vers un écrire film, #04 | enquête avec Modiano

On vit à côté de quelqu’un et on découvre trop tard qu’on ne savait rien de lui. Alors oui, il y a les histoires mille fois entendues, mais les a t-on jamais vraiment écoutées ? Enfant, on préfère la geste des années folles des frères aînés racontée par la mère, Teppaz, Beatles et Rolling Stones, aux souvenirs du père, une vie passée dans ce qui ressemble à un autre monde vu de là où on est : les années 30 en Égypte, Le Caire, Port-Saïd, le canal de Suez, l’insouciance et l’opulence d’une jeunesse dorée dans un monde d’avant le chaos et la guerre. Trop loin, trop abstrait ; trop tôt, peut-être, pour l’entendre. Et puis on a bientôt son propre chaos — la famille recomposée tout à coup décomposée, la confiance atomisée —, à hauteur d’enfant, un divorce c’est aussi le monde qui s’écroule.
Après on n’y pense plus. On croit savoir, c’est comme une petite musique, ces souvenirs. Seulement on se souvient de l’air, mais on n’a jamais vraiment su ni les paroles, ni su lire la partition.
Et voilà que c’est trop tard. Trop tard, vraiment ? Il y a les objets qu’on se partage après le décès, les livres, les vieilles photos, les papiers.

Après le temps du deuil viennent les interrogations. On tire un fil et il y a tant et tant de choses qui ressortent, des portes s’ouvrent et toujours plus de questions en suspens. Les documents s’accumulent. Papiers militaires : livret individuel, ministère de la guerre, classe 1942, engagé volontaire le 9 juillet 42 dans les FFL… La guerre du désert, le Levant : le Levant… À la lecture de ce nom reviennent à ma mémoire les évocations de la Libye, de la Syrie, du Liban. Dans le livret, des dates, des ratures, une écriture souvent illisible…

Campagnes : Égypte contre Allemagne du 9/7/42 au 29/10/43 ; Levant contre Allemagne du 30/10/43 au 30/06/45 ; Levant du 30/06/45 au 6/7/46 ; En mer du 7/6/46 au 18/7/46 ; France du 19/7/46 au 22/1/47 ; En mer du 22/1/47 au 28/1/47 ; Égypte (C.F.C.) du 29/1/47 au 4/6/47 ; France C.F.C. du 9/6/47 au 15.6.47…

Plus loin : affecté à Carcassonne le 26/11/47, arrivée au centre d’instruction de Rivesaltes le 22.04.48, obtient une permission de 30 jours valable du 26.7.48 au 24 août 1948… Obtient un congé sans solde de 2 mois valable du 1er septembre au 30 octobre 1948 inclus… Libéré du service actif le 20.10.48. Déclare se retirer à Paris. 44 avenue des Gobelins. 13e. Promu au grade de S/Lieutenant par décret du 9/7/51 à compter du 1/10/50.

Dans la marge, d’une écriture serrée : permis de conduire n° 2814 délivré le 28 août 1944 (V.L. Camions. Bren carrier).

Puis le retour à la vie civile, le Paris des années 50. Deux plaques de cuivre servant à l’impression de cartes de visite : La première, Pierre C., conseil juridique, 10 rue Chauchat. Paris 9e. Sur l’autre, sous le nom, une profession (assureur conseil), une adresse au 59 rue de Rivoli (aujourd’hui un atelier d’artistes : mon frère Jean-Pierre, de 18 ans mon aîné, en allant le visiter a reconnu le bureau de papa où il allait le retrouver lorsqu’il était enfant), deux numéros : Gut. 37-61 — Cen. 11-41.

Jean-Pierre a lui le souvenir de ces années-là. Nous convenons d’une date, une belle matinée de février, je mets en route le dictaphone :
— On peut peut-être commencer par la généalogie, les parents et grands-parents de papa ?
— D’accord… OK. Alors… donc… Ce que je te disais hier, papa, il est né en 1924. Le 2 mai 1924 à Nîmes…


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

4 réflexions sur “vers un écrire film, #04 | enquête avec Modiano

  1. Tant de fois j’aurai été tentée
    par ces ateliers…
    Et cette fois ne fait pas exception…
    Tant de choses, tant de chemins possibles.
    Des choix à faire.
    Peut-être qu’un jour…
    Merci Philippe pour tes phrases, pour ton amour des mots.
    Et des mouvements d’âme.

  2. Je m’étonne à chaque fois comment les contraintes d’écriture viennent nous secouer et creuser sous la pierre de nos histoires…
    Nous avons répondu tous les deux à cet atelier en puisant dans l’après-deuil.
    Grand merci pour ta proposition, douce aussi, et mystérieuse…

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