THE STUDIO (Jones, Kaluta, Smith, Wrightson)

The studio : quatre amis, dessinateurs et peintres, officiant faute de mieux dans le milieu des comic books et qui décident de louer un loft dans le district de Chelsea à Manhattan, un ancien atelier d’usinage reconverti en atelier d’artistes. En 1979, un livre sobrement baptisé The Studio est publié, consacré à cette aventure tout à la fois collective et individuelle. Un livre devenu introuvable, sauf à débourser une somme considérable.
Par une espèce de petit miracle, je viens de mettre la main sur un exemplaire, certes un peu défraîchi, mais pour un prix tout à fait dérisoire.

L’occasion de republier ici un chapitre de mon projet NO DIRECTION HOME, qui adresse plus particulièrement cette histoire méconnue.


The Studio
Dans le Studio, les quatre espaces de travail – (c) Dragon’s Dream – 1979

Nous sommes au début de l’été, à Londres, en 1968. Là, un jeune homme de 19 ans, ambitieux et sûr de son talent, ronge son frein en attendant l’occasion qui lui permettra de s’imposer comme l’une des grandes figures de la bande dessinée. Depuis un an, il réalise pour Odhams Press des illustrations pleine page publiées tous les mois en revues, mais l’Angleterre ne lui suffit pas : Barry Smith rêve d’Amérique, et il envoie par la poste une série de dessins à l’éditeur Marvel. Lorsqu’il reçoit en retour une simple lettre d’encouragement de Linda Fite, l’assistante de Stan Lee, il veut croire que la chance lui a enfin souri. Sans plus attendre, accompagné de son meilleur ami, il s’envole pour New York où les deux jeunes gens feront le siège des bureaux de la maison d’édition. Sans travail régulier, sans logement fixe, Smith vit d’expédients en plein cœur d’une mégapole sur le point d’exploser. Alors que les radios diffusent sans discontinuer Street Fighting Man des Rolling Stones et Revolution des Beatles, dans certains quartiers la police charge sans ménagement des groupes de jeunes manifestants noirs, quand, ailleurs, sous un soleil de plomb, des sans-abris gisent dans les rues sans que personne leur porte secours. 
C’est dans cette ambiance électrique que Smith, décidé coûte que coûte à réussir, et, sans même un visa, commence à travailler, Marvel lui confiant quelques travaux alimentaires, avant d’être finalement expulsé en 1969.
De retour à Londres, dans l’East End, Smith, qui n’a ni argent ni appartement, survit comme il peut, partageant parfois le logement de deux amies. Il travaille toujours pour Marvel, et c’est assis sur un banc public, plié en deux, affamé et aux abois qu’il réalise en quelques heures les quinze planches du numéro 53 de la revue X-Men. Il sait qu’il joue là son va-tout : c’est la première fois qu’il réalise intégralement une bande dessinée. Le résultat n’a rien d’exceptionnel, mais il vaut à son auteur la réputation de travailler vite, et on lui confie aussitôt d’autres choses.

Les auteurs de comics, dans les années soixante, ce sont pour la plupart de vieux messieurs, formés aux pulps, capables de passer d’un genre à l’autre au gré des modes, écrivant des histoires comme on cuisine pour soi, appliquant toujours les mêmes recettes, les mêmes grosses ficelles, sans trop se soucier des détails. Tout cela n’est pas bien sérieux, rien dont on pourrait se dire fier, croient-ils, et pourtant, dans la génération qui a grandi en les lisant, il en est pour qui ces histoires ont du sens, et ces jeunes-là, maintenant, frappent à leur porte. Ils veulent reprendre leurs personnages, mais ne veulent plus des vieilles recettes. Ils veulent des histoires qui reflètent leur temps, des héros modernes qui partagent leurs valeurs. Roy Thomas a 25 ans quand il est engagé par Marvel. Parmi ses premiers faits de guerre, il parvient à convaincre l’éditeur d’acheter les droits de Conan le Barbare, la série imaginée par Robert E. Howard dans les années 30, de même qu’il le convainc de donner sa chance à Barry Smith pour l’illustrer. Smith, lui, n’a jamais lu Conan, et il n’est pas particulièrement porté sur la fantasy, mais il accepte. Il ignore qu’aux États-Unis Conan reste très présent dans l’imaginaire collectif, comme il ignore qu’on lui confie la série parce qu’il est le dessinateur qu’on paie le moins bien. Ses débuts sont poussifs, on envisage très vite de le remplacer, mais il se ressaisit, et c’est comme une métamorphose : en l’espace de trois ans, il produit ce qui restera comme son œuvre majeure, laissant son imagination s’évider sur la page dans un style luxuriant, teinté d’influences préraphaélites.
En 1971, grâce au succès grandissant de Conan, il obtient enfin son sésame, la fameuse carte verte qui lui donne le droit de venir travailler aux États-Unis. Plus rien, alors, ne se dresse en travers de son chemin.

