vers un écrire film, #05 | générique & expansion, avec Claude Simon

Dans l’angle de la pièce aux hauts murs peints couleur ivoire, un bureau. Sur chacun des deux murs qui forment l’angle, deux tableaux proprement encadrés, verre et marie-louise, le premier, à droite, semble représenter trois silhouettes qui s’éloignent dans la distance. L’autre, sur le mur directement derrière le bureau, une mère et son enfant, on dirait une photo. Le bureau, qui semble déborder légèrement sur l’entrée du couloir depuis là où l’on regarde, est encombré d’objets hétéroclites : un bol noir en faïence, un vase, deux gros volumes maintenus debout par des serre-livres ouvragés en bois (coincé entre un livre et sa cale, une fiche bristol vierge de toute inscription), des jumelles posées à la verticale, des papiers en désordres, d’autres livres de formats variables posés à plat, à gauche et à droite du bureau. Également : de petites pièces sculptées en bois représentant des animaux divers (un ours, un chameau couché, etc.), un stylo plume, un encrier, des feuilles blanches, des cahiers, bref, tout le fatras qu’on peut s’attendre à trouver sur le bureau d’un étudiant.

Le jeune homme assis au bureau porte un pull noir sans manche sur une chemise blanche au col ouvert. Il ne sourit pas. Cheveux courts, gominés, plutôt beau garçon, il regarde fixement devant lui, avec une certaine sévérité. Il veut se donner un air mature, certainement, mais ses traits trahissent son très jeune âge. Mon père a 15 ou 16 ans peut-être sur cette photo prise de lui à Port-Saïd à la fin des années 30. Il est plus jeune que le plus jeune de mes fils aujourd’hui. Depuis qu’il n’est plus là, il ne se passe pas un jour sans que je pense à lui. Et toujours, c’est cette photo, dont je n’ai qu’une mauvaise copie, qui me revient en mémoire.

Mon père à son bureau | Port-Saïd, Egypte (1937 ou 1938)

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

vers un écrire film, #04 | enquête avec Modiano

On vit à côté de quelqu’un et on découvre trop tard qu’on ne savait rien de lui. Alors oui, il y a les histoires mille fois entendues, mais les a t-on jamais vraiment écoutées ? Enfant, on préfère la geste des années folles des frères aînés racontée par la mère, Teppaz, Beatles et Rolling Stones, aux souvenirs du père, une vie passée dans ce qui ressemble à un autre monde vu de là où on est : les années 30 en Égypte, Le Caire, Port-Saïd, le canal de Suez, l’insouciance et l’opulence d’une jeunesse dorée dans un monde d’avant le chaos et la guerre. Trop loin, trop abstrait ; trop tôt, peut-être, pour l’entendre. Et puis on a bientôt son propre chaos — la famille recomposée tout à coup décomposée, la confiance atomisée —, à hauteur d’enfant, un divorce c’est aussi le monde qui s’écroule.
Après on n’y pense plus. On croit savoir, c’est comme une petite musique, ces souvenirs. Seulement on se souvient de l’air, mais on n’a jamais vraiment su ni les paroles, ni su lire la partition.
Et voilà que c’est trop tard. Trop tard, vraiment ? Il y a les objets qu’on se partage après le décès, les livres, les vieilles photos, les papiers.

Après le temps du deuil viennent les interrogations. On tire un fil et il y a tant et tant de choses qui ressortent, des portes s’ouvrent et toujours plus de questions en suspens. Les documents s’accumulent. Papiers militaires : livret individuel, ministère de la guerre, classe 1942, engagé volontaire le 9 juillet 42 dans les FFL… La guerre du désert, le Levant : le Levant… À la lecture de ce nom reviennent à ma mémoire les évocations de la Libye, de la Syrie, du Liban. Dans le livret, des dates, des ratures, une écriture souvent illisible…

Campagnes : Égypte contre Allemagne du 9/7/42 au 29/10/43 ; Levant contre Allemagne du 30/10/43 au 30/06/45 ; Levant du 30/06/45 au 6/7/46 ; En mer du 7/6/46 au 18/7/46 ; France du 19/7/46 au 22/1/47 ; En mer du 22/1/47 au 28/1/47 ; Égypte (C.F.C.) du 29/1/47 au 4/6/47 ; France C.F.C. du 9/6/47 au 15.6.47…

Plus loin : affecté à Carcassonne le 26/11/47, arrivée au centre d’instruction de Rivesaltes le 22.04.48, obtient une permission de 30 jours valable du 26.7.48 au 24 août 1948… Obtient un congé sans solde de 2 mois valable du 1er septembre au 30 octobre 1948 inclus… Libéré du service actif le 20.10.48. Déclare se retirer à Paris. 44 avenue des Gobelins. 13e. Promu au grade de S/Lieutenant par décret du 9/7/51 à compter du 1/10/50.

