juste avant, tout juste

Enfant je descends, à 15 ans, à 30 ans je descends encore les trois mêmes marches qui mènent à la cave. Dans le noir je descends l’escalier, les trois marches, les morceaux de verre sur le sol de terre battue craquent sous mes semelles, mes yeux s’habituent à la pénombre, le mur de pierre, humide — l’humidité je la sens qui rampe jusqu’à moi, je la sens sur mes vêtements, sur ma peau, je la sens même en moi, les yeux pleurent, le nez coule, l’allergie, après les maux de tête, crise d’asthme souffle court inhalateur, je sais —, je descends quand même, la cave condamnée, interdite, j’y vais quand même, derrière la vieille porte en bois les marches sont glissantes, humides et noires, à 30 ans je descends les trois marches et l’escalier est refait, trois marches parfaitement lisses et propres, et le sol pareil, en béton lisse, le beau et grand tapis posé dessus, les meubles, anciens mais restaurés, cirés, parfaitement fonctionnels, ont remplacé les vieux placards vermoulus, les portes tordues, les plaques de verre et les planches moisies, je descends les trois marches, je dois me pencher pour ne pas me cogner à la voute du plafond de la cave, à 15 ans la voute m’enveloppe je descends dans le noir je devine les formes des objets abandonnés par d’autres avant nous, les meubles les portes éventrées les gonds qui ont cédé, l’humidité qui suinte, la moisissure fine pellicule noire qui glisse sur la pulpe des doigts l’humidité partout, les murs détrempés, la vieille pierre qui brille dans le noir sauf là où sont les toiles d’araignées, devant le passage, comme une tenture patiemment tissée pour en protéger l’accès, à 30 ans le passage est muré les araignées sont parties mais le mur en porte encore trace, trois marches, parfois j’ai une lampe de poche parfois non parfois les piles me jouent des tours la lumière va et vient je me cogne les formes floues les meubles oubliés le verre craque sous mes pieds les toiles d’araignées s’accrochent à mes cheveux je descends les trois marches je me penche pour passer sous la voute la lumière douce du plafonnier l’araignée tend un fil depuis la lampe je souffle et l’araignée tombe court sur le tapis je l’écrase du talon par réflexe le mur de pierre nettoyé restauré ne cache plus rien le passage est fermé bétonné caché derrière une armoire épaisse en bois massif, mais derrière ?


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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2 réflexions sur “juste avant, tout juste

  1. Mais que va t on chercher dans les tréfonds des maisons, arches en pierre, caves à charbon, dans les odeurs de moisissures et d’eau croupie ? Boîtes à souvenirs et à frayeurs ?

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