À peine trois ans plus tôt, personne n’aurait parié une livre sterling sur son avenir professionnel, de même que personne n’aurait misé un dollar sur Jeff Jones, qui en 1966 recopie les planches de Frazetta en les faisant passer pour sienne. Pas un dollar non plus sur Bernie Wrightson : lorsqu’en 1968 il présente son travail à Carmine Infantino, l’éditeur de DC Comics regarde chaque dessin, secoue la tête et lâche : « en toute franchise, mon garçon, ça pourrait être mieux. Ça pourrait être beaucoup mieux. »
Michael Kaluta, lui, fait tout de suite très bien, mais voilà, s’il remplit nuits et jours des carnets entiers de dessins fabuleux, il n’arrive pas à se concentrer sur le travail en cours : il se disperse, il papillonne, se documente jusqu’à ne plus savoir quoi faire de sa documentation, et pour finir, voilà, il ne fait rien.
Jones, Wrightson et Kaluta se rencontrent pour la première fois à New York, au Statler Hilton Hotel, au tout début du mois de septembre 1967, à l’occasion d’une convention de Science-Fiction. On n’en sait pas plus sur cette rencontre, sinon qu’ils se lient aussitôt d’amitié. Wrightson et Kaluta vivent depuis longtemps à New York. Jones est arrivé en janvier avec sa femme Louise et leur fille Julianna. Ils sont arrivés en plein blizzard, un blizzard tel qu’il a paralysé tout le Middle West et jusqu’au Canada, mais qui ne les pas empêché de monter jusqu’ici depuis la Géorgie.
Je ne sais pas comment ils rejoignirent New York, mais il me plait à les imaginer roulant 1300 kilomètres à travers le pays, bravant la tempête qu’ils rencontrent à mi-chemin, sûrs de leur bonne étoile, certains de trouver là-haut du travail, roulant sur ces routes enneigées dans leur vieille Ford, leur vieille Datsun, qu’importe, une voiture que je me figure bleu pâle, vitres embuées, laissant derrière elle un panache de fumée blanche, se détachant à peine sur le ciel également clair, un modèle ancien acheté d’occasion qu’ils revendront bientôt pour acquérir leurs premiers meubles. Louise et Jeff se sont rencontrés à l’Université de Savannah en 1964. Julianna est née en 1966. À New York, Louise posera pour Bernie Wrighton, qui se sert de photos de ces amis comme modèles pour ces dessins. Louise prêtera ses traits à l’héroïne de la série Swamp Thing, Kaluta sera le méchant de l’histoire. Wrightson se réserve le rôle du héros. Ça devient un jeu, ils se retrouvent chaque semaine, enfilent des costumes improbables et les séances photos durent tout le weekend.
Jeff et Louise se séparent quelques mois plus tard. Jones, Kaluta, Wrightson restent amis, ils côtoient bientôt Barry Smith. Ces quatre-là, celui qui dessinait sur un banc, celui qui plagiait, celui qui pouvait mieux faire, celui qui ne faisait rien, ceux-là, on les appellera bientôt les fab four.

