CENTRAL PARK — (No direction home)

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C’est un bel après-midi d’été à New York. Nous prenons un bus sur la 125e rue, puis marchons sur Broadway jusqu’aux abords de la Columbia University. Chez Barnes & Nobles, L. m’offre un Nook, et c’est ma première liseuse. Nous nous promenons un moment le long du college walk. En sortant, nous traversons Amesterdam avenue et passons devant St Luke’s Hospital pour rejoindre la station de métro Cathedral Pkwy, ligne 1, et nous rendre à notre hôtel. Le temps de poser nos affaires, et nous ressortons pour une ballade dans Central Park.

341 hectares d’espaces verts, une nature par endroits redevenue sauvage, des espèces végétales et animales protégées, et pourtant, tout est artificiel : c’est sur une vaste étendue marécageuse d’où émerge des zones rocheuses, que l’on décide à partir de 1853 de construire un parc d’envergure, dans l’esprit du bois de Boulogne à Paris ou de Hyde Park à Londres. Ici, pourtant, vivent les plus pauvres, esclaves affranchis, immigrés irlandais ou allemands — 1600 personnes tout de même —, qui y élèvent chèvres et cochons. Certains squattent des habitats de fortune, la plupart vivent dans des hameaux : Harsenville, Piggery District ou Seneca Village. Ce dernier, fondé par d’anciens esclaves sur des terres achetées à un dénommé John Whitehead en 1825, est le plus grand de ces lieux-dits et compte en 1857 trois églises, une école et plusieurs cimetières. Il s’étend sur 20 000 m2, là où aujourd’hui se rejoignent la 82e et la 89e rues, la 7e et la 8e Avenues.
Mais voilà, on veut pour New York un parc, on réclame un grand parc, un vrai parc, qui, par le sain divertissement du peuple, dit-on, l’éloigne de l’alcool, du jeu et des vices, pour l’éduquer aux bonnes mœurs et à l’ordre, et qu’importe que ce soit un promoteur immobilier qui s’exprime ainsi dans les colonnes de la presse locale. On l’écoute, on chasse les indigents, et s’il y a des émeutes, on mate à la matraque ceux qui refusent encore de partir. Il n’y a bientôt plus ni crève-la-faim, ni chèvres, ni même cochons de ce côté-ci de New York, plus d’Harsenville, de Piggery District ou de Seneca Village. On assainit les marais, 14 000 m3 de terre arable arrivent du Connecticut par camions ou par péniches depuis l’autre rive de l’Hudson, on plante un demi-million d’arbres, 1500 espèces végétales différentes, on construit trente-six ponts et l’on brûle plus de poudre qu’au cours de la bataille de Gettysburg pour concasser les roches (Gettysburg, Pennsylvanie, tournant de la guerre civile, trois jours de combats en juillet 1863, 165 000 soldats, 46 000 victimes).
Tout cela prend tout de même vingt ans et nécessite le travail de 20 000 ouvriers, la plupart immigrés fraîchement débarqués pour qui c’est une aubaine ; vingt ans, et 15 millions de dollars, plus de deux fois ce qu’on paye aux Russes pour acheter l’Alaska, à peu près au même moment. Des deux maîtres d’œuvre du projet, Frederick Law Olmsted, qui en dessine les plans, et Calvert Vaux, l’architecte qui les exécute, le premier meurt en 1903 interné dans un asile psychiatrique, le second se suicide en se jetant dans l’East River en 1895.
Le sain divertissement du peuple : le peuple envahit les pelouses ; noirs, Italiens, juifs d’Europe de l’Est se disputent les emplacements. On avait mis des moutons à paître, mais voilà que les pauvres menacent de les manger. L’aristocratie croit voir défiler sous ses fenêtres des hordes de barbares et se pince le nez. On prend des mesures : la musique dans les kiosques, c’est seulement le samedi, et l’on espère ainsi éloigner les juifs — plus tard, on abaissera la température de l’eau pour dissuader les noirs de se baigner dans les bassins.
La presse s’en donne à cœur joie, brûlant allègrement ce qu’elle a contribué à faire élever. Central Park, c’est une tour de Babel malpropre ; à les lire, Central Park, c’est un tableau de Breughel l’ancien qu’aurait peint Jérôme Bosch.
Les décennies passent, on change de siècle et ça ne s’arrange pas, les graffitis envahissent les pierres, on viole et l’on tue à la nuit tombée. Il n’y a plus d’argent, les infrastructures se dégradent, et c’est bientôt comme un terrain vague au lendemain d’une rave party. Bref, Central Park, c’est un coupe-gorge, et l’on déconseille aux touristes de s’y promener.
Les décennies passent encore et les choses s’arrangent enfin. Central Park aujourd’hui, c’est le sain divertissement du peuple, le paradis des joggers, on s’y balade seul ou en famille, on y croise parfois, dit-on, Woddy Allen, et la musique, c’est tous les jours (mais je n’ai vu personne dans les bassins).
Nous traversons le parc et nous arrêtons un moment près du mémorial consacré à John Lennon, une mosaïque gravée du symbole de la paix et du mot imagine, posée dans un espace de 10 000 m2 baptisé Strawberry Fields, côté ouest du parc, entre la 71e et la 74e rues.
Assis sur un banc, un type joue à la guitare les chansons des Beatles, et tant pis si toutes ne sont pas de Lennon, tant pis si ça fait cliché : tout le monde chante en chœur, et pour le chanteur, c’est aussi comme ça qu’on apprend et qu’on gagne sa vie.

