Me eat cookie — (No direction home)

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Depuis 2007, le siège du New York Times est sur la 8e Avenue, entre la 40e et la 41e rues, et non plus sur Times Square. Mais, quand le prestigieux quotidien, fondé en 1851, s’installe sur Broadway en 1904, au coin de la 42e rue, c’est un tel évènement, qu’on rebaptise Long Acre Square en son honneur. L’immeuble spécialement construit pour le journal est inauguré le 1er janvier 1904 à minuit, et c’est le premier feu d’artifice tiré sur Time Square. Le One Times Square est alors le second plus grand gratte-ciel de Manhattan — 25 étages, 111 mètres de haut —, le premier construit spécifiquement pour recevoir le siège d’une société. En 1908, on a l’idée de remplacer le feu d’artifice par une boule illuminée qui descend depuis le toit pour marquer le passage à la nouvelle année — un siècle plus tard, c’est près d’un million de personnes qui viennent le 31 décembre sur Time Square célébrer l’évènement.
Le 6 novembre 1928, pour permettre au public de suivre en direct les résultats de l’élection présidentielle qui oppose Herbert C. Hoover à Al Smith, on installe au quatrième étage sur la façade de l’immeuble un panneau d’un mètre cinquante de haut, 115 mètres de large, constitué de 14 800 ampoules et d’une chaine porteuse sur laquelle on fixe à mesure les lettres qui en défilant forment les brèves. On appelle l’invention le Motograph News Bulletin, surnommé le zipper par les New Yorkais. Aujourd’hui, à l’intérieur du One Time Square, presque tous les bureaux sont vacants — et on imagine ces open space déserts, silencieux, abandonnés et obscurs, quand dehors c’est un déluge de lumières et de bruits —, mais la façade de l’immeuble est envahie par les écrans lumineux, et c’est la source de revenus publicitaire la plus profitable au monde : jusqu’à 10 000 $ de l’heure.

Il y a sur Time Square les théâtres où se jouent chaque soir de célèbres comédies musicales, mais on vient là surtout pour se perdre dans la cohue, marcher presque hébété, étourdit par la pluie de décibels, aveuglé par les lumières obsédantes. On y croise des gens célèbres, Spider-Man, son sac sur le dos, fendant la foule ou Cookie Monster qui s’avance et me prend dans ses bras. Ah, Cookie Monster, tant d’heures passées, enfant, à rire de tes bêtises, quand tu faisais enrager ce vieux Kermit, voilà que je te retrouve ici ! Mais ton pelage est terne, bleu lavasse. Tu sens le tabac froid et la transpiration. Les temps sont durs, tu me dis. Tu me regardes avec tes yeux tristes, tu baisses la tête. Voilà longtemps que tu ne manges plus vraiment à ta faim. Tu as des gamins à nourrir, dis-tu, une famille, et ce n’est pas tous les jours facile, en 2012, de survivre en Amérique, quand on n’a rien ou pas grand-chose.
L. nous prend en photo et je te glisse quelques dollars. Tu repars, déjà tu vois quelqu’un d’autre à qui tu tends les bras, quelqu’un qui à son tour te prendra en photo, qui te glissera peut-être aussi quelques billets. Parfois, tu gagnes jusqu’à 125 $ par jour, parfois c’est un peu moins. Pour survivre à New York, ça n’est pas forcément beaucoup.
Alors, Time Square, la place la plus profitable au monde pour mendigoter ? Peut-être, mais plus sûrement, celle qui cache le mieux la vacuité, la misère et la honte derrière des masques et des sourires d’enfants, quand quatre étages plus hauts défilent jours et nuits les cours du Dow Jones sur le zipper, au milieu de publicités lumineuses à 10 000 $ de l’heure.

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No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

5 réflexions sur “Me eat cookie — (No direction home)

  1. careful, kermit et cookie monster ne sont pas du meme show (muppets show vs. sesame street) mais bon, c’est le message qui compte 🙂

  2. le cookie monster a son biographe 🙂

    Quant à Casimir, il n’a qu’à bien se tenir… avec son passé calamiteux et sa double vie, la nuit, dans les dancings, il y aurait de quoi écrire ^^

    1. Casimir, ce n’est rien comparé à Brok et Chnok. Soizic Corne ne s’en est jamais remise… Mais la plus terrible destinée, c’est bien celle de Kermit, qui a sombré corps et âme après la mort de son créateur Jim Henson. Pour preuve, cet enregistrement terrible d’une reprise de Nine Inch Nails : http://youtu.be/57ta7mkgrOU
      Attention, âmes sensibles s’abstenir ! (C’est d’un goût… Vous êtes prévenus !)

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