UN DIMANCHE MATIN À HARLEM — (No direction home)

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Babies and gin and church
And women and Sunday
All mixed with dimes and
Dollars and clean spittoons
And house rent to pay.’
Langston Hughes (Brass Spittoons)

Il est 10 h, dimanche matin, l’heure de la messe, et nous nous engouffrons un peu par hasard à la suite des fidèles habillés de pied en cap — les hommes en costumes, les femmes en robes et chapeaux à voilettes —, dans l’enceinte de la Mount Olivet Baptist Church. D’abord une synagogue, c’est un grand et large bâtiment, construit en 1907 par des émigrants juifs allemands, vendu en 1925 à la congrégation Mount Olivet, l’une des plus anciennes et des plus influentes congrégations noires, lorsque celle-ci vint s’installer à Harlem. On voit encore, en haut des quatre énormes piliers qui soutiennent l’édifice, et dans certains vitraux, l’étoile de David.
Bien sûr, si nous sommes venus là un dimanche matin, c’est dans l’idée d’assister à une messe, et nous avions méticuleusement étudiés les guides, les sites et les forums en ligne, relevant ici ou là quelques adresses, mais voilà, à déambuler dans Harlem, quittant la 125e rue pour nous perdre dans les quartiers résidentiels, admirant les brownstones, ces maisons alignées, toutes construites sur le même modèle, en grès rouge*, avec un escalier qui conduit depuis la rue à l’entrée principale, nous nous sommes perdus, et impossible alors de retrouver notre route. Sur Lenox avenue les croyants se rassemblent devant la Mount Olivet Baptist Church et nous nous joignons à eux, aspirant à partager ensemble un moment de ferveur sincère, redoutant le piège du folklore pour touristes — mais si touristes il y a, nous ne sommes comparativement pas nombreux, et c’est déjà ça. L’office dure trois heures et nous ne voyions rien passer. Les chants succèdent aux sermons, les musiciens se relayent, les annonces en tous genres destinées à la communauté alternent avec les prières. Et il y a la longue et envoutante psalmodie du révérend Lorenzo Robinson qui commence, chevrotant presque, façon Malraux, pour monter crescendo et finir dans un chant aux accents soul à la Sam Cooke, qui emporte toute l’assistance.

L’histoire du révérend mérite d’être racontée : né en 1942, et mort à 71 ans le 24 octobre 2013, Lorenzo Robinson, en plus de son ministère, travaillait depuis 1989 comme préposé dans les toilettes du très select club 21, un restaurant New-Yorkais fréquenté par les plus importants hommes d’affaires et les plus influents politiques que compte l’Amérique. Chaque jour Robinson prenait le train, deux ou trois journaux sous le bras qu’il lisait attentivement pendant son trajet, si bien qu’il était à même de discuter économie ou politique avec n’importe lequel de ses plus célèbres clients, qui appréciaient sa verve et son incroyable talent de conteur. En privé, il aimait raconter les échanges passionnés qu’il avait eus avec Nelson Mandela ou Ronald Reagan, évoquant aussi parfois ses rencontres avec Richard Nixon, Gérald Ford, Jimmy Carter ou Bill Clinton. Savaient-ils, ces gens-là, qui louaient l’intelligence et la pétillance de celui qui depuis 15 ans leur tendait une serviette propre pour essuyer leurs mains — comme son oncle Otis Cole avait fait avant lui, depuis les années quarante et jusqu’à sa mort en 1989, lui léguant en quelque sorte la place —, savaient-ils qu’il était aussi un pasteur respecté de sa communauté, capable d’enflammer une salle comme rarement un politique a pu le faire, et jamais sans doute avec autant de sincérité ?
La vie du révérend Lorenzo Robinson : une histoire américaine.

Plus tard, nos pas nous conduisent à nouveau jusqu’à la 125e rue. C’est sur la 125e rue, large avenue morne et triste, que se trouve l’Apollo Theatre. Le bâtiment en lui-même ne paie pas de mine, mais il vaut pour son histoire, intimement liée à l’Harlem Renaissance, un mouvement culturel afro-américain né dans les années 1920, qui périclitera lentement après la crise de 1929. En quelques années, à partir du début du XXe siècle, beaucoup de noirs, arrivant à New York et en butte au racisme se sont regroupés à Harlem. L’émergence d’une bourgeoisie noire dans le quartier de Sugar Hill participera activement à l’émancipation du mouvement Renaissance, dont se revendiqueront des artistes — peintres, écrivains ou musiciens —, et à tout le moins il faut lire Langston Hughes, le premier peut-être à avoir été puiser sa poésie aux sources du blues.