En 1970, dans la chanson God, sur l’album Plastic Ono Band, Lennon confesse ne pas croire en la Bible, ne pas croire en Jésus, ni en Elvis ou en Zimmerman, et pas plus aux Beatles : le rêve est terminé, dit-il. Quatre ans plus tôt, le 4 mars 1966, il accordait à la journaliste anglaise Maureen Cleave un long entretien, dans lequel, interrogé sur la place de la religion dans le monde qui les entoure, il glissait : « Aujourd’hui, nous sommes plus populaires que Jésus. Je ne sais pas ce qui disparaîtra en premier, le rock’n’roll ou le christianisme. Jésus était un type bien, mais ses disciples étaient bêtes et ordinaires. Ils ont tout déformé et tout décrédibilisé à mes yeux ».
En Angleterre, personne ne relève, mais quand l’Amérique puritaine a vent de l’histoire quelques mois plus tard, on organise des autodafés où l’on brûle les idoles désormais païennes qu’on adorait la veille encore.
Mark David Chapman, né le 7 mai 1955 à Forth Worth, Texas, a 11 ans lorsque cette histoire éclate. Il en a 15 quand sort l’album John Lennon/Plastic Ono Band.
En 1970, sans doute qu’il s’en fout un peu, Mark David Chapman, de Jésus et de la Bible, peut-être même qu’il s’en fout d’Elvis et de Dylan, mais des Beatles, non. Les Beatles, il ne s’en fout pas. Les Beatles, c’est toute sa vie. Le rêve est fini, le réveil est un cauchemar, et c’est quelque chose qu’il ne pardonnera jamais. Dans ce tout début des années 70, il se cherche, Mark David Chapman, et lui qui s’identifiait à John Lennon, maintenant il croit se reconnaître en Holden Caulfield, le personnage du roman l’Attrape-cœurs, de Salinger. Et en 1971, voilà qu’il ne s’en fout plus du tout de Jésus et de la Bible : il rejoint la cohorte des Born again christians, ces pêcheurs reconvertis dont l’Amérique s’est fait une spécialité, en même temps que des télévangélistes. L’interview de Lennon de 1966, il ne s’en souvient probablement pas, mais on la lui rappelle, et voilà un motif supplémentaire d’en vouloir à l’ancien Beatle.

Le 8 décembre 1980, dans l’après-midi, alors que Lennon et sa femme sortent de leur immeuble, un groupe de fans s’approche pour demander des autographes. Mark David Chapman est parmi eux, et tend silencieusement un disque au chanteur qui le lui signe. « C’est tout ce que tu veux ? », demande Lennon. Mark David Chapman acquiesce, sans dire un mot. Paul Goresh, qui fait partie du groupe d’admirateurs, prend plusieurs photos. L’une d’elles montre John Lennon et Mark David Chapman côte à côte.
Il est autour de 22 h 30 quand Lennon se fait déposer par son chauffeur à l’angle la 72e rue et de Central Park West, et se dirige rapidement à pied vers son immeuble. Dans l’entrée, il voit quelqu’un qui se tient en retrait, et il croit reconnaître le jeune homme silencieux à qui il a donné un autographe en fin d’après-midi. Lennon est pressé. Il fait froid, il veut rentrer et embrasser son fils avant de ressortir pour diner. Aussi ne s’arrête-t-il pas.

Steve Spiro et Peter Cullen sont deux agents de la NYPD. Ils effectuent une patrouille au niveau de Broadway et de la 72e rue, quand ils entendent des coups de feu. Lorsqu’ils arrivent deux minutes plus tard devant l’immeuble Dakota, Mark David Chapman est assis au bord du trottoir. Il a posé son arme à côté de lui, avec son chapeau et son manteau. Il tient maintenant à la main l’Attrape-cœurs de Salinger. Cinq balles ont été tirées, quatre ont touché Lennon, dans le dos et à l’épaule. Très vite, une seconde patrouille arrive, et les deux officiers, Bill Gamble et James Moran, portent le corps du chanteur jusqu’à leur voiture, pour le conduire à Saint Luke’s Hospital. John Lennon y est déclaré mort par le docteur Stephan Lynn, médecin urgentiste. Il est 23 h 15 à New York, le 8 décembre 1980. Le rêve est fini.

Nous quittons le parc au niveau de la 72e rue et de Central Park West. Des touristes se prennent en photo devant l’entrée du Dakota building, à peu près à l’endroit où Lennon est tombé, ce soir de décembre 1980. Moi, je change de trottoir.