En 1975, Wrightson et Smith cherchent un local pour y faire un atelier. Au douzième étage du 37, West 26th Street, dans le quartier de Chelsea, ils trouvent un ancien atelier d’usinage reconverti en loft de 600 m2, sous 4 mètres de hauteur de plafond. Par beau temps, la vue porte jusqu’au World Trade Center. Le loyer est de 400 $ par mois, et ils ont tôt fait de convaincre Kaluta et Jones de le partager avec eux. Ils divisent la pièce en quatre, Jones amène ses toiles, Wrightson, tous ses meubles. Peintures et dessins recouvrent bientôt tous les murs, objets, statuettes, tapis envahissent chaque centimètre carré du studio qui dans une explosion créatrice devient à son tour une œuvre à part entière.
Ils sont désormais tous les quatre des auteurs courtisés : Barry Smith a fait Conan, Bernie Wrightson Swamp Thing, Michael Kaluta The Shadow, et Jeff Jones Idyl. Mais la bande dessinée ne leur suffit plus, ils se tournent vers l’illustration et la gravure, veulent se lancer dans la peinture. Le studio, c’est une occasion unique pour chacun d’eux d’avoir enfin les moyens de s’exprimer librement, et bien plus que de disposer d’un espace de travail, ils aspirent à travailler ensemble, non pas collectivement, mais chacun de leur côté dans une confrontation permanente au travail de l’autre. Les hivers sont rudes : le chauffage est coupé le soir après 17 h et tous les weekends. La tension est vive, les disputes sont fréquentes, mais l’émulation est forte.

En 1979, un éditeur les contacte. Il souhaite faire un livre sur les dix plus grands artistes américains de fantasy. Par bravade, ils lui répondent qu’il a devant lui les quatre meilleurs. Le livre leur sera entièrement consacré, s’appellera The Studio. Pour la première fois, ils prennent conscience de l’importance de leur espace de travail. Pour la première fois, ils se voient comme un groupe. Mais lorsque l’ouvrage arrive en librairie, Smith, Wrightson, Kaluta et Jones ont déjà quitté le 37, West 26th Street, comme si la révélation qu’il portait avait aussi précipité leur chute.

The Studio : Berni Wrightson, Jeffrey Jones, Michael Kaluta & Barry Windsor-Smith

No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

Des images mentales

Une route, un soir. Une route de nuit. La pluie. Une pluie fine. À peine une pluie. Peut-être même qu’il ne pleut plus. Une route un peu isolée. Isolée, mais en ville. À la sortie de la ville, disons. Un homme arrêté à un feu. L’homme est photographe. Son appareil est posé sur le siège passager. On ne le voit pas. On le devine. L’homme sait que son appareil est là. Il ne le voit pas. Il sait. Il fait froid. Disons, un peu. Il n’a pas mis le chauffage, il a une veste. Il a un peu froid. C’est une sensation qu’il aime bien. Le froid, juste avant le frisson. Il n’a pas mis les essuie-glaces. Il aime suivre le tracé de l’eau sur la vitre. Il aime contempler l’image qui se brouille devant lui jusqu’à former autre chose. Il pourrait se saisir de son appareil photo. Il fait mentalement le geste. Les réglages. Les deux mains sur le volant ne bougent pas. Pas besoin. Il prend la photo. La scène s’imprime. Image mentale. Il y a le feu tricolore auquel s’ajoute une flèche directionnelle. Il y a devant, pas très loin, mais floues, les lumières d’une imposante enseigne lumineuse au sommet d’un grand bâtiment, de l’autre côté de la route, après le croisement. Du blanc et du rouge, par intermittence qui viennent se refléter sur le bitume, les flaques et le pare-brise de la voiture. Le feu tricolore est rouge. La flèche directionnelle s’allume, orange clignotant. Les lumières diffractées dans les gouttes d’eau sur le pare-brise forment des étoiles. Le clic-clic-clic-clic du clignotant de la voiture. Lumière orange par intermittence. La voiture. La flèche. En alternance. Clignotant. Flèche. Clic-clic-clic. Éclat de lumière rouge de l’enseigne. Flèche, clignotant. Éclat blanc. Orange. Rouge. Blanc. Clic-clic. Clic-clic-clic. Le feu passe au vert. La pluie s’intensifie. Clac-clac-clac-clac-clac sur le pare-brise. Vision brouillée. Diffraction. Les yeux se perdent dans les gouttes sur la vitre. Les traînées de pluie illuminées de couleurs. Rouge. Blanc. Vert. Orange. Taches pentagonales. Le froid lui-même est une couleur. Un froid bleu gris. Un voile se pose sur les yeux fixes, le regard perdu. Les couleurs frémissent. On pourrait dire que les couleurs ondulent. Tout n’est plus que taches et contraste. Tout glisse dans les traînées de pluie. Tout se fond dans le flou. Les formes, les couleurs. Les sons. Formes ovales. Le clic-clic-clic du clignotant. Le clapotement des gouttes d’eau sur le pare-brise. La voiture. L’homme au volant de la voiture. Le feu tricolore. La route. La ville. Homme volant. Feu. Voiture. Bruit blanc. Fondu au noir.


