la notion d’obstacle | tout un été d’écriture

Son prénom l’avait fait rire. Chez lui, c’était un prénom daté, mais ici, il restait populaire : Renee (avec un accent), c’est le prénom de ma mère, mais quand je te vois, je ne vois pas ma mère, il avait dit. Elle avait ri : idiot, ta mère n’est pas noire, que je sache !
Il partageait quelques cours avec Renee, et toujours elle s’asseyait à côté de lui. Elle prenait le temps de lui expliquer ce qu’il ne comprenait pas. Elle se moquait gentiment de ses maladresses et de son accent, et lui la trouvait toujours plus irrésistible. Ce qui n’était qu’un jeu tourna rapidement au flirt, le flirt à quelque chose de plus fort : derrière les rires échangés pointait une certaine gravité. Un jour, il glissa sa main sur la sienne, et elle se laissa faire. Mais le lendemain, elle le prit à part. Ils parlèrent un long moment seul à seul au fond d’un couloir du lycée. Il lui disait qu’elle se trompait. Il s’en foutait, du regard des autres. Il pouvait bien perdre les quelques amis blancs qu’il s’était faits, s’ils ne pouvaient pas comprendre. La belle affaire !
Un jeune noir qu’il connaissait de vue s’est approché de lui. Le ton monta sans qu’il comprenne pourquoi. Renee s’est interposée. Le type est parti, en maugréant. Tu vois, fit Renee. C’est plus compliqué que tu ne l’imagines. Tu n’es pas à New York, ici. Ou à San Francisco : ici, c’est le Kansas ! Bienvenue en Amérique ! Et elle éclata de rire. Elle lui prit la main, la serra fort et déposa furtivement un baiser sur sa bouche. Restons amis, elle lui dit. Et restons-en là.


Jamais ils ne s’étaient disputés aussi fort. Ils auraient voulu partir chacun de leur côté, et c’était terminé, seulement ils étaient obligés de marcher dans la même direction, elle pour rentrer chez sa mère, et lui pour rejoindre l’arrêt de bus. Il faisait chaud, ils marchaient depuis un bon moment, à un mètre l’un de l’autre, sans un mot, ruminant leurs colères. Ils débouchèrent sur une place. Il y avait un banc, à l’ombre. Il alla s’asseoir. Il avait près de 20 minutes à tuer avant le prochain bus, de toute façon. Elle s’assit à l’autre bout du banc. Chacun regardait devant soi, mais dans la même direction. Au bout de la rue, une vieille dame s’avançait. Plus elle s’avançait, et plus il leur semblait qu’elle venait vers eux. Elle déboucha sur la place, et au lieu de tourner dans l’avenue qui la conduirait vers le centre-ville, qui était certainement sa destination première, elle s’arrêta à moins d’un mètre d’eux. Elle posa son sac, s’essuya le front et les joues avec un mouchoir qu’elle remit aussitôt dans sa poche. Mais, plutôt que reprendre son chemin, elle restait là, à les fixer. Ses yeux passaient de l’un à l’autre, elle souriait. Il y avait de la place sur le banc, néanmoins il se leva et lui proposa de s’asseoir. Non, non, non, elle fit. Restez assis, jeune homme, je vous regarde, c’est tout… Vous êtes beaux, tous les deux, vous savez ça ? Vous êtes beaux, ensemble. N’allez pas gâcher ça, hein ? Elle s’éloigna. Ils la regardèrent passer. Imperceptiblement, sa main glissa pour prendre la sienne posée sur le banc.


Un an a passé. Il était rentré dans son pays, le voilà de retour. Il attend, assis sur les marches en haut de l’escalier qui mène chez elle. Il l’attend et elle ne le sait pas. Il a voulu lui faire une surprise, il a demandé à ce qu’on le dépose là, trop loin de chez lui pour qu’il rentre à pied. Il sait qu’il peut dormir chez elle, mais elle n’est pas là. Elle devrait déjà être rentrée. Les minutes passent, qui deviennent des heures. Il faisait encore jour lorsqu’il s’est assis, il est maintenant dans le noir. Enfin, une voiture s’arrête. La porte côté passager s’ouvre, il la voit qui s’apprête à descendre, se ravise, se tourne vers le conducteur. La lumière du plafonnier éclaire d’une lumière sale le baiser qu’ils échangent. Lui, depuis l’escalier, voit tout. Il voit tout et ne bouge pas. Elle claque la portière et s’élance sur les premières marches. Elle s’arrête net quand elle le voit, assis en silence. Elle sait. Elle sait qu’il ne peut pas ne pas avoir vu. Elle sait qu’il a compris. Pourtant il ne dit rien. Il la regarde, c’est tout. Puis il se lève, la rejoint et l’embrasse sans un mot. Il ne dit rien, ne pose aucune question. Plus tard, ils se glissent dans son lit. L’amour s’éteint, les corps s’étreignent. Passion rugueuse. Ils jouissent forts tous les deux. Au levé du jour, elle dort encore, il s’habille et sort sans bruit. Ils ne se reverront plus.


Tout un été d’écriture #17. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

5 réflexions sur “la notion d’obstacle | tout un été d’écriture

  1. on les voit bien sûr, ces personnages, on voit la ville autour, le banc pour attendre le bus, on les voit se maudire, se rapprocher, se prendre la main… tant d’obstacles pour réussir quelque chose avec l’autre…

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