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No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

LES NUITS DE HARLEM — (No direction home)

Shaft

I never sleep, cause sleep is the cousin of death
Beyond the walls of intelligence, life is defined
I think of crime when I’m in a New York state of mind
(NAS – A New York State of mind)

Leonard Jackson a 17 ans et il vit à Harlem. Parce qu’il est roux, ses amis le surnomment « Red ». C’est pour ne plus se faire racketter sur le chemin de l’école qu’à 12 ans il a rejoint le gang des Midtowners. Cinq ans plus tard, il en est le chef. Dans le groupe, la hiérarchie se divise en sections, en fonction de l’âge et de l’expérience du terrain. On commence Tiny Tims, 12 ans minimum, puis on devient Kids Cubs, Midgets ou Juniors, et enfin, si l’on passe les 30 ans, on acquiert le statut honorifique de Seniors, réservé à ceux qui désormais sont trop vieux pour prendre part aux activités du groupe. « Red » a un temps été boxer, et n’a perdu que deux combats en deux ans. S’il a depuis arrêté la boxe en salle, il reste redoutable au corps à corps. Mais son statut de leader, il le doit autant à son intelligence qu’à sa force physique. Son cousin « Brother » Price est son adjoint, et un dénommé Sonny Hollis fait office d’expert tactique. Certains soirs, les Midtowners se battent dans la rue avec d’autres gangs, et lorsqu’une échauffourée s’annonce, Sonny prend la main : son job est d’évaluer les risques et les situations, de décider d’une attaque frontale ou d’ouvrir des négociations. Dans la rue, on se bat avec des bâtons et des couvercles de poubelles. Parfois, on sort les couteaux. Les plus dangereux ont sur eux des armes à feu. Les combats de rue, il y en a dans tous les quartiers, mais ici la frustration est plus grande, la violence plus vive, et Harlem est devenu l’endroit dans le pays où la délinquance est la plus forte. 500 000 personnes vivent à Harlem, dans des immeubles d’appartements conçus pour en contenir à peine la moitié. Les écoles, comme les habitations sont surpeuplées et en mauvais état. La vie de « Red » Jackson est faite de peur, de frustration et de violence. Il est chef de gang, et pourtant, il aspire à une autre vie, plus simple, une vie où il aurait un boulot et épouserait sa petite amie. Jackson habite à Harlem, sur la 99e rue. Il a 17 ans. Cette histoire se passe en 1948, et nous en devons témoignage à Gordon Parks. Il a suivi « Red » pendant quatre semaines pour le compte du magazine Life, et son reportage est paru dans le numéro daté du 1er novembre.

Gordon Parks, lui, n’est pas né à Harlem, ni même à New York, mais à Fort Scott, Kansas, à 216 km au sud de Topeka, le 30 novembre 1912. Il est le cadet de quinze enfants. Son père est fermier, il cultive maïs, betteraves, navets, pommes de terre, choux vert et tomates. On sait ça parce qu’il en a témoigné, Parks, en 1964, dans un roman s’inspirant librement de son enfance, The learning tree, et dont il fera un film cinq ans plus tard, et dans pas moins de quatre autobiographies (1).
Voilà pourquoi on sait aussi que chez les Parks, il y a des canards, des poules et même quelques cochons. Canards, poules, cochons, sans doute que ça amuse parfois les gosses, mais c’est peu et beaucoup de travail. La vie dans les années 1920 à Fort Scott est dure. Elle est dure parce qu’on y est pauvre. Elle est plus dure encore parce qu’on est noir. Si Gordon va à la seule école dont dispose Fort Scott, être noir lui interdit de participer aux activités sportives et extrascolaires. À onze ans, parce qu’il est noir, parce qu’ils savent qu’il ne sait pas nager, trois gamins blancs le poussent dans une rivière, et c’est pour eux sans conséquence.
Alors, un beau jour, il a 14 ans, et les canards, les poules et les cochons ne l’amusent plus. Il en a soupé des navets et des choux. Il en a sa claque des brimades sur le chemin de l’école. Il n’en peut plus du Kansas. Il a 14 ans, sa mère vient de mourir et il part. Toute la nuit, il veille auprès de son cercueil, et au petit matin il part pour le Minnesota, rejoindre sa sœur ainée. Il n’est dit nulle part que c’est au petit matin, et, suivant que l’on s’appuie sur l’une ou l’autre de ses autobiographies, il a 14 ou 17 ans quand sa mère meurt. Qu’importe, l’image est belle : gardons l’image.

Parce qu’il n’a rien, il n’a rien à perdre et tout est permis. Il a besoin d’argent, d’un travail. Au bordel, on recherche un pianiste et il apprend en jouant. Il apprend si bien que plus tard, il composera un concerto pour piano et orchestre, une symphonie, des musiques de film et un ballet. Pour l’heure, c’est encore presque un enfant, il vit d’expédients, et dort parfois dans la rue.
En 1929, on le retrouve employé dans le Gentlemen’s Club de Minneapolis, où il profite de l’accès qu’on lui laisse à la bibliothèque pour parfaire sa culture littéraire. Mais le krach de Wall Street survient, tous ces riches messieurs se retrouvent ruinés, et de club, il n’y a bientôt plus. Alors Parks part pour Chicago, où il travaille dans un asile de nuit.

