Crissements. Climatisation. Serveur informatique. Dossiers suspendus, cartons d’archives. Machines à écrire et feuilles carbone. Café froid. Corbeille. Feuilles volantes. Que devient ce dont on parle quand il n’y a plus personne pour le dire ? Quand il n’y a personne pour le voir ? Qu’est-ce qu’un lieu vide, la nuit, sans les hommes ? Faut-il qu’il y ait quelqu’un qui observe ou écoute pour que la feuille s’envole du bureau ? Pour que tournent les machines ? Pour que le bruissement du serveur soit une réalité ? Faut-il une présence humaine pour faire exister les choses ? La nuit, au cinquième étage d’un immeuble du Central Business District, le couloir disparaît quand se referme la porte de l’ascenseur, avalé par la moquette, avalé par la nuit, avalé par le vide. Plus de portes, plus de machine à écrire, d’ordinateurs, de serveurs, plus de bourdonnement, plus de cliquetis, plus rien, tout flotte, un monde en suspens, en attente. Un autre monde, un monde en état de superposition qui cesse d’exister sous le regard des hommes ; les hommes qui n’apportent que décohérence.


Tout un été d’écriture #20. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

lâcher de ballon | tout un été d’écriture


Topeka 23 septembre 1980, photo de Marion Doss de Scranton, Kansas, USA [CC BY-SA 2.0 ], via Wikimedia Commons

Cette ville ressemblait à toutes les villes de ce côté-ci du continent américain : des villes climatisées, aseptisées, aux larges avenues perpendiculaires nommées par un numéro et une indication géographique. Un centre-ville construit suivant un plan orthogonal à mailles carrées, où chaque quadrilatère formé par l’intersection des rues constitue un bloc, et chaque bloc équivaut à un quartier.
Downtown, le Central Business District ou quartier d’affaires. Immeubles de bureaux, grands magasins et bâtiments publics ; une ruche le jour, la nuit une ville morte qui tourne en mode automatique : serveur informatique, data center, climatisation, signalétique, enseignes et éclairage public. Tout à côté, le quartier intermédiaire, où vivent les minorités et populations pauvres : immeubles d’habitations anciens de taille moyenne, friches industrielles et entrepôts désaffectés ou réhabilités, commerces de proximité. Puis en périphérie, les suburbs, banlieues résidentielles pour classes moyennes. Quartiers pavillonnaires, environnement boisé, terrains gazonnés et clôturés à l’arrière, un arbre avec l’allée asphaltée à l’avant.
Cette ville, une ville comme toutes les autres villes : downtown, des bâtiments en briques, comme à Dunkerque, Londres ou Flagstaff ; comme à Flagstaff, New York ou à San Francisco, dans les bars les enseignes lumineuses Coors ou Budweiser éclairent d’une lumière tamisée les banquettes et les tables. Une ville où l’on vit et meurt chaque jour, dans le va-et-vient des activités humaines. Une ville comme toutes les autres, un monde d’avenues, un plan en damier, comme dans les citées antiques, une ville comme Alexandrie ou Pompéi. Une ville avec des nuits de pleine lune, des soirs d’été, des fins d’après-midi où des couples marchent serrés dans le froid mordant de l’hiver. Cette ville ressemblait à toutes les villes. Ce lieu était partout.
Ce lieu était nulle part : cette ville ne ressemblait à aucune autre.


Tout un été d’écriture #19. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).