Photo : Femme avec parapluie, Montpellier, un soir d’octobre 2013.

Extrait d’un texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

jamais dire jamais | tout un été d’écriture

« le roman que je n’ai jamais écrit », 10 à 15 titres ou résumés en 2 lignes de livres possibles (ou pas) sur la ville dont on parle.


  1. Un livre qui serait une suite de portraits parfaitement indépendants les uns des autres. Pour chaque portrait, un récit, une nouvelle. Dans une seconde partie, tous les personnages rencontrés se retrouvent dans un même long texte ; les fils disjoints se rejoignent.

  2. Un récit parfaitement linéaire d’un point de vue géographique ; une déambulation méthodique et un inventaire exhaustif de la ville, d’un point A à un point B. Cependant, les époques changent à mesure qu’on avance, sans aucune linéarité temporelle.

  3. Pour ce livre, dans une première partie, une série de textes, chacun sur un quartier de la ville. En quoi ce quartier diffère intrinsèquement des autres ; spécificités géographiques, historiques, architecturales. Dans une deuxième partie, une série de textes, autant qu’il y a de quartiers, chaque texte brossant le portrait d’un personnage. Au lecteur de rattacher une figure à un lieu de la ville.

  4. Un livre monde. Ce monde tiendrait tout entier dans une ville. Cette ville aurait une histoire qui remonte à la nuit des temps, qui se prolonge aussi loin qu’on peut l’imaginer. Le livre tenterait d’épuiser la ville, à force de détails. Chaque détail serait scrupuleusement exact. Pourtant, la ville serait le fruit de l’imagination de son auteur.

  5. Il y a une chanson de Bob Dylan, « Song to Woody », qui commence ainsi : « échoué à mille miles de chez moi/ Sur la route que d’autres ont prise avant moi/ Je vois ton univers de gens et de choses/ Tes paysans, tes princes et tes rois ». Le livre, ce serait ça.

  6. Guy Debord : « Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. » Ce pourrait aussi n’être que ça, ce livre.

  7. Raconter la ville comme s’il s’agissait de chansons qui, bout à bout, forment un album. Il n’y aurait pas de livre, il y aurait un disque.

  8. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur.

  9. Un livre, dont le titre serait : LE FEU SOUS LES PAUPIÈRES

  10. UN CŒUR DE POUSSIÈRE ET DE CENDRES. C’est le titre du livre.

  11. No direction home, une expression empruntée à Dylan, peut se traduire de deux façons : sans foyer où revenir, et aussi sans indications de retour. À la fois sans domicile fixe, et perdu loin de chez soi. NO DIRECTION HOME est le titre de ce livre.

  12. Un livre constitué uniquement de brèves relevées dans des journaux et d’échanges relevés sur les réseaux sociaux : évènements, faits divers, dialogues, etc. s’agencent entre eux pour former un récit cohérent.