Dans la marge, d’une écriture serrée : permis de conduire n° 2814 délivré le 28 août 1944 (V.L. Camions. Bren carrier).

Puis le retour à la vie civile, le Paris des années 50. Deux plaques de cuivre servant à l’impression de cartes de visite : La première, Pierre C., conseil juridique, 10 rue Chauchat. Paris 9e. Sur l’autre, sous le nom, une profession (assureur conseil), une adresse au 59 rue de Rivoli (aujourd’hui un atelier d’artistes : mon frère Jean-Pierre, de 18 ans mon aîné, en allant le visiter a reconnu le bureau de papa où il allait le retrouver lorsqu’il était enfant), deux numéros : Gut. 37-61 — Cen. 11-41.

Jean-Pierre a lui le souvenir de ces années-là. Nous convenons d’une date, une belle matinée de février, je mets en route le dictaphone :
— On peut peut-être commencer par la généalogie, les parents et grands-parents de papa ?
— D’accord… OK. Alors… donc… Ce que je te disais hier, papa, il est né en 1924. Le 2 mai 1924 à Nîmes…


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

Paris la nuit 

Si vous avez eu la chance de vivre à Paris quand vous étiez jeune, quels que soient les lieux visités par la suite, Paris ne vous quitte plus, car Paris est une fête.
— Hemingway


