Les peurs

Le réveil sonne, à peine une vibration, mais c’est comme un déchirement qui nous vrille le cerveau et nous jette hors du lit, on se lève machinalement, pas encore revenu des angoisses de la nuit ; on se cogne aux murs, la poignée de la porte de la chambre, on ne la trouve pas tout de suite, de même que le bouton de la lumière de la salle de bain ; on tâtonne dans le noir, les doigts glissent sur le carrelage froid, on trouve l’interrupteur, finalement, mais pas exactement là on l’on croyait. La lumière crue gicle du plafonnier et inonde la pièce, on éteint aussitôt, effrayé par le visage inconnu aperçu dans la glace — les yeux fous, la barbe hirsute, le teint blême —, on éteint pour lui laisser le temps de partir : les yeux s’habituent à la pénombre et on voit notre doppelgänger qui se glisse derrière notre reflet comme s’il enfilait un masque. On allume l’autre lampe, plus douce, dans la glace on fini par reconnaitre l’autre, on se reconnait soi. Comme une illusion d’optique, suivant la façon de regarder, parfois c’est soi, parfois c’est un inconnu, le visage ravagé. On se racle la gorge, quelque chose de chaud et métallique remonte, du sang, on le sait, on le crache dans l’évier. On fait couler l’eau, le sang est épais et gluant, il met du temps à disparaitre tout à fait. L’eau sur le visage aide un peu. Il y a du bruit derrière la porte, des bruits de pas. On repense à l’interrupteur qu’on n’a d’abord pas trouvé, on regarde la porte sans la reconnaitre tout à fait. Derrière, il devrait y avoir la cuisine, les bruits de pas devrait être ceux, familier, de la femme qui partage notre vie, qui se lève et prépare son petit déjeuner ; placard, vaisselle, sifflement de l’eau qui bout, tous les bruits rassurants du quotidien. Seulement on se souvient qu’enfant, on se cachait sous l’escalier, imaginant qu’au moment de sortir, si on se concentrait assez fort, on aurait changé de lieu, la configuration des pièces serait presque exactement la même, mais le papier peint aurait des motifs différents, le tissu des fauteuils une autre couleur, la personne assise qui se retournerait en nous entendant sortir de notre cachette aurait les traits de notre mère, mais ses yeux injectés de sang passeraient sur nous sans nous reconnaitre. Alors, d’un bond elle se lèverait, et ses mains…


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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