l’instant vaudou

Sans titre

Un coup violent porté au foie, et c’est le réveil brusque. Assis dans le lit, tout est calme sauf ma respiration. Dans le rêve ils sont quatre ou cinq autour de lui, deux pour le tenir, les autres qui cognent à tour de rôle. Des coups, il en a déjà pris plusieurs, vu comme il se tient. Du sang coule sur son visage, sombre, épais ; il a les cheveux poisseux, la bouche entrouverte, pas même sûr qu’il sente encore les coups. Le dernier, dans le foie, oui. S’il était ko, ce coup-là le réveille pour de bon, quand lui aurait préféré continuer à glisser doucement vers le noir.

Je l’ai senti le coup, le réveil brusque et pas possible de dormir après ça. Mais ça finit par passer. Tout passe. Les mauvais rêves comme le reste. Rien qui dure ici bas.

La photo prise presque au hasard capture l’instant vaudou, c’est comme un rêve aussi, le dérèglement des sens, la ligne entre les lignes, la folie cachée derrière les visages calmes. La fille possédée par un démon qu’elle est seule à voir, les yeux révulsés, et lui, plongé dans la béatitude, tous les deux ensemble pourtant, arrivés ensemble et ils repartiront ensemble, et la seconde d’après la photo, tout sera comme avant, les apparences seront sauves : ils échangeront un sourire, un baiser, sans s’être rendu compte de rien, sans même avoir senti sur leur visage le voile de la folie. L’instant est passé, trop vite pour que personne ne s’en rende compte. Rien qui dure ici bas.

Le corps, lui, n’oublie pas. Les rêves sont là pour ça, ils sont les souvenirs de nos arrachements mystiques.


Photo : Montpellier, septembre 2015

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distensions du temps

Le café chaud, la tasse frôle à peine mes lèvres que l’odeur m’envahit déjà, elle adresse les signaux d’usage à mon cerveau engourdi, malade de la nuit passée, ça clignote orange là-dedans, il y a des sas qui s’ouvrent à grand bruit, je sens l’écho de portes lourdes qui se referment, le bourdonnement des neurones mis sous tension, le bouton MARCHE FORCÉE s’enfonce et ça claque et ça déchire à l’intérieur, ça s’agite derrière les yeux vitreux, c’est comme une lampe qui chauffe, voilà, j’aimerais que ce soit ça, un vieil amplificateur à lampes, mon cerveau, une machine ancienne mais bien huilée, du solide, une valeur sûre, mais chaque matin c’est plus dur, les lampes grésillent et sautent et il n’y a plus d’ampoules de rechange, modèle définitivement périmé, depuis longtemps au rebut, c’est presque un miracle que celui-là tourne toujours, ça chauffe par contre, ça oui, ça chauffe et l’allumage est de plus en plus lent, la mise en veille aussi, cela dit, comme un vieil ordinateur qui fait ses mises à jour, mais il n’y a plus rien à mettre à jour, sinon l’inventaire des cellules mortes et la consigne des rêves de la nuit passée, déjà presque oubliés, dûment enregistrés pourtant dans l’inconscient, qui ressortiront sans prévenir comme un retour d’acide, same player shoot again, des ombres qui passent, là, sous mes paupières qui peinent à s’ouvrir, des images fortes qui me secouent encore et je les touche du bout des doigts, mais c’est fugace, elles glissent furtives et leur sens m’échappe définitivement. C’est l’ordinateur central qui se charge de l’archivage sans que j’en sache rien, le résultat inscrit méthodiquement dans ma boite noire qu’on retrouvera peut-être quand tout sera fini, les parois encrassées du café déposé, le café chaud qui coule enfin dans ma gorge, cette première gorgée qui me brûle le palais, mais au moins, voilà : je sais que je suis en vie.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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compter jusqu’à cinq (rêves)

« L’univers est dans la nuit ! » Gérard de Nerval

Au début de l’année 1991, j’entrepris de noter mes rêves, et ainsi je notais, 1, le 29 janvier, avoir rêvé que K. est enceinte : nous vivons dans une grande pièce blanche, totalement vide sauf pour le lit et une bibliothèque où je cherche désespérément un exemplaire de Manon Lescaut dont j’ai impérativement besoin pour mon travail, et comme je suis maintenant en retard, je rate mon bus et je cours dans la ville, à bout de souffle ; le soir, dans le noir, serrant K. dans mes bras, je sens sous ma main son ventre distendu, vide : l’enfant est couché, à côté, mais je ne le vois pas, je me réveille doucement, et puis plus rien jusqu’au mercredi 1er mai, ou, 2, je rêve un film surréaliste réalisé par George Bataille, un long voyage en voiture à travers la campagne, images très pâles qui se superposent et défilent à toute vitesse sur le paysage, et toujours il y a une chèvre qui apparaît, la clé qui enferme toutes les merveilles, le sens caché symbolique que je cherche encore 20 jours plus tard quand, 3, je rêve que je suis avec K. et une autre personne dans une chambre au premier étage d’un motel, au moment de nous suicider ; une détonation, l’inconnue s’écroule, ma chemise blanche est tâchée de sang et d’éclats de cervelle, mais cela ne me gêne pas, ne m’effraie même pas : « en détruisant le cerveau, on ouvre grand les portes de l’au-delà, on fait voler les barrières en éclat » je dis, et je me réveille aussitôt. 4, quelques jours plus tard, je suis quelque part en Irak, en pleine guerre du Golfe (la première), dans un hangar en compagnie de quelques autres, nous jouons aux cartes, vêtus de tenues de combat, quelqu’un pousse un enfant vers nous, je me lève et je sors, et dehors le ciel est en feu, tout est gris et orange, tout près décolle un mirage 2000 qui presque immédiatement prend feu et s’écrase ; le pilote surgit au milieu des débris de la carcasse, ses bottes sont en feu, il s’avance vers moi et il me dit : « c’est la fin du monde », et c’est pour moi un soulagement. Un an plus tard, mais je n’ai pas noté la date, je rêve, 5, du Christ qui tombe du ciel, les bras ouverts en croix : il tombe et sa chute est sans fin.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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