anticipation (mais pas trop) | tout un été d’écriture

NORD
Depuis le centre-ville, on doit rouler une dizaine de kilomètres en direction du nord, passer la rivière Kaw. Il faut tourner enfin dans Menninger road, éviter les nids de poule, pour rejoindre le cimetière de Rochester. Le cimetière surplombe la vallée au pied de laquelle coule la rivière. Un havre de paix, propice au recueillement et à la méditation. L’un des aspects les plus séduisants de Rochester est l’abondance d’arbres : cèdres rouges, saules et peupliers, ormes, noyers, chênes. Mais dès l’automne, lorsque les arbres perdent leur feuillage, et lorsque tombe le soir, les ombres des branches nues projetées sur les tombes font ressurgir les peurs enfouies, et gare au fantôme de la femme Albinos !

SUD
Au petit matin, il est sorti dans le froid sec s’asseoir sur le porche de la maison de son ami Cody. Le ciel était bleu. Il s’est assis pour fumer une cigarette. Ils venaient de faire l’amour. Elle l’a rejoint dehors, s’est blottie dans ses bras. Elle pleurait doucement. Ces larmes l’émouvaient, mais elles le rendaient fort aussi. Bientôt, elle frissonna et sans un mot, se leva et regagna la maison. Il resta encore un long moment seul sur le porche, à fixer le ciel. Ce moment était bien.

EST
Nous avons fait le tour de l’église, nous nous sommes assis au milieu du cimetière, avons attendus en vain : rien. Cette histoire ne valait pas grand-chose. Enfin, je voulais bien reconnaître avoir eu un petit frisson d’excitation et de peur mêlée en arrivant, en voyant l’ombre menaçante des ruines de la sulfureuse église se découper dans le jour déclinant. Mais maintenant, à part le froid qui montait du sol et qui me gelait les os, aucun picotement le long de mon échine. Je finis ma bière et proposais à Jason de rentrer. Nous rejoignîmes la route. Je regardais la voiture, à une centaine de mètres sur la droite, tournée vers l’ouest. « On s’était pas garé de l’autre côté, et dans l’autre sens ? »
Jason restait interdit. « Putain, mec ! Filons ! »
Nous courûmes à la voiture et partîmes sur les chapeaux de roues.

OUEST
Floyd Robbins a un ranch, à mi-chemin entre Rossville et Silver Lake. Nous y étions encore l’été dernier. Mais maintenant, c’est fini, nous n’irons plus y passer les dimanches en famille. À l’intérieur, Elvis dodeline toujours de la tête, mais plus personne ne le regarde et ne s’en amuse. La femme de Floyd est assise dans son fauteuil, les yeux dans le vide. Floyd est toujours le même type bonhomme, mais il n’a plus le temps pour les glaces maison ou les parties de pêche. Il doit s’occuper d’elle à plein temps. Ceux qui la connaissent bien disent qu’elle a toujours été discrète, et ils n’ont rien vu venir. Floyd lui a fini par se rendre compte que quelque chose clochait. Le diagnostic fut sans appel : alzheimer.


Tout un été d’écriture #35. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

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