NOUS SOMMES LES CHAMPIONS — (No direction home)

International U.S. bombers attacked Libya in a series of strikes against what the White House called « terrorist centers » and military bases. President Reagan, in a broadcast speech, said the American forces had succeeded in their mission of retaliating for what he termed the « reign of terror » waged by Col. Muammar el-Qaddafi against Americans.

Bombardements ce matin de Tripoli et Benghazi en Libye par l’aviation américaine action de légitime défense pour les États-Unis désapprouvée par une partie des pays européens la France a refusé le survol de son territoire par les bombardiers américains les Libyens ont attaqués des installations américaines près de la Sicile le colonel Kadhafi est vivant et une demande de cessez-le-feu libyenne serait formulée

My fellow Americans, at 7 o’clock this evening eastern time air and naval forces of the United States launched a series of strikes against the headquarters, terrorist facilities, and military assets that support Muammar Qadhafi’s subversive activities.

Mes chers compatriotes… il est 20 h à Topeka, 21 h sur la côte Est, quand le président Ronald Reagan s’adresse à la nation, en direct depuis le bureau ovale de la Maison-Blanche. Le plan est serré, le président occupe la majeure partie de l’image. Derrière lui, sur une table sont disposées des photos que l’on devine de famille. Il n’y a pas encore CNN pour diffuser en boucle l’intervention, mais les journaux télévisés du soir lui consacrent tout leur temps d’antenne.
La maison est carrée, en bois, à peine mieux qu’un mobile home : un jardinet, trois pièces, deux chambres, un séjour, une cuisine et une salle de bain. Le séjour est la plus grande pièce, qui occupe un tiers de la surface totale. Deux grands fauteuils sont disposés à droite et à gauche de la télévision. L’écran est relativement large, mais c’est un très vieux modèle, l’image est de mauvaise qualité et l’on ne capte que les chaines nationales. Les fauteuils sont vieux également, le tissu épais élimé, l’assise inconfortable, mais profonde, et les bras sont larges, on peut y allonger ses jambes. La pièce est plongée dans la pénombre, seulement éclairée par la lumière bleutée changeante de l’écran de télévision. Deux hommes, 18 et 20 ans, sont dans la pièce. Ils sont chacun dans un fauteuil. Ils fixent l’écran. … à 19 h aujourd’hui les forces aériennes et navales américaines ont conduit une série d’attaques visant le quartier général, des installations terroristes et les moyens militaires qui soutiennent les activités subversives de Mouammar Kadhafi…
Les deux hommes ignorent tout ou presque des raisons de ces frappes. Seulement, ils ont encore en tête l’attentat commis dix jours plus tôt dans une discothèque de Berlin-Ouest, et c’est pour eux un motif suffisant. Quand s’affiche sur l’écran les images troubles du ciel de Tripoli éclairé par les tirs de la DCA libyenne, tout à coup ils exultent, leurs fauteuils sont des bombardiers F-111F, des chasseurs McDonnell Douglas F/A-18 Hornet, ils tangent de gauche à droite, slaloment dans les airs pour éviter les missiles SA-2 Volchov, les missiles SA-3 Neva, SA-6 Kub, SA-8 Osa-AK, les missiles Crotale II, enfin bref, tout l’arsenal antiaérien dont pouvait alors disposer l’artillerie libyenne, leurs mains jointes s’agrippent à un manche fantôme qu’ils secouent en tous sens. La tête leur tourne, ils ont trop bu, ils rient à en pleurer, c’est un tsunami qui les emporte et quand la vague reflue, le journal télévisé est terminé depuis longtemps, Ronald Reagan et les images incertaines du ciel libyen on fait place à une comédie de Frank Capra en noir et blanc. Dans le fauteuil de gauche, l’homme qui a 20 ans s’appelle Jason. L’autre, celui qui a 18 ans, c’est moi.