Tout un été d’écriture #38. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

enfilades | tout un été d’écriture

C’est la nuit. À la fenêtre du second appartement du premier étage, il y a un chien (un Yorkshire). L’appartement est dans le noir. À la fenêtre du quatrième appartement du cinquième étage, il y a un chien, pas très grand non plus (peut-être un Carlin). Lui aussi, il est dans le noir. Au quatrième, à la fenêtre du premier appartement, il y a un chien : race indéterminée, taille moyenne. Il se tient à la fenêtre du salon. En dépit de l’heure tardive, le plafonnier est allumé. Dans le canapé, son maître lit un livre de Don DeLillo. Point Omega (édition Picador). Au troisième, aux fenêtres, il n’y a rien : pas un chat. Dans la chambre du deuxième appartement, on n’y voit rien. Dehors, maintenant, il pleut. On entend la pluie taper sur la vitre. Quelqu’un, un homme, se retourne dans son lit. Une femme, pieds nus, traverse dans le noir le couloir qui conduit à la cuisine, un étage plus bas et deux immeubles plus loin. Elle pousse un cri en glissant sur un jouet oublié par son fils. Elle éclate de rire aussitôt. À travers la cloison, dans l’appartement voisin, elle entend d’autres cris, un couple qui fait l’amour. On sonne à l’interphone, au même étage, mais de l’autre côté de la rue. C’est le livreur de pizza. Une Peppina (sauce tomate, mozzarella, champignons, oignons, poivrons mélangés, olives noires, tomates fraîches, origan), une commande au nom de Leard. Monsieur Leard déclenche l’ouverture de la gâche électrique. Le hall s’illumine lorsque le jeune homme entre et se dirige vers l’ascenseur. Au deuxième, monsieur Leard cherche son portefeuille. Une voiture s’arrête au feu 300 mètres plus loin. Les bureaux de l’immeuble à l’angle de la rue sont restés allumés. À l’intérieur, l’équipe chargée du ménage s’apprête à partir. Le gardien de nuit les salue distraitement. Il pense déjà au petit déjeuner qu’il prendra tout à l’heure chez Classic Bean, un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. Il jette un œil dehors : dehors, il pleut toujours.


Tout un été d’écriture #37. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Du lointain | tout un été d’écriture

Nord lointain
Au loin, la ville coule à pic dans l’arborescence des réseaux électriques. Avec ses habitations illuminées le soir, bordées d’ormes et de cèdres, la ville lointaine est un phare qui prévient des périls lorsqu’on y revient à pied. Pourtant, le peuple des caravanes hésite à emprunter la piste rouge : la piste est hantée dit-on ; du sol surgissent les indiens morts plusieurs siècles plus tôt dont on a jeté là les corps sans même prendre la peine de les porter en terre. La rivière, en contrebas, sert de cimetière aux disparus. De rares voitures passent à tombeau ouvert sur la route de terre, avant de se fondre dans la nuit, en direction de la ville inventée. Je me croyais seul. Au bout d’un moment, quelqu’un m’appela depuis la forêt touffue qui précède la vallée des sépultures, le territoire fantôme. L’automne, me dit la voix, est ici propice à la méditation et à la médiation entre les vivants et les morts. Je quittais mon chemin, me dirigeais au nord, là où la terre est nue, où s’incarnent les légendes. Là d’où venait la voix de mon compagnon d’infortune.

Sud lointain
Il a croisé son regard en quittant la chambre enfumée. « Le temps file et le vent m’appelle », il a dit. Il préparait sa sortie. Les mots sonnent différemment suivant qui les prononce. Il savait qu’il risquait de la blesser. Il ignora ses larmes. Dehors, il s’est assis sur le porche, devant la maison. La ville dérivait au loin. Ils s’étaient réfugiés ici dans les friches, pour la nuit. Il alluma une cigarette. Les volutes de fumée s’élevaient vers le ciel. Le soleil perçait le jour, qui semblait s’ouvrir pour lui, comme s’ouvrent les bras d’un ami. La peur disparaîtra, la peur disparaît toujours, se dit-il, comme on finit toujours par oublier ceux qu’on aimait jadis. Sur le moment il avait froid, mais bientôt elle l’avait rejoint. Elle portait au poignet le bracelet indien qu’il lui avait offert. Sa robe était froissée, leurs vêtements poissés de leurs sueurs mêlées. Ils se sont serrés l’un contre l’autre, face à la lande. Leurs corps enlacés, blottis dans un moment d’oubli au milieu d’une terre aride. Plus tard, il allait regagner la ville, quitter le sud, la banlieue de leurs vies en jachère. Il se leva enfin. Une voiture arrivait, qui allait l’emporter. Le ciel était d’acier. La campagne était nue. La nuit se refermait.