En 1937, il est serveur dans le train de la North Coast Limited qui relie Chicago à Seattle, où il vit désormais. Il récupère les exemplaires de Life et de Vogue oubliés par les passagers sur les banquettes, et se passionne pour les reportages photographiques qui y sont publiés. Et puis un soir de janvier 1938, dans un cinéma, il voit un documentaire sur l’attaque d’une canonnière américaine par l’armée japonaise le 12 décembre 1937 aux abords de Nankin, en Chine. Norman Alley, le réalisateur, est présent dans la salle pour parler de son travail, après la projection. Pour Gordon Parks, c’est une révélation. Il comprend ce qu’il devinait déjà à la lecture de tant de numéros de Life et de Vogue, il sait maintenant le pouvoir des images : il décide de s’acheter un appareil photo. Il pousse la porte d’un prêteur sur gages, et, moyennant 12,50 $, repart avec un Voigtländer Brillant, un appareil bon marché en Bakélite à la mise au point aléatoire, mais doté d’une excellente optique (ailleurs, on lira que l’appareil a coûté sept dollars et cinquante cents, mais toujours c’est un Voigtländer).
Lorsqu’il fait développer son premier film, le type du labo est si enthousiaste qu’il lui donne quelques adresses qu’il pourrait démarcher. C’est ainsi qu’il commence sa carrière. Très vite repéré, il retourne vivre à Chicago et travaille en freelance comme photographe de mode. En parallèle, il réalise une série de photos sur le ghetto noir du South Side, qui lui vaut d’obtenir une bourse de la Farm Security Administration, un organisme chargé de venir en aide aux fermiers touchés par la grande dépression, dans le cadre du New Deal de Roosevelt. Mais si l’on se souvient encore aujourd’hui de la FSA, c’est grâce à son programme de documentation photographique, qui, de 1935 à 1944, emploie quelques-uns des plus grands photographes américains, et les images emblématiques de Parks, de Dorothea Lange ou de Walker Evans pour la FSA ont aujourd’hui valeur de chefs d’œuvres.
Et à quoi pense-t-il, Gordon Parks, quand il photographie ces fermiers du Middle West, qui n’ont plus ni poule, ni cochon, et plus rien à faire pousser, chassés de chez eux par la crise, la sécheresse et les tempêtes du dust ball qui ont détruit le peu qu’ils avaient ? Peut-être se souvient-il de Forst Scott, Kansas, de sa mère, et du garçon de 14, 16 ou 17 ans qui veilla son corps toute une nuit, avant de partir pour le Minnesota ?

En 1948, Gordon Parks vit à Harlem depuis quatre ans, et travaille pour Vogue et Glamour. Il se fait une spécialité de photographier ses modèles en mouvement, quand la mode est à la photo posée. Inlassablement, il photographie de belles et capricieuses jeunes femmes, tour à tour femmes fatales ou ingénues, en voilettes et fourrures, chapeaux et robes longues, de face ou de trois quarts, les yeux baissés ou fixant l’objectif, occupées à se repoudrer ou faisant mine de se retourner dans la rue. Elles s’appellent Suzy Parker, Dorian Leigh, Sophia Malgot, ou Janine Klein, élégantes inconséquentes pour lesquelles il a toujours une oreille indulgente.
Il continue en parallèle à réaliser des travaux plus personnels, et pour faire bonne mesure, écrit deux ouvrages techniques sur la photographie. C’est parce qu’il est fatigué des clichés de mode qu’il se décide à tenter sa chance auprès de Wilson Hicks, éditeur pour Life, en charge du pôle photos. Parks arrive sans rendez-vous, parvient à déjouer le barrage des secrétaires et se retrouve bientôt devant Hicks à qui il tend son porte-folio. Ce dernier à d’autres chats à fouetter, et c’est sans conviction qu’il accepte finalement de jeter un œil à son travail. Mais il aime ce qu’il voit, et demande au photographe ce sur quoi il a l’intention de travailler, et Parks, qui n’y avait pas pensé, répond qu’il veut faire un reportage sur la guerre des gangs à Harlem. Pour montrer aux gamins noirs la stupidité qu’il y a à se tuer les uns les autres, croit-il bon d’ajouter. Ah oui ? Fait l’éditeur, et on l’imagine lever les yeux au ciel. M’est avis qu’il serait plus simple de faire des boules de neige en enfer. Bref, il n’y croit pas trop, Wilson Hicks, néanmoins il offre à Gordon Parks 500 dollars, plus les frais, en échange d’un article. Ce sera le portrait de Leonard « Red » Jackson — « Red » parce qu’il est roux —, 17 ans, chef du gang des Midtowners. Parks n’est crédité que des photographies, mais le texte puise largement dans ses notes, et la publication lui vaudra un engagement définitif par le journal. Il y restera dix-sept ans, sans jamais cesser à côté de faire des photos de mode — et parfois, la robe Dior dans son objectif est du même rouge que le sang de l’homme assassiné qu’il a photographié le matin à Harlem. (2)

En 1948, il est le premier photographe noir à travailler pour Life. En 1969, sur les conseils de John Cassavetes, il devient le premier noir à écrire et réaliser un film produit par un studio hollywoodien. Les sentiers de la violence est l’adaptation de son premier roman, et pour faire bonne mesure, il en compose également la musique. Deux ans plus tard, il réalise Shaft, qui lance le genre Blaxploitation et impose à l’Amérique l’image d’un héros noir, détective solitaire et séducteur, qui vit à Harlem.
Harlem, il ne cessera d’y revenir, confrontant l’Amérique à ses contradictions. L’appareil photo est mon arme de prédilection, dit-il. Et à un militant des Black Panthers qui le prend à partie, il dira : tu portes un colt. 45 automatique, moi une focale de 35 millimètres : je suis convaincu que je possède l’arme la plus puissante. (3)