À 20 ans, Jason était un chien fou, mais il avait pour lui d’être naturellement sympathique. Son plus grand fait d’armes, aimait-il raconter, c’était d’avoir en pleine nuit, deux plus tôt, embouti la clôture de la propriété d’un juge de la cour d’état. Il s’était endormi au volant, et lorsque la police fut sur place, la voiture garée en travers de la route, portières ouvertes et gyrophare balayant la nuit, les deux agents et le magistrat qu’on imagine en pyjama et robe de chambre auprès du véhicule accidenté, Jason parvint si bien à les amadouer qu’aucune plainte ne fut déposée. Et même, s’étant engagé à venir dès le lendemain réparer la clôture, il avait sympathisé avec le juge, qui lui avait remis sa carte de visite en lui recommandant de l’appeler directement s’il devait avoir le moindre problème avec la justice. Depuis, Jason gardait la carte toujours sur lui, dans son portefeuille, comme un talisman qui lui garantissait une sorte d’invincibilité. De notre groupe, il était le seul à ne plus être chez ses parents. Il vivait en colocation avec un dénommé Phillip, une dizaine d’années de plus que nous. Nonchalant, Phillip, lorsque nous étions chez eux, participait mollement à nos excès avant de s’éclipser pour ne rentrer qu’une fois que nous étions partis. La maison était à lui, et il possédait une discothèque fournie où nous puisions abondamment, ainsi qu’une herbe de première qualité que nous fumions ensemble.
Un mois après notre « nuit libyenne », c’est avec eux que je préparerais la remise de mon diplôme de fin d’année. Nous ne devions boire qu’un verre ou deux pour vaincre l’attente, mais quelques heures plus tard, après un nombre considérable de téquilas frappées, c’est complètement saoul que je me suis présenté à l’université de Washburn, ne portant rien sous ma toge, parfaitement nu, le mortier de guingois sur la tête, le pompon dans les yeux. Je ne tire aucune fierté de cet épisode, mais quand je regarde les photos qui ont été prises ce jour-là, Phillip et moi assis dans les fauteuils du jardin, moi en toge, déjà vacillant, et lui très digne, en polo à rayures, short orange et chaussettes portées haut sur les mollets, je ne peux m’empêcher encore aujourd’hui de sourire.
Sur un autre cliché, le même jour, Jason a son bras gauche autour de mon épaule, son bras droit dans le plâtre. C’est Rob, je crois, qui tenait l’appareil photo. Rob était rentré en février du Costa Rica où il venait de passer une année complète, comme moi je passais un an chez ses parents. Nous étions tous venus l’attendre à l’aéroport, la famille et ses amis proches. Il est arrivé, portant une sorte de poncho à rayures orange, les cheveux frisés, ébouriffés, un sac à dos jeté sur l’épaule, rien du garçon sage dont j’avais vu les photos. Angela la première se jeta dans ses bras en pleurant. Puis Rob enlaça longuement sa mère, il serra son père contre lui, enfin il embrassa tous ses amis un à un. Jason fut le dernier qu’il salua, mais c’était comme s’il avait gardé le meilleur pour la fin. Ces deux-là venaient de loin. Il n’y eut pas d’embrassade, juste une poignée de main, mais il s’en dégageait une intensité qui valait toutes les accolades.
Quelques semaines après son retour, Rob se passionna pour le skateboard, commandant avec la carte bleue de ses parents les pièces par téléphone en Californie, planche recouverte de fibre de verre, roues en gommes, roulements à billes, cireSex Wax, et, chaussures Vans au pied, chemisette Ocean Pacific sur le dos, il s’entrainait des heures durant, développant ses figures sur une rampe en béton — ollie, flip tricks, slides and grinds —, quand je m’occupais de le prendre en photo et de changer les cassettes du ghetto-blaster. Jason aussitôt nous suivit, et s’il n’avait pas les moyens de s’offrir une planche comme celle de Rob, il compensait par sa folie, ses dérives acrobatiques, les risques inconsidérés qu’il prenait, lancé à toute vitesse sur la rampe sans aucune protection. Le bras droit cassé, il ne tint pas dix jours sans remettre ça, et la dernière fois que je le vis, c’était à l’hôpital où j’allais lui rendre visite à quelques jours de mon départ. Cloué dans un lit avec interdiction de se lever, Jason avait cette fois les deux bras fracturés.