Est lointain
Nous vivons une époque impie et la saison des crimes nouveaux arrive. Des créatures fantômes surgissent de la nuit quand vient l’équinoxe de printemps. Des bêtes étranges volent en cercle au-dessus de nos têtes, et il pleut des grenouilles sur le toit des églises. Ici, dans l’est lointain, même au printemps le froid glace le sang et les os. Un paysage de carte postale, la campagne luxuriante et des habitations en bois, c’était comme ça, autrefois. Depuis, la magie s’est emparée des lieux et les âmes des défunts errent en peine. C’est le règne de l’étrange et des histoires qu’on se raconte tout bas. Les rares voitures qui passent par là accélèrent quand elles traversent ces terres. Ici, les arbres tremblent et les pierres parlent. L’ombre a tout envahi, jusqu’au jour qui ne se lève presque plus sur ces lieux maudits. Le sang coule dans les ruisseaux et se fige dans nos veines. Une bile noire sort de la bouche des morts qu’on croise au détour des ruelles. Les morts nous ignorent cependant, comme nous feignons de ne pas les voir. La peur elle-même s’est enfuie. Quiconque se risque en cet endroit sait qu’il ne s’en retournera pas. Toi qui t’es aventuré jusqu’ici, courbe l’échine et salue ton maître : ici, c’est la maison du diable.

Ouest lointain
C’était les jours de peine. La terre était rude. On y vivait de la pêche. Mais la rivière était dangereuse. Des chiens sauvages vous regardaient de loin, l’air mauvais. Il y avait une propriété au détour d’un chemin où vivait une femme. Une femme discrète. La peau tannée par les années. Elle parlait peu, s’agitait parfois, sans raison ; vous fixait longuement du regard. Il y avait un point d’eau sur son terrain. Elle nous y laissait pêcher. Des amis venaient le week-end. On était bien, le temps comme suspendu. Un type jovial nous rejoignait parfois. Il parlait aux chiens qui semblaient l’écouter. Les chiens s’approchaient, certains allaient jusqu’à poser leur tête contre sa jambe. La femme a disparu, un jour, sans que personne sache où elle était partie. Quelque chose clochait chez elle. Depuis longtemps, disait-on. Le type est resté, mais il ne parlait plus aux chiens. Il ne parlait presque plus, de manière générale. On a continué à venir, un peu. Puis plus du tout : le cœur n’y était pas. Il arrive aujourd’hui qu’on parle entre nous de ce temps-là, de cette maison, la maison hors du temps. La maison de l’éternel été : c’est ainsi qu’on en parle. On se souvient du type bonhomme qui parlait aux chiens. On a presque tout oublié de la femme, sa peau de parchemin, ses gestes étranges, ses yeux perçants où brillait le feu qui embrase les terres.


Tout un été d’écriture #36. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

anticipation (mais pas trop) | tout un été d’écriture

NORD
Depuis le centre-ville, on doit rouler une dizaine de kilomètres en direction du nord, passer la rivière Kaw. Il faut tourner enfin dans Menninger road, éviter les nids de poule, pour rejoindre le cimetière de Rochester. Le cimetière surplombe la vallée au pied de laquelle coule la rivière. Un havre de paix, propice au recueillement et à la méditation. L’un des aspects les plus séduisants de Rochester est l’abondance d’arbres : cèdres rouges, saules et peupliers, ormes, noyers, chênes. Mais dès l’automne, lorsque les arbres perdent leur feuillage, et lorsque tombe le soir, les ombres des branches nues projetées sur les tombes font ressurgir les peurs enfouies, et gare au fantôme de la femme Albinos !

SUD
Au petit matin, il est sorti dans le froid sec s’asseoir sur le porche de la maison de son ami Cody. Le ciel était bleu. Il s’est assis pour fumer une cigarette. Ils venaient de faire l’amour. Elle l’a rejoint dehors, s’est blottie dans ses bras. Elle pleurait doucement. Ces larmes l’émouvaient, mais elles le rendaient fort aussi. Bientôt, elle frissonna et sans un mot, se leva et regagna la maison. Il resta encore un long moment seul sur le porche, à fixer le ciel. Ce moment était bien.