Sur la 125e rue, donc, l’Apollo Theater : « là où naissent les étoiles et se forgent les légendes ». À l’Apollo, depuis 1934, l’amateur night show, un soir par semaine, permet à des inconnus de tenter leur chance : Ella Fitzgerald, Billie Holiday ou Sarah Vaughn ; Sammy Davis Jr., Dionne Warwick et James Brown ; Gladys Night, Ronnie Spector, Jimi Hendrix ; Stevie Wonder, Marvin Gaye, les Jackson Five ou encore Lauryn Hill, tous ont débuté leur carrière ici.
Après avoir connu son apogée dans les années 60, la salle fermera pour quelques mois en 1976. L’amateur night est relancé en 1985, et l’Apollo est finalement racheté en 1991 par l’état de New York, qui en confie la gestion à l’Apollo Theater Foundation, une association à but non lucratif.

Dans les années 2000, une population financièrement aisée a investi Harlem, chassant les plus pauvres à l’extérieur de la ville. Les prix de l’immobilier se sont envolés, et l’arrivée d’enseignes prestigieuses sur la 125e rue, couplée à un nouveau mixage des communautés, a fait croire à ce que d’aucuns ont appelé une Nouvelle Renaissance. Dans un livre paru en 2004, 30 minutes à Harlem, Jean-Hubert Gaillot se fait l’écho de cette mutation. Mais la crise de 2007, comme avant elle, celle de 1929, fera fuir une partie des investisseurs, et la gentrification du quartier aura fait long feu. Selon une étude publiée en 2013, les habitants d’East Harlem considèrent la criminalité comme leur principal problème**. Dans le même temps, les statistiques montrent une augmentation de 17 % du nombre de crimes par rapport à l’année précédente.

Le long de la 125e rue, des stands sont disposés sur les trottoirs, qui proposent affiches, t-shirts et autres souvenirs. Élu en 2008, Barack Obama reste en 2012 un symbole pour la communauté noire, et de nombreux articles portant les slogans de sa campagne présidentielle sont toujours proposés à côté de ceux vantant le Harlem Renaissance.
Les modes passent, et Harlem reste Harlem.

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Notes :
* La « brown stone », d’où vient leur nom
** Étude réalisée par l’Union Settlement Association

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No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

NEW YORK, UPPER WEST SIDE — (No direction home)

« Longtemps après le retour, le voyage dure encore ».
Christian Garcin

Notre hôtel est sur la West 77 th Street, à l’angle de Broadway, dans l’Upper West Side, à deux pas de Central Park. Il est 21 h, heure locale, samedi 11 août 2012. Trois heures plus tôt, nous débarquions à JFK International. Décollage aux aurores la veille de Montpellier — et trois heures de retard au départ de Roissy (mais Delta Airlines nous avait prévenus par téléphone le matin même), pourtant, le voyage est passé relativement vite. Si j’ai rapidement cessé de m’intéresser aux films assez médiocres diffusés sur l’écran fixé sur le siège devant moi, j’ai lu beaucoup, écrit un peu, et somnolé, rêvant par intermittence en écoutant Miles Davis — l’album In a silent way, un rituel à chaque voyage depuis Tokyo en 2007.
Après les douanes, l’attente de nos bagages jetés sur les interminables tapis roulants, il nous a fallu encore une bonne heure de métro avant d’arriver jusqu’ici. Notre chambre est petite, mais fonctionnelle, et la climatisation, sous la fenêtre bow window, est poussée au maximum. Il flotte dans la pièce comme un parfum d’Amérique.
Les valises posées, nous ressortons presque aussitôt nous balader. Au retour, nous nous arrêtons au Westside Market situé au pied de notre hôtel, un supermarché ouvert 24 h sur 24 h : fruits et légumes frais, viandes, boissons, plats à emporter, tout à profusion. Westside Market, trois magasins dans le quartier, à l’angle de la 110e rue et de Broadway, de la 97e et de la 98e, de la 76e et de la 77e, et un autre à Chelsea, sur la 7e avenue, entre la 14e et la 15e rue, propriétés de la famille Zoitas depuis le milieu des années soixante. L’histoire des Zoitas, c’est du storytelling pur jus, une histoire comme on aime les raconter ici, de ces légendes qui fondent le mythe américain. Le père, immigrant grec, a grandi dans une ferme à Ourpakia, un village de l’île de Lefkada, avant de débarquer aux États-Unis à la fin des années cinquante, pour gravir à la sueur de son front tous les échelons de l’échelle sociale. D’abord commis, il rachète en 1965 la boutique de son patron, pour se retrouver aujourd’hui à la tête de deux restaurants et d’une chaine de quatre supermarchés. Lorsque le premier devra fermer pour trois ans en 2004, pour cause de travaux, les habitants du quartier, effondrés, auraient multiplié les messages de soutien inscrits sur les palissades protégeant le chantier. L’histoire des Zoitas, une fable moderne qui dit l’Amérique, comme le coquillage ramassé sur la plage que l’on porte à l’oreille donne à entendre un océan rêvé.
Nous ressortons avec des BBQ ribs, des pommes chips (dirty mosquito BBQ chips et cracked peppers & sea salted chips) et une Budweiser pour moi, que nous ramenons dans notre chambre.
Nous dînons, L. prend une douche et je m’écroule d’épuisement sur le lit, après avoir vu Usain Bolt battre à Londres le record du monde du relais 4 x 100 mètres : 36 secondes et 84 centièmes, quand j’ai parcouru 6.181,28 km en un peu plus de 15 heures.