Harlem a la réputation d’être l’un des quartiers les plus pauvres de New York. La criminalité y est forte, vol à l’étalage, meurtres, trafic de drogues et prostitution sont monnaie courante. La violence, particulièrement à l’Est Harlem, a empiré à partir des années 80 avec l’apparition du crack. À Harlem, la première cause de décès pour les hommes noirs est l’homicide. Comme pour le Bronx, les gangsters à Harlem cultivent un lien fort avec le hip-hop, le rap et le RnB. Beaucoup de rappeurs ont fait partie de gangs. (4)

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Notes :
(1) A Choice of Weapons en 1967, To Smile in Autumn en 1979, Voices in the Mirror en 1990 et A Hungry Heart en 2005

(2) Cité par Deborah Willis : “I had been given assignments I had never expected to earn,” Parks said. “Some proved to be as different as silk and iron. Once, crime and fashion was served to me on the same day. The color of a Dior gown I photographed one afternoon turned out to be the same color as the blood of a murdered gang member I had photographed earlier that morning up in Harlem.”
http://lens.blogs.nytimes.com/2012/11/30/thefashionablemrparks/

(3) citation extraite du livre A hungry heart, cité par Sara Antonelli in Gordon Parks, une histoire américaine, Actes Sud, 2013

(4) d’après Wikipedia – Crime in Harlem : http://en.wikipedia.org/wiki/Crime_in_Harlem

Illustration : Shaft, photo prise sur un écran diffusant le film, retravaillée sous Lightroom.


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UN DIMANCHE MATIN À HARLEM — (No direction home)

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Babies and gin and church
And women and Sunday
All mixed with dimes and
Dollars and clean spittoons
And house rent to pay.’
Langston Hughes (Brass Spittoons)

Il est 10 h, dimanche matin, l’heure de la messe, et nous nous engouffrons un peu par hasard à la suite des fidèles habillés de pied en cap — les hommes en costumes, les femmes en robes et chapeaux à voilettes —, dans l’enceinte de la Mount Olivet Baptist Church. D’abord une synagogue, c’est un grand et large bâtiment, construit en 1907 par des émigrants juifs allemands, vendu en 1925 à la congrégation Mount Olivet, l’une des plus anciennes et des plus influentes congrégations noires, lorsque celle-ci vint s’installer à Harlem. On voit encore, en haut des quatre énormes piliers qui soutiennent l’édifice, et dans certains vitraux, l’étoile de David.
Bien sûr, si nous sommes venus là un dimanche matin, c’est dans l’idée d’assister à une messe, et nous avions méticuleusement étudiés les guides, les sites et les forums en ligne, relevant ici ou là quelques adresses, mais voilà, à déambuler dans Harlem, quittant la 125e rue pour nous perdre dans les quartiers résidentiels, admirant les brownstones, ces maisons alignées, toutes construites sur le même modèle, en grès rouge*, avec un escalier qui conduit depuis la rue à l’entrée principale, nous nous sommes perdus, et impossible alors de retrouver notre route. Sur Lenox avenue les croyants se rassemblent devant la Mount Olivet Baptist Church et nous nous joignons à eux, aspirant à partager ensemble un moment de ferveur sincère, redoutant le piège du folklore pour touristes — mais si touristes il y a, nous ne sommes comparativement pas nombreux, et c’est déjà ça. L’office dure trois heures et nous ne voyions rien passer. Les chants succèdent aux sermons, les musiciens se relayent, les annonces en tous genres destinées à la communauté alternent avec les prières. Et il y a la longue et envoutante psalmodie du révérend Lorenzo Robinson qui commence, chevrotant presque, façon Malraux, pour monter crescendo et finir dans un chant aux accents soul à la Sam Cooke, qui emporte toute l’assistance.

L’histoire du révérend mérite d’être racontée : né en 1942, et mort à 71 ans le 24 octobre 2013, Lorenzo Robinson, en plus de son ministère, travaillait depuis 1989 comme préposé dans les toilettes du très select club 21, un restaurant New-Yorkais fréquenté par les plus importants hommes d’affaires et les plus influents politiques que compte l’Amérique. Chaque jour Robinson prenait le train, deux ou trois journaux sous le bras qu’il lisait attentivement pendant son trajet, si bien qu’il était à même de discuter économie ou politique avec n’importe lequel de ses plus célèbres clients, qui appréciaient sa verve et son incroyable talent de conteur. En privé, il aimait raconter les échanges passionnés qu’il avait eus avec Nelson Mandela ou Ronald Reagan, évoquant aussi parfois ses rencontres avec Richard Nixon, Gérald Ford, Jimmy Carter ou Bill Clinton. Savaient-ils, ces gens-là, qui louaient l’intelligence et la pétillance de celui qui depuis 15 ans leur tendait une serviette propre pour essuyer leurs mains — comme son oncle Otis Cole avait fait avant lui, depuis les années quarante et jusqu’à sa mort en 1989, lui léguant en quelque sorte la place —, savaient-ils qu’il était aussi un pasteur respecté de sa communauté, capable d’enflammer une salle comme rarement un politique a pu le faire, et jamais sans doute avec autant de sincérité ?
La vie du révérend Lorenzo Robinson : une histoire américaine.