Nous sortions toujours en groupe, mais un soir, nous nous sommes retrouvés seuls, Jason et moi, à une soirée. La maison n’était pas grande, et il y avait peut-être une centaine d’individus à l’intérieur, la plupart occupées à boire et à démolir tout ce qui pouvait l’être. Nous n’étions pas là depuis 5 minutes, qu’il nous sembla urgent de déguerpir. Nous n’avions rien fait, et nous ne connaissions personne, mais la police à coup sûr n’allait pas tarder, et nous ne voulions pas être ici quand elle arriverait. Malheureusement une bagarre venait d’éclater dans l’entrée, les esprits s’échauffaient, et nous jugeâmes plus prudent de tenter de nous réfugier un moment à l’étage. Le calme qui y régnait contrastait avec la folie du rez-de-chaussée, et nous crûmes un instant être seuls, mais non : dans une des deux chambres, un couple faisait l’amour ; dans l’autre, trois types assis en tailleur nous proposèrent de fumer un joint avec eux. Nous restâmes un temps infini tous les cinq, à fumer sans rien dire, quand il nous sembla que le bruit en bas avait cessé. Nous nous glissâmes dans le couloir, pour constater que l’escalier en bois avait été détruit. La maison était devenue silencieuse et vide. De là où nous étions, nous pouvions voir le séjour, la porte d’entrée ouverte, les gonds arrachés ; le canapé était défoncé, les chaises cassées, de la fumée s’échappait de la cuisine : tout était un champ de ruine.« Mec, ça craint ! » fit Jason, fort à propos.
Nous sortîmes par une fenêtre, nous laissant glisser sur le toit du garage jusqu’à la rue. Nous soufflâmes une fois dans la voiture, soulagés, avant de partir d’un grand éclat de rire. La nuit touchait à sa fin. « Tu veux rentrer ? » Me demanda Jason. Comme je hochais négativement la tête, il sourit et mit le contact. « Je vais partager avec toi un secret, mon frère, prêt ? »
Nous roulâmes un long moment, quittant bientôt la ville, lancés dans la nuit sur les routes désertes, aussi vite que permettait la vieille Datsun orange. La radio diffusait du rock et nous allions fenêtres ouvertes, cheveux au vent. Jason s’engagea enfin sur une route de terre qui nous conduisit au sommet d’une colline boisée qui dominait la vallée. Il coupa le moteur. La radio ne captait plus rien qu’un bruit parasite. Jason me dit de fouiller dans la boite à gants, où je trouvais une cassette cartridge 8 pistes de Queen.
Le premier morceau démarra, je poussais le volume à fond et nous chantâmes en cœur, à tue-tête, we will rock you, l’un mimant la batterie, l’autre la guitare. Le jour pointait à l’horizon quand se firent entendre les premières notes de We are the champions. « C’est la première fois que je viens ici avec quelqu’un », fit Jason. « C’est ça, mon secret. C’est ça, c’est tout… Regarde comme c’est beau, dehors, tôt le dimanche matin… »
Il me parla encore, grave comme on l’est après une nuit blanche, se confiant comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Il savait que je devais partir bientôt, et il ne prenait pas beaucoup de risque à se montrer tel qu’il était vraiment. Les premiers rayons du soleil venaient frapper sur la vitre couverte de givre. Nous avions gardé les fenêtres ouvertes malgré le froid piquant, et je sentais les odeurs mêlées d’humus et de mycélium, l’odeur de mousse, de terre molle et de feuilles mortes, le parfum des arbres et des aiguilles de pins, du bois et des pierres humides ; l’odeur des matins froids qui envahissait l’habitacle.
Se tournant vers moi, Jason me tendit la main : « Eh, mon ami, toi et moi, nous sommes les champions, et nous nous battrons jusqu’au bout, pas vrai ? »


No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

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