« Entrer dans des maisons inconnues »

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J’avais roulé des heures à des vitesses excessives sur des routes désertes, comme en transe, et j’avais failli ne pas voir la station-service plongée dans le noir alors que je passai devant. Je conduisis encore un ou deux kilomètres, par pur réflexe, avant de faire demi-tour. Seuls mes nerfs paraissaient fonctionner, sous l’effet de la caféine ingurgitée à haute dose toute la journée. Je me garai à l’arrière, à l’orée du bois, craignant d’être repéré depuis la route. Mais j’avais suffisamment brouillé les pistes, et roulé si longtemps qu’il semblait impossible que mes poursuivants me retrouvent.
Un chat passa mollement devant les pompes à essence dont l’accès était fermé par une lourde chaine métallique. Un panneau, fixé dessus, indiquait que les pompes étaient vides. Il était gras, le chat, ce qui signifiait que le lieu était toujours habité, ou qu’il était infesté de rats. Mais si des gens habitaient ici, alors c’est qu’ils se terraient comme des rats : alentour, la végétation commençait de tout envahir ; le bitume, craquelé, faisait place aux herbes folles. Un silence de mort pesait sur tout.
Je me collai au carreau sale de la porte vitrée. Une lueur éclairait faiblement la salle, qui venait de la vitrine réfrigérée à l’effigie d’une marque de bière. La porte n’était pas verrouillée. Près du comptoir en aggloméré recouvert d’une fine couche de poussière, les journaux semblaient dater du début des évènements ; dans la pénombre, je n’arrivais pas à lire précisément les titres et les dates. Le tiroir-caisse, ouvert, avait été vidé, sauf pour quelques pièces de 2 et 5 cents. Je fis rapidement le tour. Je pris un pack de bière dans la vitrine et un paquet de gâteaux secs dans les rayonnages, et me dirigeai vers l’arrière-boutique. Le sol carrelé était sale, avec des traces brunes, ici et là. Du café ou du sang, me suis-je dit. Il faisait trop sombre pour savoir. À gauche, les toilettes, un placard (un aspirateur, un balai et un seau — bleu ou rouge, je n’aurais su le dire —, à moitié vide, où moisissait une serpillère humide), et à droite un escalier à angle droit. La chasse d’eau des toilettes ne fonctionnait plus. À l’étage, une seule pièce. La porte était entrouverte, et je me glissai à l’intérieur. La fenêtre donnait sur l’arrière, aucune lumière ne rentrait. Je tâtonnai dans l’obscurité jusqu’à trouver un fauteuil dans l’angle qui faisait face à la porte. Ensuite, je mangeai les gâteaux, et bus méthodiquement les bières. Peu à peu, mes yeux s’habituèrent à la pénombre. À côté du fauteuil, il y avait une commode. Un tableau, fixé de guingois, était accroché au-dessus. Le tiroir haut du meuble était resté ouvert. De là où j’étais, je n’arrivais pas à distinguer ce que représentait la toile. Je me penchai pour mieux voir. On aurait dit une scène de guerre ou de chasse. À côté de la porte, il y avait un matelas posé au sol. Le sol, du même carrelage qu’au rez-de-chaussée, était également sale. Les mêmes tâches brunâtres, plus larges et plus épaisses, peut-être, allaient jusqu’au matelas. Le matelas pouvait être bleu clair ou gris. Les coins étaient rongés. De petites touffes de laines en sortaient. Dans l’angle près du mur, il y avait une forme couchée en boule sous une couverture. On dit en chien de fusil, mais l’image qui m’est venue immédiatement, c’est celle d’un chien crevé. La forme, cependant, était vaguement humaine. La forme ne bougeait pas. J’ouvris la dernière bière, le pschitt du gaz libéré résonna dans la chambre. La forme ne bougea pas. Hormis le fauteuil, la commode, le cadre de guingois représentant une scène de mort et le matelas posé par terre, la pièce était vide.
Je ne crois pas avoir dormi, cette nuit-là. Pourtant, quand le jour fit mine de se lever, je me sentis reposé. La nuit, de toute façon, ne pouvait pas ne pas finir. Le jour se leva, un jour pâle, sans soleil. Je commençai à mieux apprécier ce qui m’entourait. Le tableau, au-dessus de la commode, était un puzzle qu’on avait encadré. Ce que j’avais pris pour une bataille était la représentation d’une foule en liesse, une fête foraine. Certains morceaux du puzzle menaçaient de se détacher. Les murs étaient recouverts d’un papier blanc texturé qui se décollait par endroit. Le carrelage blanc présentait des motifs géométriques. La lumière, à travers les jalousies des volets, gagna lentement la pièce jusqu’à toucher le matelas. La forme couchée sur le matelas ne bougeait toujours pas.
Quand le jour fut complètement levé, la forme bougea enfin. « Salut ! », je fis, quand elle se tourna vers moi, juste avant qu’elle ne crie.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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6 réflexions sur “« Entrer dans des maisons inconnues »

  1. Bonjour
    je ne m’attendais pas à cette « fin ». Ton texte est magnifiquement bien tourné et la photographie qui l’accompagne colle parfaitement.
    D’abord, avant de lire le texte et en voyant ta photographie je me suis dit ; CA … c’est du Stephen King ! 😀 , le texte, l’est aussi 😀
    Bravo et merci

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