No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

Samedi 6 juillet 1985 — (No direction home)

I’m out here a thousand miles from my home
Walkin’ down a road other men have gone down
I’m seein’ your world of people and things
Your paupers and peasants and princes and kings
(Bob Dylan – Song to Woody)

Ça commence comme ça : le samedi 6 juillet 1985, en début d’après-midi, à bord d’un petit avion de ligne au-dessus des États-Unis. Il y a peu de passagers, personne à côté de moi, et pour la première fois de ma vie, j’ai conscience d’être seul. D’être absolument seul. Je ne me souviens plus de l’heure exacte. Je ne me souviens plus du nom de la compagnie ni du modèle de l’appareil, mais je me souviens du vertige qui me prend, regardant par le hublot, quand commence notre descente à l’approche de l’aéroport de Kansas City, Missouri — un vertige qui n’a rien à voir avec l’altitude.
C’est là, assis dans cet avion, dans un pays inconnu où l’on parle un anglais auquel je ne comprends rien — si étranger à mes oreilles que mes rudiments appris au collège semblent s’appliquer à une tout autre langue —, contemplant les plaines du Middle West qui s’étendent sous moi, par un après-midi rayonnant de l’été 1985, que je réalise désormais être seul. Seul, et libre.

Les adieux aux parents, c’était il y a presque une semaine, autant dire une éternité. J’avais quitté Paris en bus au petit matin pour Orléans, où nous étions une trentaine d’étudiants. Une semaine ensemble au cœur de l’été sur un campus déserté, ultime préparation avant l’immersion totale dans un pays étranger. Je me souviens des nuits blanches et des discussions enflammées, je me souviens écouter en boucle Marcia Baila des Rita Mitsouko et les deux premiers albums d’Étienne Daho, en qui nous voulions voir un grand frère. Nous sommes dehors, on a branché une sono et nous dansons. Il n’y a pas d’alcool, mais nous sommes ivres, ivres de fatigue et de liberté, comme au bord du vide, hésitant encore à sauter. Je tiens une fille par la main. Je ne me souviens plus de son nom, mais je sais que je ne la lâcherai pas avant New York. Je me souviens aujourd’hui du goût de ses baisers, de mes mains sous son pull. Je me souviens que ça n’est pas allé beaucoup plus loin. Je me souviens aussi qu’elle pleurait quand, quelques jours plus tard, sur un autre campus, à deux heures de Big Apple, nous nous sommes embrassés pour la dernière fois. Et un an plus tard, au même endroit, elle reviendra vers moi, affichant un sourire triste. Elle m’a attendu, elle dit, mais déjà elle sait que je l’ai oubliée. J’ai oublié nos promesses, j’ai oublié nos baisers, le goût de ses lèvres et les heures passées à écouter Daho dans le noir. J’ai oublié Orléans, j’ai oublié les huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, occupées à boire et à nous embrasser. J’ai oublié New York que nous avons traversé en bus, j’ai oublié nos adieux et cet autre aéroport où j’embarque seul. J’ai oublié à peu près tout de ma vie d’avant, rangé dans un coin les 17 années qui précèdent cet après-midi du samedi 6 juillet 1985. Et là, tandis que je m’avance dans les couloirs de l’aéroport, quand devant moi je vois une jeune fille et ses parents et le panneau qu’elle tient sur lequel est inscrit mon nom, je sais que je peux poser mon fardeau, effacer les blessures du passé, me réinventer auprès de ces inconnus qui m’attendent ; imaginer ma vie, renaître, pour être enfin moi-même.

Premier contact et premier choc culturel : si je serre la main de Bob, Angela et Angelina, je les embrasse sur les deux joues, mais ici, le baiser, on le garde plutôt pour l’intimité. Et je suis ce garçon qui débarque dans leurs vies, précédé des clichés que les Américains prêtent aux Français, alors elles se figent, gênées, moi je ne comprends pas bien ce qui se passe, voilà trois jours que je n’ai pas dormi, j’essaie vaguement de dire quelque chose de cohérent, il y a un moment de flottement, puis très vite Bob reprend les choses en main — comme il le fera toujours, quelle que soit la situation, dans les moments heureux comme dans les moments graves —, il me prend par l’épaule et nous voilà tous partis pour récupérer mes bagages.

Dans la voiture, sitôt quitté l’aéroport, le trajet est comme un éblouissement, c’est la première fois que je vois l’Amérique comme ça, en vrai, les highway, les voitures, les enseignes, les feux de signalisation. À la radio, les pubs se succèdent, le DJ lance un disque de Phil Collins, les S. à tour de rôle essaient de me parler, et l’on ne se comprend pas, mais je les fais rire avec mon accent, et c’est un début. Plus tard, lorsque Bob me présente à ses amis, il dira : voici mon nouveau fils.

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