Plus tard, nos pas nous conduisent à nouveau jusqu’à la 125e rue. C’est sur la 125e rue, large avenue morne et triste, que se trouve l’Apollo Theatre. Le bâtiment en lui-même ne paie pas de mine, mais il vaut pour son histoire, intimement liée à l’Harlem Renaissance, un mouvement culturel afro-américain né dans les années 1920, qui périclitera lentement après la crise de 1929. En quelques années, à partir du début du XXe siècle, beaucoup de noirs, arrivant à New York et en butte au racisme se sont regroupés à Harlem. L’émergence d’une bourgeoisie noire dans le quartier de Sugar Hill participera activement à l’émancipation du mouvement Renaissance, dont se revendiqueront des artistes — peintres, écrivains ou musiciens —, et à tout le moins il faut lire Langston Hughes, le premier peut-être à avoir été puiser sa poésie aux sources du blues.

Sur la 125e rue, donc, l’Apollo Theater : « là où naissent les étoiles et se forgent les légendes ». À l’Apollo, depuis 1934, l’amateur night show, un soir par semaine, permet à des inconnus de tenter leur chance : Ella Fitzgerald, Billie Holiday ou Sarah Vaughn ; Sammy Davis Jr., Dionne Warwick et James Brown ; Gladys Night, Ronnie Spector, Jimi Hendrix ; Stevie Wonder, Marvin Gaye, les Jackson Five ou encore Lauryn Hill, tous ont débuté leur carrière ici.
Après avoir connu son apogée dans les années 60, la salle fermera pour quelques mois en 1976. L’amateur night est relancé en 1985, et l’Apollo est finalement racheté en 1991 par l’état de New York, qui en confie la gestion à l’Apollo Theater Foundation, une association à but non lucratif.

Dans les années 2000, une population financièrement aisée a investi Harlem, chassant les plus pauvres à l’extérieur de la ville. Les prix de l’immobilier se sont envolés, et l’arrivée d’enseignes prestigieuses sur la 125e rue, couplée à un nouveau mixage des communautés, a fait croire à ce que d’aucuns ont appelé une Nouvelle Renaissance. Dans un livre paru en 2004, 30 minutes à Harlem, Jean-Hubert Gaillot se fait l’écho de cette mutation. Mais la crise de 2007, comme avant elle, celle de 1929, fera fuir une partie des investisseurs, et la gentrification du quartier aura fait long feu. Selon une étude publiée en 2013, les habitants d’East Harlem considèrent la criminalité comme leur principal problème**. Dans le même temps, les statistiques montrent une augmentation de 17 % du nombre de crimes par rapport à l’année précédente.

Le long de la 125e rue, des stands sont disposés sur les trottoirs, qui proposent affiches, t-shirts et autres souvenirs. Élu en 2008, Barack Obama reste en 2012 un symbole pour la communauté noire, et de nombreux articles portant les slogans de sa campagne présidentielle sont toujours proposés à côté de ceux vantant le Harlem Renaissance.
Les modes passent, et Harlem reste Harlem.

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Notes :
* La « brown stone », d’où vient leur nom
** Étude réalisée par l’Union Settlement Association

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NEW YORK, UPPER WEST SIDE — (No direction home)

« Longtemps après le retour, le voyage dure encore ».
Christian Garcin

Notre hôtel est sur la West 77 th Street, à l’angle de Broadway, dans l’Upper West Side, à deux pas de Central Park. Il est 21 h, heure locale, samedi 11 août 2012. Trois heures plus tôt, nous débarquions à JFK International. Décollage aux aurores la veille de Montpellier — et trois heures de retard au départ de Roissy (mais Delta Airlines nous avait prévenus par téléphone le matin même), pourtant, le voyage est passé relativement vite. Si j’ai rapidement cessé de m’intéresser aux films assez médiocres diffusés sur l’écran fixé sur le siège devant moi, j’ai lu beaucoup, écrit un peu, et somnolé, rêvant par intermittence en écoutant Miles Davis — l’album In a silent way, un rituel à chaque voyage depuis Tokyo en 2007.
Après les douanes, l’attente de nos bagages jetés sur les interminables tapis roulants, il nous a fallu encore une bonne heure de métro avant d’arriver jusqu’ici. Notre chambre est petite, mais fonctionnelle, et la climatisation, sous la fenêtre bow window, est poussée au maximum. Il flotte dans la pièce comme un parfum d’Amérique.
Les valises posées, nous ressortons presque aussitôt nous balader. Au retour, nous nous arrêtons au Westside Market situé au pied de notre hôtel, un supermarché ouvert 24 h sur 24 h : fruits et légumes frais, viandes, boissons, plats à emporter, tout à profusion. Westside Market, trois magasins dans le quartier, à l’angle de la 110e rue et de Broadway, de la 97e et de la 98e, de la 76e et de la 77e, et un autre à Chelsea, sur la 7e avenue, entre la 14e et la 15e rue, propriétés de la famille Zoitas depuis le milieu des années soixante. L’histoire des Zoitas, c’est du storytelling pur jus, une histoire comme on aime les raconter ici, de ces légendes qui fondent le mythe américain. Le père, immigrant grec, a grandi dans une ferme à Ourpakia, un village de l’île de Lefkada, avant de débarquer aux États-Unis à la fin des années cinquante, pour gravir à la sueur de son front tous les échelons de l’échelle sociale. D’abord commis, il rachète en 1965 la boutique de son patron, pour se retrouver aujourd’hui à la tête de deux restaurants et d’une chaine de quatre supermarchés. Lorsque le premier devra fermer pour trois ans en 2004, pour cause de travaux, les habitants du quartier, effondrés, auraient multiplié les messages de soutien inscrits sur les palissades protégeant le chantier. L’histoire des Zoitas, une fable moderne qui dit l’Amérique, comme le coquillage ramassé sur la plage que l’on porte à l’oreille donne à entendre un océan rêvé.
Nous ressortons avec des BBQ ribs, des pommes chips (dirty mosquito BBQ chips et cracked peppers & sea salted chips) et une Budweiser pour moi, que nous ramenons dans notre chambre.
Nous dînons, L. prend une douche et je m’écroule d’épuisement sur le lit, après avoir vu Usain Bolt battre à Londres le record du monde du relais 4 x 100 mètres : 36 secondes et 84 centièmes, quand j’ai parcouru 6.181,28 km en un peu plus de 15 heures.