Photo : Paris, juin 2017

Licence Creative Commons

Derrière la porte

La porte est entre’ouverte, qui donne sur ma chambre d’enfant : le lit à étage (je dors en bas et ma sœur au-dessus) est posé contre le mur tout de suite à droite en entrant ; ma mère m’appelle, me demande si j’ai vu mon frère ; je ne réponds pas ; il est là pourtant, comme endormi, couché sur mon lit ; c’est le lit d’un garçon de onze ans, mon frère est de dix ans mon ainé : il y a quelque chose d’incongru à voir son corps ainsi plié bizarrement, allongé à ma place, le bras gauche détendu, une sangle élastique défaite à côté ; c’est une chambre d’enfant, mais l’odeur est celle d’une chambre d’hôpital, une odeur d’éther, et je ne vois plus les jouets, soldats en plastique, peluches et livres illustrés abandonnés quelques heures plus tôt, je ne vois rien d’autre que la petite table blanche en rotin, débarrassée de son désordre habituel, sur laquelle sont posés un flacon, une seringue et une boule de coton tâchée de sang ; la porte à gauche de ma chambre, c’est celle de mon beau-père et de ma mère ; je me tiendrais exactement là, deux ans plus tard, sur le seuil, lorsque les pompiers passeront en emportant son corps nu recouvert d’un drap fin et rêche, en pleine nuit ; « tentative de suicide » entendrais-je dire, « rien de grave, elle est bonne pour un lavage d’estomac, c’est tout », rien de grave, mais pour moi ? En face, le salon, une arche en délimite l’entrée ; le salon donne sur la rue, il est lui-même divisé en deux pièces, le séjour proprement dit, où sont le piano et un grand canapé, à droite, et à gauche, la salle à manger, si l’on veut, un globe terrestre en bois qui abrite le bar, la chaine hi-fi et les étagères de livres qui courent jusqu’au plafond ; les étagères courent aussi le long du couloir, et si, partant du salon, je remonte vers ma chambre, à gauche, il y a une porte blanche, vitrée sur sa partie haute, le verre épais, dépoli, qui ouvre sur un vestibule, également envahi par les livres et au fond, une autre porte, une grande porte en bois, blanche, poignée en porcelaine tenue par un clou, qui donne sur les toilettes ; la hauteur de plafond est conséquente, du moins vue avec des yeux d’enfant, et là encore, les murs sont recouverts d’étagères de livres, mais au sommet, ce sont des revues pornographiques que je trouverais cachées là, un mercredi après-midi où j’étais seul et désœuvré ; dans le couloir, à gauche donc, les toilettes, à droite, la cuisine : une porte en pin, vitrée, carreaux jaunes, tâchés de graisse, qui ouvre sur une pièce sombre (il y a bien une ouverture, mais elle donne sur la cour, la lumière du jour est avalée par les murs des immeubles), une odeur de thé dans la cuisine, toujours, le thé du petit-déjeuner, le thé de quatre heures, le thé aussi versé dans un bac où l’on plonge des feuilles de papier pour les faire jaunir avant de les sécher et de s’en servir pour restaurer des livres anciens, achetés aux puces le dimanche matin ; les livres, toujours présents, là où j’écris aujourd’hui, la porte du bureau devant moi fermée, porte en bois clair non traité, une affiche en toile fixée dessus, un dessin de Schuiten représentant Kafka assit à une table, entouré de colonnes vertigineuses de livres, et le long des murs ici aussi, des livres jusqu’au plafond, rangés selon un classement qui n’obéit qu’à mes humeurs, souvent changeantes : aujourd’hui, à gauche, une première armoire, avec quelques beaux livres, les Casanova reliés en dix volumes, les pléiades, les ouvrages théoriques sur la photographie, puis dans les cinq meubles suivants, de tailles et de teintes différentes, les comics, les CD et la Science-fiction ; derrière le bureau, une belle bibliothèque en chêne — elle était déjà dans le salon, à Paris —, les romans, disons, pour faire vite ; pour certains classés par éditeurs, par auteurs pour les autres ; posé sur la bibliothèque, les dictionnaires (le Robert Culturel en 5 volumes, le Larousse Universel en 2 tomes de 1923, un dictionnaire d’anglais, le Grevisse, le Robert Historique), la Bible d’Osty, la poésie ; dessus encore d’autres ouvrages en attente de lecture ; à droite, d’abord les disques vinyle, la chaine hi-fi, puis trois étagères de formes inégales empilées, où sont rangés les poches, les livres sur la musique, les beaux-livres : art et photographies ; en face du bureau enfin, à droite de la fenêtre, une bibliothèque de taille plus modeste, ancienne aussi, qui me vient, celle-là, de mon père, où sont les éditions anciennes et les essais ; au sol, empilés ici ou là, des livres encore, tout cela dans un désordre invraisemblable — enfin, pour tout autre que moi —, et tout autre que moi qui pénètrerait dans cette pièce (comme cela arrive de temps en temps) serait aussitôt pris d’un sentiment de vertige, mais moi non ; ou plutôt, c’est une sorte d’ivresse qui me prend quand je referme derrière moi la porte où est l’affiche de Schuiten, un étourdissement qui m’entraine autre part, dans un appartement parisien du 8e arrondissement, à une époque révolue, un Paris et un moment qui n’ont jamais vraiment existé ailleurs qu’en moi, en un rêve que je reconstruis par petites touches, patiemment, et lorsque le soir il m’arrive de m’asseoir dans le fauteuil ou à même le sol, sur le tapis persan (qui était aussi à Paris, dans le salon), que je balade mon regard dans la pièce, je me sens bien — je pourrai dire : en paix — ; et si je ferme les yeux, je suis dans une autre pièce qui ressemble à celle-ci ; à droite en sortant, il y a la porte d’entrée, recouverte d’une épaisse tenture — une tenture derrière laquelle je me cachais certaines fois — et en face de la porte d’entrée, sur le palier, la cage de l’ascenseur à grilles, et deux étages plus bas, la rue : dehors, c’était la liberté, l’errance joyeuse, le métro, l’école buissonnière ; sitôt franchi le seuil, je m’élançais comme un chien fou, laissant derrière moi la porte de l’immeuble se refermer lourdement sur les douleurs et les blessures cachées.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Licence Creative Commons
Flattr this

Je rebats une dernière fois les cartes

tarot Hexen

J’étais enfant quand tout a commencé.
J’ai traversé des eaux terribles pour retourner chez moi, ma chair a été dissoute sous une pluie acide, mes membres dispersés, mais mon âme est restée intacte, mélancolique. Pour me protéger de vous, je me suis fabriqué une créature d’argile qui vit à l’intérieur de moi. Quelqu’un d’autre désormais éprouve ma peine.

Les yeux dans le vague, un poison coule avec mes larmes. Le manque me revient souvent à l’esprit et mon cœur saigne de la blessure d’un autre. La douleur est un leurre destiné à tromper le corps ; la fiction est l’espace réel qui permet de s’étendre.

Je me tiens au-dessus de vous en équilibre instable, égaré peut-être, oui, mais libre, et si on me rattrape, au moins aurais-je essayé de me perdre dans la nuit pour me nourrir de la matière des rêves. J’ai vaincu au jeu la roue du temps qui depuis tourne à vide. J’ai découvert que Dieu mentait, mais même ainsi, chacune de ses paroles fait sens. Il y a des insectes sur mon visage, des fourmis qui glissent sur mes paupières, mais je vois encore clairement le plan.

