Je n’ai jamais pensé ta voix

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Je n’ai jamais pensé ta voix avant de la réentendre il y a quelques semaines, quand tu m’as envoyé le lien vers le podcast de ton émission, qui passait autrefois sur une radio de Santa Fe, tôt le dimanche matin. Je pensais quoi, de toi, avant ? Je pensais à ton visage, à ta bouche, à tes belles dents blanches ; à tes yeux, peut-être. Je pensais à ton odeur, je crois : j’aurais voulu me perdre dans ton odeur. Je pensais à ta taille (une bonne tête de plus que moi), je pensais souvent à ton sourire. Je pensais à nos discussions à bâtons rompus sur les poètes français, sur Patti Smith et sur Jim Morrison ; je repensais à tes mots, mais étrangement pas à ta voix.

I was wild then, j’étais un peu sauvage à l’époque, tu m’écrivis un jour. Tu étais douce ce soir-là. Nous étions tous les deux seuls dans ta chambre, assis sur ton lit. Les autres nous attendaient en bas. La nuit tombait, l’obscurité gagnait la pièce. La seule lumière venait de la porte restée entre-ouverte, un rectangle brisé qui nous frôlait les pieds. Par jeu, tu me proposas de m’allonger à tes côtés sur le waterbed. Dans le noir, dans les remous du lit, tu as pris ma main et tu as chuchoté à mon oreille des vers de Rimbaud en anglais que tu connaissais par cœur.
Depuis le couloir, des voix nous appelaient. Les voix haut-perchées des filles, et les voix rauques des garçons. Mais toi, tu avais la voix suave de l’Amérique des grands espaces, la voix douce qui impose le silence, celle qui accompagne jusqu’aux premières heures du jour ; une voix de pluie et de grêle, la voix des premières neiges, une voix de sable mêlé au vent, une voix de cendre, un bruissement d’ailes, la voix bleue des nuits de pleine lune. La voix qui annonce le prochain disque dans le grésillement du poste de radio, la voix qui en une phrase brosse une histoire, la voix qui berce les conducteurs, passé minuit, sur les premiers accords d’une guitare blues, juste avant que le chanteur ne pose sa voix à lui.
Ce soir-là, cette voix ne parlait que pour moi.

En t’écoutant à la radio l’autre jour, ta voix m’est revenue, et avec elle, ton visage et ton sourire ; avec elle, ton odeur. J’ai fermé les yeux et j’étais sur une route, roulant sans fin pour te retrouver, le doigt sur le tuner de l’autoradio pour ne pas cesser de t’entendre. Et la nuit m’emportait.


Photo : exposition Beat Generation, Centre Pompidou Paris, août 2016.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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4 réflexions sur “Je n’ai jamais pensé ta voix

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