EST
Nous avons fait le tour de l’église, nous nous sommes assis au milieu du cimetière, avons attendus en vain : rien. Cette histoire ne valait pas grand-chose. Enfin, je voulais bien reconnaître avoir eu un petit frisson d’excitation et de peur mêlée en arrivant, en voyant l’ombre menaçante des ruines de la sulfureuse église se découper dans le jour déclinant. Mais maintenant, à part le froid qui montait du sol et qui me gelait les os, aucun picotement le long de mon échine. Je finis ma bière et proposais à Jason de rentrer. Nous rejoignîmes la route. Je regardais la voiture, à une centaine de mètres sur la droite, tournée vers l’ouest. « On s’était pas garé de l’autre côté, et dans l’autre sens ? »
Jason restait interdit. « Putain, mec ! Filons ! »
Nous courûmes à la voiture et partîmes sur les chapeaux de roues.

OUEST
Floyd Robbins a un ranch, à mi-chemin entre Rossville et Silver Lake. Nous y étions encore l’été dernier. Mais maintenant, c’est fini, nous n’irons plus y passer les dimanches en famille. À l’intérieur, Elvis dodeline toujours de la tête, mais plus personne ne le regarde et ne s’en amuse. La femme de Floyd est assise dans son fauteuil, les yeux dans le vide. Floyd est toujours le même type bonhomme, mais il n’a plus le temps pour les glaces maison ou les parties de pêche. Il doit s’occuper d’elle à plein temps. Ceux qui la connaissent bien disent qu’elle a toujours été discrète, et ils n’ont rien vu venir. Floyd lui a fini par se rendre compte que quelque chose clochait. Le diagnostic fut sans appel : alzheimer.


Tout un été d’écriture #35. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Nord Sud Est Ouest | tout un été d’écriture

NORD
Depuis le centre-ville, on doit rouler une dizaine de kilomètres en direction du nord, laisser derrière soi les immeubles, la tour Jayhawk, le Capitol, les groupes de lotissements ; passer la rivière Kaw, là ou South West Topeka boulevard devient North West Topeka boulevard, quand les habitations se font rares et que les trottoirs ont laissé place à des étendues de terres plantées d’arbres et de poteaux électriques en bois ; il faut tourner enfin dans Menninger road, éviter les nids de poule, pour rejoindre le cimetière de Rochester.
Deux cents ans plus tôt, avant que commence officiellement à partir de 1854 la colonisation du vaste territoire qu’on appelait alors « les états », et qui désignait tout ce qui s’étendait à l’est du Missouri, le Kansas était une zone extrêmement dangereuse, aux mains des tribus indiennes. Dès 1821, ceux qui s’y risquaient, voulant rejoindre la piste de Santa Fe, conduisant au Nouveau-Mexique, traversaient le territoire à leurs risques et périls dans des caravanes bâchées.
Lorsqu’on arrive aujourd’hui à Rochester, un panneau indique que le cimetière est ouvert depuis 1850. C’est quatre ans avant le début officiel de la colonisation : les premières tombes, aujourd’hui disparues, étaient les sépultures de fortune de ces premiers pionniers, tués au cours de la traversée.
L’un des aspects les plus séduisants de Rochester est l’abondance d’arbres, souvent rares pour la région : cèdres rouges, saules et peupliers, ormes, noyers, chênes. Le cimetière surplombe la vallée au pied de laquelle coule la rivière. Un havre de paix, propice au recueillement et à la méditation. On raconte que le lieu est hanté, mais ce sont des légendes inventées par des adolescents en mal de sensations fortes le soir d’Halloween.

SUD
Au petit matin dans la banlieue de Topeka, il était sorti dans le froid sec s’asseoir sur le porche de la maison de son ami Cody.
Le ciel était bleu. Il s’était assis pour fumer une cigarette et il regardait les volutes de fumée dans la lumière du jour qui se levait à peine. Ils venaient de faire l’amour. Elle l’avait rejoint dehors et s’était blottie dans ses bras. Elle pleurait doucement, parce qu’il lui faudrait partir bientôt. Ces larmes l’émouvaient, mais elles le rendaient fort aussi.