No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

Samedi 6 juillet 1985 — (No direction home)

I’m out here a thousand miles from my home
Walkin’ down a road other men have gone down
I’m seein’ your world of people and things
Your paupers and peasants and princes and kings
(Bob Dylan – Song to Woody)

Ça commence comme ça : le samedi 6 juillet 1985, en début d’après-midi, à bord d’un petit avion de ligne au-dessus des États-Unis. Il y a peu de passagers, personne à côté de moi, et pour la première fois de ma vie, j’ai conscience d’être seul. D’être absolument seul. Je ne me souviens plus de l’heure exacte. Je ne me souviens plus du nom de la compagnie ni du modèle de l’appareil, mais je me souviens du vertige qui me prend, regardant par le hublot, quand commence notre descente à l’approche de l’aéroport de Kansas City, Missouri — un vertige qui n’a rien à voir avec l’altitude.
C’est là, assis dans cet avion, dans un pays inconnu où l’on parle un anglais auquel je ne comprends rien — si étranger à mes oreilles que mes rudiments appris au collège semblent s’appliquer à une tout autre langue —, contemplant les plaines du Middle West qui s’étendent sous moi, par un après-midi rayonnant de l’été 1985, que je réalise désormais être seul. Seul, et libre.

Les adieux aux parents, c’était il y a presque une semaine, autant dire une éternité. J’avais quitté Paris en bus au petit matin pour Orléans, où nous étions une trentaine d’étudiants. Une semaine ensemble au cœur de l’été sur un campus déserté, ultime préparation avant l’immersion totale dans un pays étranger. Je me souviens des nuits blanches et des discussions enflammées, je me souviens écouter en boucle Marcia Baila des Rita Mitsouko et les deux premiers albums d’Étienne Daho, en qui nous voulions voir un grand frère. Nous sommes dehors, on a branché une sono et nous dansons. Il n’y a pas d’alcool, mais nous sommes ivres, ivres de fatigue et de liberté, comme au bord du vide, hésitant encore à sauter. Je tiens une fille par la main. Je ne me souviens plus de son nom, mais je sais que je ne la lâcherai pas avant New York. Je me souviens aujourd’hui du goût de ses baisers, de mes mains sous son pull. Je me souviens que ça n’est pas allé beaucoup plus loin. Je me souviens aussi qu’elle pleurait quand, quelques jours plus tard, sur un autre campus, à deux heures de Big Apple, nous nous sommes embrassés pour la dernière fois. Et un an plus tard, au même endroit, elle reviendra vers moi, affichant un sourire triste. Elle m’a attendu, elle dit, mais déjà elle sait que je l’ai oubliée. J’ai oublié nos promesses, j’ai oublié nos baisers, le goût de ses lèvres et les heures passées à écouter Daho dans le noir. J’ai oublié Orléans, j’ai oublié les huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, occupées à boire et à nous embrasser. J’ai oublié New York que nous avons traversé en bus, j’ai oublié nos adieux et cet autre aéroport où j’embarque seul. J’ai oublié à peu près tout de ma vie d’avant, rangé dans un coin les 17 années qui précèdent cet après-midi du samedi 6 juillet 1985. Et là, tandis que je m’avance dans les couloirs de l’aéroport, quand devant moi je vois une jeune fille et ses parents et le panneau qu’elle tient sur lequel est inscrit mon nom, je sais que je peux poser mon fardeau, effacer les blessures du passé, me réinventer auprès de ces inconnus qui m’attendent ; imaginer ma vie, renaître, pour être enfin moi-même.

