compter jusqu’à cinq (rêves)

« L’univers est dans la nuit ! » Gérard de Nerval

Au début de l’année 1991, j’entrepris de noter mes rêves, et ainsi je notais, 1, le 29 janvier, avoir rêvé que K. est enceinte : nous vivons dans une grande pièce blanche, totalement vide sauf pour le lit et une bibliothèque où je cherche désespérément un exemplaire de Manon Lescaut dont j’ai impérativement besoin pour mon travail, et comme je suis maintenant en retard, je rate mon bus et je cours dans la ville, à bout de souffle ; le soir, dans le noir, serrant K. dans mes bras, je sens sous ma main son ventre distendu, vide : l’enfant est couché, à côté, mais je ne le vois pas, je me réveille doucement, et puis plus rien jusqu’au mercredi 1er mai, ou, 2, je rêve un film surréaliste réalisé par George Bataille, un long voyage en voiture à travers la campagne, images très pâles qui se superposent et défilent à toute vitesse sur le paysage, et toujours il y a une chèvre qui apparaît, la clé qui enferme toutes les merveilles, le sens caché symbolique que je cherche encore 20 jours plus tard quand, 3, je rêve que je suis avec K. et une autre personne dans une chambre au premier étage d’un motel, au moment de nous suicider ; une détonation, l’inconnue s’écroule, ma chemise blanche est tâchée de sang et d’éclats de cervelle, mais cela ne me gêne pas, ne m’effraie même pas : « en détruisant le cerveau, on ouvre grand les portes de l’au-delà, on fait voler les barrières en éclat » je dis, et je me réveille aussitôt. 4, quelques jours plus tard, je suis quelque part en Irak, en pleine guerre du Golfe (la première), dans un hangar en compagnie de quelques autres, nous jouons aux cartes, vêtus de tenues de combat, quelqu’un pousse un enfant vers nous, je me lève et je sors, et dehors le ciel est en feu, tout est gris et orange, tout près décolle un mirage 2000 qui presque immédiatement prend feu et s’écrase ; le pilote surgit au milieu des débris de la carcasse, ses bottes sont en feu, il s’avance vers moi et il me dit : « c’est la fin du monde », et c’est pour moi un soulagement. Un an plus tard, mais je n’ai pas noté la date, je rêve, 5, du Christ qui tombe du ciel, les bras ouverts en croix : il tombe et sa chute est sans fin.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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2 réflexions sur “compter jusqu’à cinq (rêves)

  1. J’ai lu quelques uns de vos textes, pas beaucoup certes et je compte bien en lire plus. Au début, je ne savais vraiment pas quoi en dire. J’aimais, certes, mais je n’arrivais pas à comprendre pourquoi. L’écriture n’est pas percutante. Elle ne prend pas soudainement et violemment aux tripes. Non, au contraire. Et j’ai compris: votre écriture est là, simplement, elle coule d’une manière tellement fluide qu’elle n’a pas besoin de s’imposer. Vos textes en somme emportent le lecteur un peu comme un léger courant dont on ne se rendrait pas forcément compte mais qui serait malgré tout là. Ce texte en particulier m’a beaucoup plu. La succession des rêves, l’énumération si… naturelle, l’impression de continuité et même cette chute qui donne à l’ensemble une tonalité fantastique et prophétique, le tout sans paraître forcé, comme si on s’y attendait depuis la première ligne alors qu’en vérité, on ne s’attendait absolument pas à ça; tous ces éléments font de ce court texte à priori sans prétention quelque chose de presque magique.

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