Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Le point à atteindre
À partir d’un certain point, il n’y a plus de retour. Ce point est à atteindre. (Kafka)
C’est parfois malgré soi qu’on arrive là où l’on voulait être. Je crois en la magie, mais je ne crois pas aux coups du sort. Les choses n’arrivent pas seulement par hasard. Si l’on désire une chose ardemment et que notre cœur est pur, il est probable qu’avec un peu de patience on finisse par l’obtenir. Cependant, il faut être prudent : les forces en jeu ne se manipulent pas à la légère. Rien ne se perd. Rien ne se crée. Ce qui nous est donné est repris par ailleurs.
Il y a toujours une part de tragique dans nos vies.
La musique avant tout
Don’t practice pieces you’ll be playing later. This has the effect of dulling and blunting the performance when the playing is for real. So, practice something else which addresses the same concerns.1 (Robert Fripp)
Ce qui est vrai pour la musique l’est aussi pour l’écriture. Il s’agit moins de faire ses gammes que de se mettre en marche, préparer la performance que sera le texte destiné à être déclamé ou publié.
Fripp encore : « The first takes were warming up. Then, I leant into it. Looking over the guitarist’s shoulder, as I do from time to time, I noticed that this was more than a metaphor: the body physically leant forward a little, and the playing reflected this: phrases got pushed slightly ahead of the beat, felt a little edgier, even a little unhinged. In other words, the notes were performed rather than played, the difference between accuracy and music. »2
C’est cela, précisément, que je recherche quand j’écris : la musique avant la précision. C’est la musique qui porte l’émotion.
Le ruban
Du véritable adversaire un courage illimité se diffuse en toi. (Kafka)
Imagine un peu : les épreuves que tu traverses ne sont pas des portes qui se referment ; c’est un poids dont tu te délestes.
Tu ne le sais pas encore, c’est ta nouvelle vie qui commence. Que dis-tu ? Oui, c’est normal que tu pleures après avoir médité. Tu as besoin de montrer ton vrai visage — tu dois montrer ton vrai visage maintenant, à toi-même, et aux autres.
Ton âme est plus pure que tu ne le crois. Tes péchés sont depuis longtemps pardonnés. Toutes les fautes que tu as commises en chemin t’enseignaient quelque chose sur toi-même. Il fut un temps où tu pouvais choisir. Un temps d’opportunités. Un temps où l’univers t’appartenait, à condition de le réclamer. C’était trop, sans doute. Il te manquait la confiance. Tu t’es contenté de ce qui s’offrait en premier, tu avais peur de t’aventurer trop loin, peur de trébucher, de tomber ou te perdre. Bien. As-tu été heureux ? Il y a eu de grandes joies dans ta vie. Il y a eu des chagrins et des peines. Plus d’une fois, tu t’es senti trahi. Toujours à un doigt du bonheur, hein ?
Mais tu n’as jamais vraiment perdu ta route. Quelque chose de plus fort encore que ton cœur bat en toi depuis le jour qui t’a vu naître. Cent fois, on t’a humilié. Mille fois, tu t’es renié. D’autres ont connu ça avant toi, qui ont fini par se retrouver. Combien de fois as-tu vu tes ambitions contrariées ? Combien d’occasions gâchées ? Combien d’échecs, combien de deuils à porter ?
Plus que tu ne peux dénombrer, et pourtant, c’est ta chance. Il t’a fallu apprendre à tomber pour ne plus avoir mal ; panser les blessures — les tiennes et celles que tu as infligées.
Où te tiens-tu aujourd’hui ? Debout, sur tes deux pieds. Au sommet du monde, si tu le voulais vraiment. Tu croyais avancer en ligne droite et qu’il n’y aurait rien au bout. Pourtant, souviens-toi : tu avais 16 ans, le prof vous avait proposé un étrange exercice : vous deviez découper une bande de papier, et, après lui avoir imprimé une torsion, en joindre les extrémités avec un bout de scotch. Tes camarades avaient fait peu de cas de l’exercice, qui s’était terminé dans le brouhaha, avant d’être interrompu par la sonnerie de la fin des cours. Mais toi, tu avais rapporté chez toi ton ruban de Möbius. Tu en faisais la démonstration à qui voulait bien t’écouter. Chaque fois, un sourire poli. Toi, tu pressentais quelque chose qui allait au-delà du simple phénomène physique. Quelque chose ébranlait tes certitudes. Tu ne le savais pas encore : il n’y a pas de ligne droite, il n’y a pas de sens, ni de début ou de fin. Il y a un chemin que tu laboures sans cesse, où tu marches sur tes pas et dans les pas de ceux qui t’ont précédé et t’ont ouvert la voie, et où rien, jamais, n’est impossible. Sauf si tu cesses d’y croire.
Tout craque
Tout craque. Tout se tend. Quatre heures de sommeil, est-ce bien raisonnable ? Tout pèse, et rien n’apaise. Les journées s’étirent jusqu’à l’épuisement. Il y a cependant toujours de très brefs moments de répit. Profite des interstices. Ne laisse pas passer la joie quand elle se présente. Cultive le bonheur. L’heure des moissons viendra bientôt.
Essaye donc de ne pas lutter. Regarde autour de toi. Les objets qui te sont familiers ont peut-être quelque chose à te dire. Abandonne-toi au temps qui passe. Laisse-toi porter par la vague. Le flux t’emportera loin, jusqu’à toucher du doigt le futur. Quant au reflux, ce n’est jamais un retour en arrière : c’est prendre du recul. On ne gagne peut-être pas toujours à ce jeu, mais rien n’est jamais perdu, car il n’y a rien à perdre, sinon soi-même, si l’on refuse de jouer.
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Ne travaillez pas les morceaux que vous jouerez plus tard : cela a pour effet d’affadir la performance le moment venu. Travaillez autre chose, qui réponde aux mêmes exigences. ↩︎
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Les premières prises étaient un échauffement. Puis je me suis penché en avant. Regardant par-dessus l’épaule du guitariste, comme il m’arrive de le faire de temps à autre, j’ai constaté que c’était plus qu’une métaphore : le corps s’était physiquement incliné légèrement en avant, et le jeu s’en ressentait — les phrases se trouvaient poussées légèrement en avance sur le temps, sonnaient un peu plus acérées, presque déréglées. En d’autres termes, les notes étaient interprétées plutôt qu’exécutées : la différence entre la justesse et la musique. ↩︎
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