Et je rebats une dernière fois les cartes pour échapper au piège du jour avant qu’il ne soit trop tard.


Photo : janvier 2016, tirage aléatoire de cartes du tarot Hexen 2.0 créé par Suzanne Treister

Licence Creative Commons
Flattr this

Le doux pressentiment

bougies

À chacun de mes pas, j’avais le doux pressentiment d’être un fou dans la nuit. Je voulais être moi, j’accélérais les sensations : je m’endormais à l’expérience.
Depuis je veille sur une mythologie intime dont le monde ne sait rien. Je contemple mes erreurs. Je vais par les jardins, l’imagination fonde mes jours. Des intuitions oubliées renaissent d’obsessions lointaines, châteaux de cartes posés sur le sable mouvant de ma mémoire. Je suis l’homme qui a laissé sa légende pourrir dans une poubelle. L’existence est une émotion fugace. Il n’y a que d’étranges fleurs fanées pour se prêter à l’interprétation et la logique du merveilleux viendrait gâcher la fête.
Ne vous préoccupez plus de moi, je vais dans la nuit inconnue qui tourne en brouillard sous mes doigts et j’érige pour mes regrets des colonnes de fumée lestées de plomb. Je suis le sentiment de la vie privée de raisons admirables. Il ne m’appartient plus d’aimer, j’ai de modernes croyances absurdes, une impression d’éternité. Je suis seul, condamné à m’occuper de visages disparus.
Là où je vais, la ville est belle pourtant, en ses vitrines changeantes.



Photo : Paris, juillet 2014.

Licence Creative Commons
Flattr this

La détresse insolite

La détresse insolite, l’insomnie au compte-gouttes c’est l’éternité dépassée, c’est un fil directeur qui ne se voit pas. Ici, sur cette terre, je n’ai que faire du bonheur, hormis cette vive bouffée de l’intoxication. Je sais que je suis foutu, mais je vais vivre mille ans à l’heure émeraude oubliant la souffrance dans la beauté sombre qui envahit mon sang. Je ne sais pas si j’ai bradé ma vie, et peu m’importe : mon rythme cardiaque ralenti m’entraîne loin de la lourdeur, quand l’acétylation des sentiments les teinte de couleurs chimiques. La fille couchée dans mon lit est vendue aux neurotransmetteurs, elle est démangeaisons sévères et substance illicite, mon héroïne aux dommages permanents, un dragon docile qui tournoie et chante la magie dans le domaine des morts. Elle glisse dans mes veines des monticules de douceurs, suffisamment pour me consumer quand ils refluent.
Je vole, la pensée ouverte comme jamais dans la course folle opiacée, la pensée malade du plaisir de plus en plus éphémère, et je supplie en tremblant mes récepteurs, qui sèchent d’avoir trop navigué dans les mers intérieures, de m’emporter encore.
La caféine et l’aspirine bercent mon coma de fumée opaque. Mon corps précipité hors du monde rare, la peur quelquefois se mue en joie dans le rituel de création.
L’homme à l’aspect spectral aux formes diminuées échoué dans la ville, la belle affaire ! J’ai de la difficulté à comprendre la stigmatisation, moi qui suis plein de milliers d’images à vous couper le souffle, cachées derrière le spectacle navrant des cadavres vivants entassés dans leur jus. La mort rôde, je suppose, tapie derrière le pic de chaleur de l’orgasme semi-synthétique qui ouvre ma bouche vers l’intérieur et m’accompagne jusqu’à dieu. Je marche dans la nausée brunâtre des rues, je brûle à pas comptés, l’héroïne-base coule mes membres dans du vinaigre raffiné, je suis un mutant toxicomane devenu fou, déjà mort à l’extérieur, mais j’ai rencontré l’amour en moi, assez loin pour aller libre par les océans.
Dans l’étrange montée de la pensée privilège je considérais parfois qu’il fallait peut-être partir avant le manque extrême, la douleur en ligne de mire, quand la jouissance en robe vert-de-gris souffle la représentation hallucinée aux fonctions cérébrales. Seulement, j’ai revêtu mon stupéfiant costume et je tiens par la main une fille au goût amer qui me conduit en mon dernier royaume : ma vie se referme en musique dans le ralentissement d’une danse mortelle.


Licence Creative Commons
Flattr this