EST
On t’a parlé de Rochester ? Tu as cru à cette histoire de fantôme ? Ne me dis pas que tu y as cru ? Attends, tu veux du frisson ? Allez monte, je t’emmène voir les ruines de l’église de Stull. Si on part maintenant, on arrivera juste avant la nuit. Aujourd’hui en ruine, on dit que c’est l’une des sept portes de l’enfer ! Ne me demande pas où sont les six autres, hein, j’en sais fichtre rien ! Mais bref, Stull… La légende dit que c’est l’un des deux lieux sur terre où le diable en personne se manifeste deux fois par an, en mars, pour l’équinoxe de printemps, et à nouveau quand vient Halloween. L’autre coin, c’est une plaine désolée au cœur de l’Inde, mais Stull serait son lieu de villégiature préféré… Un trou paumé du Kansas, tu parles ! Stull se pose là, dans le genre carte postale bucolique ! Enfin, Stull… Stull s’appellerait en fait SKULL, crâne, mais on aurait changé une lettre pour couvrir le fait que c’est un lieu de magie noire ! L’église aurait été bâtie à l’endroit même où a été commis un crime de sang. Bon, en vrai, y reste plus grand-chose de l’église, deux murs, des pierres et le cimetière attenant, et un vieil arbre. C’est aux branches de cet arbre qu’on pendait les sorcières, à l’époque ! On a reconstruit une église en face, de l’autre côté de la route, là où se trouve le village. À peine quelques maisons, une vingtaine d’habitants peut-être… Enfin, ça, c’est le décompte des vivants ! Pour ce qui est des créatures maléfiques, les soirs comme ce soir, c’est la 5e avenue aux heures de pointe, à ce qu’on dit !
Y’a des dizaines d’histoires étranges sur cette église. Deux types ont été terrifiés par un vent glacial et puissant qui semblait venir de l’intérieur de l’église ! Ils ont couru à leur voiture, et la voiture avait changé de place. On raconte aussi que quand il pleut, il ne pleut pas dans l’église… alors que ça fait longtemps qu’il n’y a plus de toit. Me demande pas comment je sais tout ça, mais je te jure que c’est vrai !
Tiens, l’histoire la plus étrange, et c’était même dans Time magazine à l’époque, à ce qu’on dit : Quand Jean Paul II est venu aux USA, alors qu’il se rendait au Colorado, il a fait changer le plan de vol de son avion pour éviter tout l’est du Kansas. Il ne voulait pas survoler une terre prétendument impie : c’était écrit noir sur blanc dans Time, vrai de vrai, mon ami.

OUEST
Floyd Robbins a un ranch et un crochet. La prothèse, il la porte à la place de sa main droite. Le ranch se trouve à mi-chemin entre Rossville et Silver Lake, la ville la plus proche à l’ouest de Topeka, depuis la route US 24.
À l’origine, Silver Lake fut bâtie le long de la rive nord de la rivière Kaw. Depuis, le cours de la rivière a changé et se trouve désormais 400 mètres au sud de la ville. Pas de lac à Silver Lake, et à peine une rivière. Floyd, sur sa propriété, a, sinon un lac, du moins un point d’eau suffisamment vaste pour y organiser des parties de pêche. Certains dimanches, aux beaux jours, nous nous retrouvons là-bas à plusieurs, en famille, et Floyd fait des glaces maison absolument délicieuses. Le ranch n’est pas très grand, et les pièces sont remplies de bibelots à la gloire du King. Elvis est partout : cadres, tentures, drapeaux, fanions, disques d’or, figurines : il y en a même une dans le salon qui remue de la tête, comme ces chiens qu’on trouvait autrefois à l’avant des voitures. Floyd est un drôle de type. La semaine, dans son costume cravate, l’air grave, il impressionne. Pas le genre de gars à qui on voudrait chercher des noises. Le week-end, dans sa salopette en jean, affairé dans la cuisine, c’est l’homme le plus jovial qu’on puisse rencontrer. Il est aussi démonstratif que sa femme est discrète. Peut-être parce qu’il prend toute la place, aussi bien physiquement que métaphoriquement parlant. On la remarque a peine, cette femme de moins d’un mètre soixante, cinquante kilos, derrière son homme d’un mètre quatre-vingt-quinze, cent vingt kilos, affichant en permanence un sourire communicatif, qu’il porte aussi largement que son embonpoint.


Tout un été d’écriture #34. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).