Premier contact et premier choc culturel : si je serre la main de Bob, Angela et Angelina, je les embrasse sur les deux joues, mais ici, le baiser, on le garde plutôt pour l’intimité. Et je suis ce garçon qui débarque dans leurs vies, précédé des clichés que les Américains prêtent aux Français, alors elles se figent, gênées, moi je ne comprends pas bien ce qui se passe, voilà trois jours que je n’ai pas dormi, j’essaie vaguement de dire quelque chose de cohérent, il y a un moment de flottement, puis très vite Bob reprend les choses en main — comme il le fera toujours, quelle que soit la situation, dans les moments heureux comme dans les moments graves —, il me prend par l’épaule et nous voilà tous partis pour récupérer mes bagages.

Dans la voiture, sitôt quitté l’aéroport, le trajet est comme un éblouissement, c’est la première fois que je vois l’Amérique comme ça, en vrai, les highway, les voitures, les enseignes, les feux de signalisation. À la radio, les pubs se succèdent, le DJ lance un disque de Phil Collins, les S. à tour de rôle essaient de me parler, et l’on ne se comprend pas, mais je les fais rire avec mon accent, et c’est un début. Plus tard, lorsque Bob me présente à ses amis, il dira : voici mon nouveau fils.

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No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

No direction home : notes sur un projet

young americanHow does it feel
 To be on your own
 With no direction home ?
 (Bob Dylan - Like a rolling stone)

No direction home, ça peut se traduire de deux façons : sans foyer où revenir, et aussi sans indications de retour. À la fois homeless, et perdu loin de chez soi.

À 17 ans, je passais une année complète à Topeka, Kansas, aux États-Unis. Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où sur le globe, dans n’importe quel autre pays, n’importe quelle autre culture et n’importe quelle autre langue : le choc aurait été certainement le même, un ébranlement de toutes les certitudes, une ouverture en grand des portes sur le monde, tous les possibles soudain à portée de main.
Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où, mais pas à un autre moment : à 17 ans, j’étais une page vierge sur laquelle j’étais libre de tracer une carte, dessinant à grands traits les routes possibles de ma vie future — naïf peut-être, ignorant encore tout des chemins de traverse. Je plantais là, au cœur du Nouveau Monde, mon axis mundi, point de passage entre le réel et le rêvé, le lieu non pas idéal, mais où prit forme un idéal. Mon lieu totem d’où partaient toutes les pistes qui reliaient tous les points du globe, éternelle invitation au voyage.
Mais en y revenant, je me perdais sans cesse. À 17 ans, j’étais un brouillon sur lequel j’écrivais mes obsessions futures. J’avais tracé une carte, et oublié d’y inscrire mes points cardinaux : sans boussole, il me fallait tout reprendre, tout parcourir, citoyen du monde, en mouvement et sans domicile fixe, explorant de nouveaux lieux, repassant par des routes mille fois traversées, cherchant à faire sens, à épuiser le réel pour retrouver le chemin d’un rêve.

No direction home est le récit de ce voyage.

No direction home

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18 h 05, dimanche 27 octobre, quelque part au-dessus de la côte est des États-Unis, à bord du vol Iberia IB6274, Airbus A340 à destination de Madrid.

Après le petit déjeuner et le check out, nous laissons nos bagages en consigne à l’hôtel, et sortons faire un dernier tour dans la ville, dépensant les derniers dollars que nous avons encore en poche. De retour, en tout début d’après-midi, nous faisons une petite halte dans les salons qui jouxtent le lobby, le temps de jeter un œil à nos mails, puis c’est l’heure de partir, 10 minutes à pieds jusqu’au métro Clarke/Lake, puis 40 minutes jusqu’à l’aéroport. Le voyage, l’enregistrement, les douanes et les couloirs interminables nous conduisent jusqu’à l’heure du départ.

Par le hublot, je vois l’Amérique s’éloigner, qui n’est déjà plus qu’une bande de terre mangée par la mer, et je laisse derrière moi le soleil de Californie, les premiers jours chez P. à San José, je laisse la route et les motels, le désert aride du Nevada, l’Arizona, la chaleur du Nouveau-Mexique et le vent froid dans les rues de Chicago. Je laisse Bob et Angelina, Angela et Byron, je laisse Randy, je laisse John et je laisse tous ceux qui remontent du passé, je laisse New York et je laisse Phoenix, Los Angeles, Barstow et Topeka, je laisse Jason, je laisse Laurell, je laisse Shawn, Melody et Laura, le Grand Canyon et Acoma. J’écris avec ma plume trempée dans le sang de mes veines. Mon âme est balayée par des vents contraires. Je trace un sillon profond dans les terres, je suis de ce pays et je ne suis pas d’ici, je suis le vagabond, l’étranger, le juif errant. Je suis le maudit à genoux sous les portes d’Eden. Je suis un souvenir, un bus traversant les plaines du Kansas, un taxi à New York, un paysage qui s’estompe, un rêve qui passe par Duluth et Hibbing, qui va jusqu’à Pasadena, je suis un rocher à Big Sur, une ferme isolée en Californie, un oiseau au-dessus du Rio Grande. On m’a jeté un sort, je porte en moi une mojo hand, une prière dans un sac, une amulette fixée sur mon cœur qui me retient prisonnier du rêve qui m’a fait grandir. Je ne sais plus d’où je suis. Je rentre chez moi sans plus savoir où je vais. Je regarde derrière, et il n’y a plus rien. No direction home.

Une photo par jour : 217 — La côte Est depuis mon hublot
Fragments d’un voyage : USA, octobre 2013

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